Pale Rider
Le soleil était encore très bas, en ce jour de novembre. Déjà les Rocheuses étaient encapuchonnées de neige et les grizzlys prenaient possession de leurs quartiers d'hiver, au plus profond des cavernes. Les derniers trappeurs se hâtaient de redescendre dans les vallées où, pour quelques bouteilles de gnôle de plus, ils revendraient les peaux de castor âprement marchandées auprès des indiens.
Sur le disque rouge fluo du soleil levant, se découpait en ombres chinoises l'étrange et fantomatique silhouette décharnée d'un étrange et fantomatique cavalier décharné.
Il revenait!
Cette silhouette, les indiens et les travailleurs immigrés -appelés visages pâles- qui habitaient la vallée, la connaissaient bien. Personne n'avait jamais vu son visage fantomatique et décharné (et un peu étrange) mais tout le monde racontait l'histoire de cet homme, véritable légende vivante de ce côté-ci des Rocheuses "Ouaip! Pour sûr les gars!" ainsi que l'avait déclaré le très loquace John Wayne (acteur américain, spécialisé dans les westerns mais qui ne devint jamais Président des Etats-Unis) dans "La piste des Indiens de 8H47 pour Yuma" produit par la MGM en 1926. Soit exactement un an avant l'arrivée du cinéma parlant et c'est probablement pour cela que cette réplique n'est pas devenue aussi historique qu'elle aurait dû. 'Reusement que je suis là pour la ramener vers la surface de notre mémoire collective.
Cette année-là, donc, encore, le Chevaucheur Pâlot revenait!
Tremblez pauvres mortels à l'âme plus souillée que ma chemise après un repas de coquillettes à la sauce tomate!.. Le Regard du Chevaucheur Pâlot est sur vous. La Justice va être rendue, inéluctable immanence d'un Pouvoir Supérieur. Repentez-vous! Mordez-vous les doigts! Rongez-vous les sangs! Transpirez! Que la honte de vos misérables vies détrempe vos sous-vêtements! Apprêtez-vous à expier vos crimes, pauvre racaille humanoïde!
Le Chevaucheur Pâlot était une espèce de géant (un peu fantomatique et étrangement décharné) dont les longues jambes (décharnées et étrangement fantomatiques) descendaient droites et roides de chaque côté de sa monture (efflanquée, fantomatiquement décharnée et un peu bizarre aussi). Sa dégaine était caractéristique. Aucun doute, c'était bien lui. Son cache-poussière marron et la robe blanche du cheval fusionnaient en une seule et même couleur: noir. N'oublions pas, en effet, qu'on est à contre-jour. Faut suivre un peu!
La ville où l'on est, "ça" s'appelle Rattlesnakecity (in french: Serpent à Sonnette Cité) et pour les contribuables de R.City, la journée va têtre longue. Très longue... Enfin... aussi longue que le permet l'éphéméride du 12 Novembre sous cette latitude.
Dans la petite ville aux balcons habituellement tout bégoniant, la nouvelle se propage comme une traînée de poudre (allumée!) pendant que, dans le soleil d'Est, la silhouette grandit. Le Chevaucheur Pâlot s'approche au rythme lent du pauvre équidé (efflanqué etc...!). Lequel en a marre de se coltiner des géants. Déjà que c'est lui qui avait hérité de John Wayne (voir plus haut) dans "La charge héroïque des flèches brisées de Fort Alamo". Les cinéphylitiques névropathes trouveront toute la documentation nécessaire sur ce film radiophonique dans les Vatfer fiches de Monsieur Cinéma. Il est toutefois de mon devoir d'enrichir la Connaissance Universelle par la narration de la ci-après anecdote restée jusqu'ici très confidentielle et qui prit place au cours du tournage. Bon, voilà, je narre:
C'était donc pendant la grande scène de la poursuite des bisons au milieu du Saloon, le cheval de Victor McLaglure perdit un fer sur le sol en bois et John Ford (alias Jean Peugeot) de s'exclamer en rigolant comme un bossu:
-Il a été déferré au parquet! Hè Hè Hè....
La chose ayant été dite en anglais, elle n'avait aucun sens! Déjà que là... Et on oublia l'avatar. Surprenant, non?
Revenons à Rattlesnake City.
Le couinement du rocking-chair du shérif de la ville de la vallée de l'état du Wyoming des Etats-Unis d'Amérique devenait de plus en plus déprimant. Le shérif arma sa Winchester 73. Le bruit fit détaler le chat de l'épicier. Faut dire qu'il était la cible privilégiée des gamins du patelin. Au grand désespoir de Mrs McMurphy, l'épicière, qui ne supportait cet état de fait que parce qu'elle vendait elle-même les plombs aux sales mioches qui, plus tard, deviendraient des clients intéressants avec leur ferme. Le commerce nécessite que l'on fasse certaines concessions. Mais ça l'agaçait quand même. Le chat aussi.
