Mur de rêve
Le cadre était accroché de travers. C’est la première chose
que remarqua l’inspecteur en pénétrant dans le bureau. Il y avait du sang sur
la moquette ; un sang brun couleur chocolat qui indiquait que le
crime remontait à deux ou trois jours.
- Plutôt trois, estima le légiste en s’adressant à
l’inspecteur Salper. Vous avez vu le tableau ? enchaîna-t-il en se tenant
face au mur, les poings sur les hanches comme s’il contemplait la Joconde.
- Ouaip,
fit Salper perplexe. Drôle de déco…
Un policier –c'était écrit sur son brassard rouge fluo-
s’approcha de Salper, un carnet à la main, et récita ses notes :
- Edouard Van der Blutt, directeur de la communication à la
Wallonie RIC (Research Institute of Creators), galerie d’art philanthropique
dont le propos est d’accrocher du rêve à tous les murs…
Salper adressa un clin d’œil complice au légiste et le
policier interrompit sa lecture en regardant les deux hommes.
- Continuez, on vous expliquera…
- Ah ? bon… Donc le corps d’Edouard van Machin a
été trouvé ce matin, lundi 12 décembre 2001, par sa secrétaire qui nous a
prévenus aussitôt.
- Vous n’avez rien remarqué de spécial ? demanda
Salper.
- Non, fit l’inspecteur en haussant les épaules d’une
façon désabusée. Enfin… pour peu qu'on considère que ce ne soit pas
« spécial » qu’une société épingle ses cadres supérieurs sur les murs
de leurs bureaux.
Pour être épinglé, il était épinglé, le Van der Blutt. Un
javelot sous la clavicule droite et un autre enfoncé jusqu’à la garde lui
aurait ôté l’appendice si cela n’avait pas été fait quelques années plus tôt.
Pour rajouter de l’étrange à l’horrible de la scène, le corps était ainsi fixé
à un mètre environ du sol. Pour rajouter de l’insolite à l’étrange, le corps
était couvert de fléchettes réparties un peu partout sur les membres, le corps
et même une sur le visage. Et pour rajouter enfin du mauvais goût à l’insolite,
le corps du cadre supérieur était de travers.
Salper se tourna vers le légiste.
- Vous avez déjà vu ça ?
Le médecin se gratta le front avec l’ongle du pouce comme
s’il espérait desquamer un vieux souvenir mais secoua la tête de façon
négative…
- Je vois pas non… Un type capable de planter deux
javelots et ne douzaine de fléchettes sans en mettre une à côté de la cible et
qui n’est pas capable de faire ça de façon esthétique, non… je vois pas…
Salper recula la tête en regardant le médecin d’un air
inquiet.
- Vous pensez que celui qui a fait ça est plus maladroit
que criminel.
- Le mauvais goût est une forme de crime, soupira le toubib
en enfilant sa veste. Pour moi, c’est bon, j’ai plus rien à faire ici. Dès que
vous l’aurez décroché vous me l’enverrez au labo… je finirai la découpe…
Décrochez-le avec précaution… j’ai peur que les javelots aient endommagé le
papier peint…
Salper promit de faire pour le mieux. Il s’approcha du corps
et examina les fléchettes. Il avait l’intuition qu’elles n’étaient pas plantées
au hasard. Aucun point vital ne semblait touché et le peu de sang qui s’était
écoulé des plaies –de même pour celles faites par les javelots- laissait penser
que Van der Blutt n’était déjà plus complètement vivant quand il avait été
accroché au mur. Le mystère restait donc entier, pourquoi l’avoir accroché de
travers ?
Salper examina les objets posés sur le bureau du marchand
d’art.
- Quelqu'un a touché au téléphone ?
Salper reçut plusieurs « non » en polyphonie de la
part des différents investigateurs.
- Sauf moi, fit un des types, j’ai relevé les empreintes.
Mais c’est pas moi qui l’ai laissé décroché.
- Ah ! fit Salper d’un ton persifleur. Vous relevez les
empreintes du téléphone du mort ? Vous pensez que l’assassin a passé un
coup de fil d’ici ? et même si c’est le cas, vous pensez qu’il aurait
oublié d’effacer les empreintes ?
