Minitel:

Nom masculin, créé de toutes pièces au XXème siècle par les services d'une administration dont la vocation affichée est de faire télécommuniquer les gens. Les plus grands philologues et étymologistes experts en sémantique grammairienne se perdent en conjectures sur l'origine réelle de ce néologisme probablement (ici tous convergent) énarquien.

Mais peu importe le vocable, intéressons-nous à ce qu'il recouvre. Le minitel est un animal domestique vivant en parfait parasite du téléphone. Quels que soient les lieux où il niche, bureau, appartement, villa sur la Côte, on retrouve toujours -et là j'insiste- toujours! la même symbiose -plus parasitaire que commensale- avec le téléphone. La raison est simple: l'animal vit toujours près de sa source de nourriture (Cf le lion en Afrique près des troupeaux de gazelles, le percepteur près des moutons, le légionnaire près des chèvres, le curé près des hosties, etc... liste non limitative destinée simplement à donner au moyen de quelques exemples frappants, judicieux, choisis et imagés, au lecteur attentif et critique des raisons de croire à c'que j'dis). Le minitel est un dévoreur de taxes de bases. Insatiable, toujours le clavier ouvert, une lueur sournoise dans le coin de l'écran, il suce, éponge, nettoie, désinfecte les comptes en banque.

Comme la truffe sur les radicelles du chêne centenaire, il s'intercale entre le téléphone et la prise de ce même téléphone dont je cause. Le moindre 11 le met en appétit, mais ne parlons pas ici des 3614 ou de 3615 dont il raffole, digérant méthodiquement, mécaniquement chacune des impulsions comme autant de gorgées d'un vin capiteux dont les radicaux éthyle n'enivreraient pas le buveur altéré par une longue marche sous un ciel d'été et par une pression atmosphérique d'environ 1043 millibars. Mais je m'égare.

Nous avons donc lu, au précédent paragraphe, que l'animal gîtait près des postes téléphoniques. Poussons plus avant l'étude et tirons -sans nous masquer la vérité derrière une hypocrisie facile- toutes les conséquences et les implications de cette constatation. Le problème peut donc maintenant être posé comme suit: le minitel vivant près du téléphone, cherchez le téléphone et vous trouverez le minitel... Elémentaire, non? Chassez le minitel, il revient au galop... (proverbe arabe, comme le téléphone).

Donc. Deux types de téléphone. Le premier à usage professionnel ou supposé tel. Le deuxième d'usage domestique, il est le véhicule des nouvelles bonnes et mauvaises, la famille, ça va, ça va pas, l'oncle Albert qui a des problèmes avec sa prostate, la cousine Luce qui vient de mettre au monde sa troisième paire de quadruplés, sans césarienne, belle-maman qui débarque dimanche pour un week-end de huit jours ou plus, selon le temps dont le côté velléitaire et capricieux influence les rhumatismes de la brave dame, etc...

Le téléphone professionnel, qui se différencie souvent du second par son design et des tas de fonctions particulières, réseau interne, rappel automatique, numérotation abrégée et autres, vit sous la lumière tiédasse des néons de bureau. Son soleil à lui ne brille que 5 jours par semaine et, on ne le dira jamais assez, le téléphone de bureau s'ennuie le dimanche. Le pôvre... Heureusement pour lui, les cinq jours de son été hebdomadaire sont un enchantement... Quand il se tient, fier, dans la main de la blonde secrétaire, flirtant contre son oreille ravissamment ourlée... Là, heureux du bonheur simple qui rendrait malheureux les amateurs de bonheur compliqué, il écoute fidèlement et parle de même, jouant sous les cheveux de la belle, il est l'impudique confident de ses charmantes amours ou bien il devient un transmetteur d'ordres et de commandes d'une incroyable rigueur. Selon que le patron est là ou pas.

Pourtant, depuis quelques mois, le doute l'envahit... Comme une vague et lourde sensation de frustration... Il nous couverait une petite dépression qu'il ne faudrait pas en être autrement surpris... Souventes fois, sa secrétaire préférée lui caresse le cadran de ses doigts tendres et fins qu'un blason tout de Gueules couronne, comme la griffe ensanglantée d'une vipère. Souventes fois, il attend qu'une voix lui réponde... Mais rien que le crispant sifflement d'une porteuse, vite interrompu par une mort subite. Rien! Plus de tonalité! Un combiné inutile près d'un cadran inutile... C'est simple, il est rempli de la même nostalgie que moi vers le 12 Octobre lorsque les feuilles du Ginkgo biloba du jardin d'en face, commencent de flétrir sous un vent froid et bientôt glacial. Tournent, tournent les feuilles au vent, Volent, volent les feuilles mortes... Quelqu'un a-t-il un mouchoir?... Merci....

Y'a pas à dire, ça dégage le cerveau.

Notre téléphone, donc, triste et inutile, se ronge les câbles dans un silence de déconnexion. "Sa" secrétaire est en train de nourrir le minitel!

Faut dire qu'elle lui trouve un de ces charmes...! Avec son tube cathodique au galbe parfait, son clavier ALPHA-numérique et son sourire tendrement pathétique, il les fait toutes craquer... Ça, c'est le minitel de bureau.

Le minitel "à la maison", lui, est tout autrement considéré, ses maîtres -ou maîtresses- l'ont installé dans le salon, entre le téléphone et la cheminée ronflante. De là, il veille sur la famille d'un regard attendri, rendant tous les services pour peu qu'on sache faire vibrer ses touches sensibles. Parfois, le soir, ses maîtres l'attirent jusque dans leur chambre. Faut dire que généralement le maître est seul... Il prend alors un grand plaisir à se pelotonner contre lui et ils passent ainsi la nuit à se regarder dans le gris des écrans en s'échangeant des mots doux ou drôles. Au rythme du claquement des doigts sur un clavier. Bien sûr, il n'a pas la chance de passer toutes ses nuits avec son maître mais il est bien rare qu'il n'ait pas à manger au moins une ou deux fois par jour. Ne serait-ce qu'un léger en-cas: le temps pour son maître de faire un petit tour dans sa Bal et de répondre au courrier...

Le minitel "à la maison" ne redoute pas la solitude des week-ends. On peut même dire -et je ne m'en prive pas- qu'il connait des fins de semaine particulièrement chaudes. Certaines même particulièrement torrides. Tout dépend des maîtres en questions.

Mais qu'il soit de bureau ou à la maison, l'animal affiche toujours le même calme, la même sérénité. Le minitel est essentiellement un être placide. Il sait être sérieux quand on l'interroge sur les horaires des trains, amusant quand on le défie au black-jack et de compagnie agréable quand on a simplement envie de dialoguer sympa. Ce qui ne l'empêche pas parfois d'aller jusqu'à rosir...

C'est d'ailleurs dans ces moments-là qu'il réclame le plus de nourriture. Tel le porcelet succionnant la mamme de la truie, rien ni personne ne saurait l'écarter. Il tête, tête et tête encore des heures durant. Le maître ne parvient qu'avec difficulté à le déconnecter en lui administrant un gifle sur la partie la plus sensible de son individu: la touche Cx/fin.

Alors, comme pour le remercier de le ramener à la vie, le téléphone pousse un petit cri, un petit hoquet de remerciement et de gratitude reconnaissante. Il va pouvoir re-sonner en toute liberté.

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