Mygales
La mygale ayant chanté tout l'été...
Non, il ne s'agit pas d'une nouvelle version de la fable mais, hélas, d'une histoire tout à fait authentique. Une histoire "fabuleuse", peut-être, mais pas une affabulation et, croyez-moi, certains le regrettent amèrement... Je parle de ceux qui sont encore vivants pour en témoigner...
Ca se passait dans une ville, peut-être celle où vous habitez, dans un immeuble, un peu comme le vôtre.
Antoine Serval vivait avec sa femme et ses trois enfants. L'aînée avait sept ans et le petit dernier à peine sept jours. Il arrivait tout juste de la maternité et allait passer sa première nuit "chez lui".
C'était la fête, avec les enfants qui découvraient leur petit frère, un peu la panique et le désordre dans cet appartement qui n'avait pas eu d'autre "ménagère" qu'Antoine pendant toute une semaine. En dépit de la collaboration de sa fille aînée, Antoine Serval n'avait pas démontré de fortes qualités dans le domaine ménager. La vaisselle n'avait été faite qu'au fur et à mesure des besoins; l'assiette du soir n'était jamais que l'assiette du midi sommairement rincée à l'eau bouillante sous le robinet juste avant le repas. Mais en ce qui concernait la "grosse" vaisselle, casseroles et autres marmites, elle attendait patiemment au fond de l'évier qu'une main experte vienne lui gratter le dos. De même le panier à linge débordait de chemises, slips et draps; débordait d'impatience...
Le berceau une fois installé dans la chambre des parents, la famille se retrouva pour le dîner. Il n'y avait guère que Julien, le cadet, pour ne pas apprécier l'événement à sa juste valeur: ce nouvel arrivant qui monopolisait l'affection de ses parents préférés.
Antoine alla, comme tous les soirs, saluer ses pensionnaires. Il avait installé un terrarium où cohabitait une demi-douzaine d'araignées grasses et velues. Une vieille femelle, la première qu'il avait acquise, atteignait les quinze centimètres... Et les autres n'étaient pas mal non plus...
Le voyant arriver, les arachnides s'approchèrent du sas où il avait l'habitude de passer le bras pour les nourrir... Mais aujourd'hui, c'était un jour sans, ces bêtes-là ont besoin de jeûner fréquemment si on veut éviter qu'elles n'entrent dans le cycle infernal de la société de consommation: nourriture excessive, cholestérol, infarctus... Antoine approcha quand même la main et se laissa inspecter par les mandibules inquisitrices.
Il n'avait jamais compris ce que l'on reprochait aux araignées.
C'était des animaux comme les autres, ni plus ni moins dangereux. On connait plus d'accidents dus aux crocs des chiens qu'aux chélicères des mygales...
Mais, ni sa fille, ni sa femme n'en ont jamais été pleinement convaincues. Par contre Julien suivait son père dans ce domaine et était devenu un arachnidomane acharné. Il passait de longues heures dans les livres spécialisés ou à essayer de communiquer à travers la vitre avec ces charmants arthropodes.
Ce soir-là, après que son père eût éteint la lumière, Julien revint vers ses amies. Il les regardait et il aurait bien voulu leur expliquer le petit frère et tout ça... Mais comment rentrer en contact avec les simples agglomérats de neurones qui sert de cerveau à ces animaux?
Simplement en pensant très fort à ce qu'il voulait leur dire... Ils ne pouvaient pas ne pas capter ce message télépathique...
Oubli? Négligence ou volonté? Le sas était ouvert lorsque Julien alla se coucher.
La plus grosse des mygales passa une patte, puis une deuxième, puis les six autres à l'extérieur. Elle tomba de l'autre côté sur le sol, un mètre plus bas. Trois autres de ses congénères la suivirent... Seuls restèrent les deux mâles.
Les quatre mygales avançaient lentement, leur démarche mécanique les faisait ressembler à des automates... Des automates se dirigeant "automatiquement" vers l'endroit pour lequel ils ont été programmés...
L'escouade se sépara en deux groupes, deux araignées pénétrèrent dans la chambre des enfants et les deux autres dans celle des parents.
Les trente-deux pattes qui équipaient les quatre corps noirs escaladèrent les lits de la soeur aînée de Julien et de son tout nouveau frère. Lentement, "automat"-iquement, les mygales s'approchèrent du cou de la jeune fille... Et plantèrent leurs crocs à travers sa fine peau blanche.
Les cris réveillèrent les parents qui se précipitèrent dans la chambre... Impossible de faire quoi que ce soit, les deux araignées avaient injecté une dose bien trop forte de venin, une dose mortelle...
Rien d'autre à faire que d'écraser les deux monstres responsables...
Lorsque le médecin arriva, il ne pût que faire le constat...
Le bébé qui s'était mis à crier en entendant tout ce bruit, s'était tu... Pas parce qu'il s'était rendormi mais parce qu'il avait lui aussi, quatre perles de sang près de la carotide...
On n'a jamais retrouvé les deux autres mygales. Et ça vit longtemps, ces p'tites bêtes...
Ca se passait dans une ville comme la vôtre. Peut-être dans votre immeuble.