Le type haussa les épaules en maugréant.
- Négliger aucun détail, c’est ce qu’on m’a appris.
- C’est très bien… vous avez pensé aussi à vérifier les
empreintes téléphoniques sur la main du mort ?
L’autre le regarda avec des… ben avec des yeux ; et même
qu’ils étaient étonnés, les yeux… voire qu’ils mettaient en doute la santé
mentale de l’inspecteur Salper.
Salper fit un geste navré.
- Laissez tomber, je plaisante.
- Ah ! laissa échapper l’autre à l’intention de Salper
dont le sens de l’humour lui échappait tout autant.
Salper porta le combiné à son oreille et ne perçut que le
grésillement d’une communication interrompue depuis longtemps. Il appuya sur la
touche bis du téléphone et vit s’afficher un numéro sur son écran. Il le nota
et raccrocha sans le composer.
« Bon, c’est tout ce que j’ai à faire ici »
songea-t-il. Il sortit, non sans avoir une dernière fois regardé le cadre accroché de travers.
Dans la pièce voisine, au milieu d’un monceau de papiers
mouchoirs chiffonnés et assise derrière son bureau, la secrétaire de Van der
Blutt finissait d’écoper les larmes qui noyaient ses yeux et menaçaient de la
faire sombrer dans le désespoir.
Elle était petite et brune car c’est une couleur qui convient
aux secrétaires dans les galeries d’art. Salper s’approcha d’elle.
- Vous êtes sa secrétaire ?
Elle renifla bruyamment, ce qui mit un terme à la carrière du
mouchoir en cours.
- Si l’on s’en réfère à ce qui est écrit plus haut, votre
déduction est correcte. C’est moi qui ai découvert le corps ce matin et qui
vous ai prévenu.
- Ok… On veut jouer au plus fin ? Que faisiez-vous
dans la nuit du 12 au 13 juillet 1998 ?
La fille (une rousse, parce que l’autre vient de se faire
virer à cause de son impertinence) regarda l’inspecteur avec étonnement.
- Quel rapport avec…
- Aucun… a priori, mais cette nuit-là, un crime a été commis
et je n’ai pas trouvé le coupable alors je demande à tout hasard…
- Ah ? ? ?
La fille se mit à réfléchir. L’inspecteur la vit se replier
sur elle-même, comme les kleenex qu’elle avait déjà massacrés avant qu’elle ne
reprenne le rôle tenu par la brune. Soudain, elle éclata en sanglots, pour
faire raccord avec la première partie de la scène et se jeta aux pieds de
l’inspecteur Salper, à sa plus grande surprise car ce n’était pas prévu dans le
scénario.
- Comment avez-vous deviné que c’est moi qui ai commis
ce crime ?
- Van der Blutt ? c’est vous ?
- Non, Van der Blutt c’est le type accroché dans le
bureau ! Moi je suis la secrétaire ! Ce que vous pouvez être distrait
vous !
- Mais enfin ! de quoi me parlez-vous ?
- Eh bien de l’assassinat d’Omar Matoué, dans la nuit du 12
au 13 juillet 1997…
Salper éclata de rire !
- 1998 ! ! je cherche l’auteur d’un crime
perpétré en 98 ! alors votre Omar Matoué, ça me fait rigoler et je me
demande même si vous ne seriez pas en train d’avouer un crime pour égarer la
justice et faire croire à votre innocence… Ce genre de choses peut vous coûter
cher, ma petite !
Elle mesurait 1m80 environ mais personne n’avait songé à
changer les dialogues prévus pour la brunette d’1m52.
- Ah, excusez-moi alors… fit la fille en extirpant un des deux
derniers mouchoirs de la boite mais il faut en finir au plus tôt ou alors
demander une rallonge de budget pour les kleenex. Que voulez-vous savoir ?
- Parlez-moi de la Wallonie RIC et de Van der Blutt.
- D’après ce que je sais, la Wallonie RIC avait une clientèle
de gens originaux et très fortunés qui pensaient que la valeur artistique d’une
œuvre était directement proportionnelle à son prix d’achat. La Wallonie RIC
s’ingéniait donc à ne dénicher pour ses clients que des chefs d’œuvre
correspondant à ce cahier des charges et que les clients se hâtaient
d’accrocher aux cimaises de leur musée personnel pour rêver. Les anglophones
nous avaient surnommés : wall oniric ; ce qui ne veut rien dire en
anglais non plus.
- Merci, fit Salper, j’avais promis d’expliquer ce jeu
de mot mais vous m’avez épargné cette douloureuse tâche. Et Van der Blutt ?
- Oh lui, c’était une huile dans la société, un cadre
dirigeant qui voyageait par Mons et par Vaux-en-Velin. Le genre d’homme
d’affaire qui aurait voulu être un artiste pour pouvoir faire son numéro mais…
c’est une autre histoire.
- C’est bien ça qui me dérange… comment, dans un lieu
qui se réclame de l’esthétique pure, ce cadre s’est-il laissé accrocher de
travers ? ça fait désordre !
La secrétaire acquiésça, aquiéssa, acquiessa,
à qui est ça ? dit oui de la tête.
- C’est justement à cause de ça que je me suis dit que la
mort n’était sans doute pas due à un suicide accidentel et qu’il fallait
appeler la police.
- Vous avez bien fait…
Il fit deux fois le tour du bureau de la secrétaire, l’air
pensif et de nombreux mouchoirs en papier se retrouvèrent collés à ses
semelles ; ce qui amusa beaucoup la secrétaire et irrita Salper.
- Aviez-vous introduit quelqu'un auprès de Van der
Blutt ?
La secrétaire roula des yeux offusqués de vierge regrettant
de l’être encore. Salper se reprit en soupirant.
- Je veux dire : Savez-vous si Van der Blutt attendait
un visiteur ?
La secrétaire gonfla ses joues et libéra l’air dans une
flatulence signifiant son ignorance.
- Parfait, grogna Salper. Je me débrouillerai sans vous…
- Comme vous voudrez… je peux repartir ?
- Comment voulez-vous sortir d’un texte ?
- Je vous rappelle que je ne suis que remplaçante dans cette
histoire et que j’ai été appelée en dernière minute pour remplacer la brune qui
se moquait de vous mais c’est pas mon métier…
- Et vous faites quoi, normalement ?
- En principe, je suis doublure orthographique pour
personnages dyslexiques. Je suis plus à l’aise dans les fautes d’orthographe
que dans les fautes de goût…
D’un geste négligent, Salper lui fit signe de tourner la page
sur cet incident de parcours.
Avant de quitter les lieux, Salper visita la galerie de la Wallonie RIC et s’extasia sur le prix des œuvres présentées.
Quant au meurtre de Van der Blutt, il avait bien une petite
idée sur la question mais quelques détails lui échappaient… Il aurait notamment
voulu savoir qui, comment et pourquoi ? Le reste ne serait qu’un jeu
d’enfant pour un vieux routier du crime comme lui.
Il passa le reste de la journée assis sur un banc à méditer
sur la solitude du flic. Soudain, au moment même où une vieille femme en
manteau gris élimé aux manches passait devant lui, distribuant des graines aux
pigeons du square, Salper sortit son carnet et nota au stylo rouge :
penser à inviter la secrétaire de Van der Blutt à dîner et plus si affinités.
Puis il rangea son carnet en soupirant d’aise et en mettant un doigt dans son
nez sachant que personne ne le
connaissait dans le quartier.
Il jeta enfin un regard confiant à sa montre car il savait qu'elle
lui donnerait fidèlement l’heure et s’empara de son téléphone portable. Il
chercha sur son agenda à la lettre L
le numéro de la morgue et on lui passa le médecin Légiste.
- Salper ? déjà vous ? vous êtes plus pressé
qu’un vautour…
- Je ne suis pourtant qu’un poulet. Alors, vous avez
fini ?
- Presque… Il ne me reste qu’à remettre les abats à
l’intérieur et à faire un peu de broderie mais j’ai fini le boulot pour ce qui
vous intéresse. Van der Blutt souffrait d’un ulcère de l’estomac, probablement
dû à sa vie agitée et, comme disait ma concierge, « rien n’ulcère de
courir, il faut mourir à point… »
- …
Le médecin se râcla la gorge et enchaîna.
- Ulcère, donc, qu’il soignait en ayant recours à des
médecines parallèles.
- Je vois, fit Salper. C’est ce que je pensais… Merci doc,
c’est du bon boulot…
- Ça vaut bien une bière, ricana-t-il grassement.
Un sourire de contentement illuminait le visage de Salper
lorsqu’il rangea son portable. Il prit sa voiture et se rendit aussitôt à
l’adresse qui correspondait au dernier numéro que Van der Blutt avait appelé.
Il se retrouva dans une ruelle sombre, ce qui s’expliquait entre autre par le
fait qu’il était dix-neuf heures et qu’on était au mois de décembre.
Salper, après avoir palpé son holster, pénétra dans un immeuble
décoré par des tags qui promettaient des aventures diverses à la mère de celui
qui les lisait.
Salper, le souffle court à cause des trois étages qu’il
venait de monter, frappa à la porte. Un petit homme vint lui ouvrir.
- Inspecteur Salper, police judicieuse, je voudrais
parler à monsieur Wladimir Chang.
- C’est ce que vous êtes en train de faire, je suis Wladimir
Chang, répondit le type avec un accent qui trahissait ses origines cubaines.
- Parfait alors…
Salper s’introduisit dans l’appartement.
- Mon bureau est à gauche au fond du couloir.
Dans un premier temps, Salper trouva que l’endroit lui était
familier. Pourtant, quelque chose clochait, c'était la première officine de ce
genre qui ne comportait qu’un siège et pas le moindre outil de travail hormis
quelques feuilles de papier accrochées au mur.
- L’autre porte, précisa Wladimir Chang. Je sais, mes
initiales sont ambiguës.
Salper hocha la tête et pénétra dans le vrai bureau de
Chang ; plus spacieux que le précédent, dont les murs étaient ornés de
planches anatomiques jaunies si anciennes qu’elles décrivaient l’homme de
néanderthal.
Salper prit place sur le fauteuil de Chang et entama :
- Van der Blutt, vous connaissez…
Chang se mordit les lèvres et comprit que s’il continuait à
serrer ça allait lui faire mal. Il admit, d’un geste de tête, qu’il le
connaissait.
- C’est vous qui le soigniez ? enfin, se reprit Salper,
soigner est un bien grand mot, vu le résultat.
- Personne n’est infaillible, s’excusa piteusement
Chang.
- Et il y a longtemps que vous pratiquez l’acupuncture
par correspondance ?
- Oh oui, environ quinze jours… En fait, Van der Blutt
était mon seul client. Je crois bien que je vais me retrouver au chômage.
- Je le crains. Comment l’avez-vous connu ?
- Van der Blutt était une sommité dans le monde l’art,
une huile, en quelque sorte, et comme je suis passionné d’art contemporain,
nous nous sommes rencontrés dans le train Boston-Liège.
Salper frappa alors violemment du poing sur la table et
s’empala sur une fléchette identique à celles qui étaient fichées dans le
cadavre de Van der Blutt.
- Vous l’avez tué !
- C’est un accident !
- Je sais ! Mais ça fait mal ! ! ! !
geignait Salper en arrachant la fléchette.
- Je voulais dire, pour Van der Blutt, c'était un accident.
L’homme était un grand nerveux. Il ne tenait pas en place alors j’ai voulu
utiliser des points de fixations sur les méridiens vitaux.
- Les javelots ?
Chang hocha la tête, l’air navré.
- Mais c'était sans compter sur le décalage horaire, lui et
moi n’étions pas sur le même méridien…
- Et comme la Terre tournait sur elle-même à cet instant
précis, le second javelot a été décalé par rapport au premier, fit Salper en
devançant l’explication de Chang. D’où le fait que le cadre était de travers…
L’acupuncteur s’effondra sur sa chaise, accablé par la honte,
le remords et divers autres sentiments qui nuisaient à son épanouissement
personnel.
Salper soupira, à la fois satisfait et étonné d’avoir résolu
cette énigme. Il philosopha, en passant les menottes à Chang :
- Eh oui, comme on dit : l’acupuncture à l’huile,
c’est bien plus dur mais bien plus beau que l’acupuncture allô.