Au saloon, Ben le barman passait l'aspirateur, ce qui prouvait bien qu'il était fou. D'un même mouvement, il vida le crachoir et un mec bourré oublié là depuis la veille. Dès que la rumeur de l'arrivée du Chevaucheur se fût insinuée jusqu'à lui, Ben se précipita dehors pour accrocher ses volets blindés et apposer un écriteau qui disait à peu près que:"tous les ans c'est pareil! Déjà que son assureur n'a pas voulu l'indemniser l'an dernier. Cette année, c'est dit, il ferme!"
Voyant cela, Mrs McMurphy décida également que c'était justement aujourd'hui le jour de fermeture annuelle. Sur sa porte, l'écriteau exprimait l'idée selon laquelle, elle était bien d'accord avec ce fou de Ben, que ces histoires-là, c'est la mort du p'tit commerce vu que c'est toujours eux qui trinquent. Sans parler de la taxe professionnelle et de la TVA...
Le Shérif jeta son cigare d'une pichenette experte. Le mégot continua de se consumer lentement, un souffle de vent venant parfois raviver la braise. De ce vent qui souffle de ce côté-ci des Rocheuses. Ouaip, mon gars! Ce vent-là, c'est pas le même... S'il pouvait parler... Il en dirait des trucs et des choses! Mais c'est interdit de souffler, alors il se tait...
Tout le monde rentrait chez soi. Les mères rameutaient leur marmaille.
-Mais... on a pas fini de jouer... geignaient les mômes.
-Et celle-là? Tu vas jouer avec? menaçait la mère, levant au dessus de son chignon gris sale une main prématurément crevassée par l'utilisation abusive d'un liquide vaisselle non approprié.
Mrs McMurphy écouta la rue se vider des criaillements des enfants et pensa qu'aujourd'hui, on ne tirerait pas un coup dans son chat...
Seul le shérif semblait garder son calme, serein comme Cary Grant attendant le train à OK Corral. Le rocking chair mal huilé allait d'avant en arrière, comme si de rien n'était, impassible.
-Vous m'avez élu pour vous protéger leur disait-il. Alors rentrez chez vous et laissez-moi agir seul. C'est une affaire entre "lui" et moi.
Pendant qu'on parlait, le char du soleil avait poursuivi sa course dans l'azur immaculé et trônait zénithalement, éclairant la Grande-rue de RattlesnakeCity d'une aveuglante lumière blanc clair. On commençait à distinguer un peu mieux la silhouette décharnée, fantomatique et étrange du Chevaucheur. De son visage, on n'apercevait qu'une zone plus claire, juste en dessous du chapeau à larges bords. Il fit stopper sa monture en freinant sur le sol avec les talons.
D'un geste sûr, il écarta un pan de son cache-poussière, dégageant la crosse de son revolver, fit sauter le lacet qui maintenait l'arme pendant les longues chevauchées dans les plaines hostiles de l'Ouest sauvage, à travers les réserves indiennes avec lesdits autochtones au train. Il extirpa d'une de ses fontes un cigare bout-filtre dont il ôta l'emballage en cellophane, puis il fouilla dans la poche de sa chemise et trouva (outre un mouchoir mauve en dentelle, un stylobille, un esquimau vanille-caramel, une omelette suédoise) une allumette norvégienne. L'ayant habilement coincée entre le pouce et l'index, boule de phosphore vers l'intérieur de la main, il claqua des doigts et jaillit l'étincelle qui embrasa le bâtonnet. Rapidement, il alluma le cigare et jeta loin l'allumette à la con qui venait de lui brûler les doigts.
Un coup d'éperon et le cheval repartit. Le Chevaucheur Pâlot toussa car il avait horreur du tabac.
La ville était maintenant déserte. Le vent qui s'était enfin levé roulait des buissons d'épineux morts au travers des rues dans des nuages de poussières. Le Shérif remonta son foulard sur son nez. A cause d'une pointe d'emphysème. Il se leva, rentra dans le bureau, jeta un oeil sur les armes. Il ne manquait pas une dent au râtelier. Il ouvrit le tiroir supérieur droit de son bureau et en fit jaillir prestement un magazine de mots croisés force 6. Il le ramassa aussitôt. L'attente pouvait durer aussi longtemps qu'il plairait au Chevaucheur Pâlot, Ahmed avait de quoi lutter contre l'Enfer de l'Expectation.
Ahmed Ben Edic'ta avait été élu Shérif à la suite d'un grave malentendu. Originaire du Maroc où il avait fait fortune dans la mayonnaise en tube -ce qui l'avait conduit sur les plus hautes marches du podium politique et avait fait de lui un incontestable et incontesté chef religieux- Ahmed était arrivé à RattlesnakeCity le jour où il avait cessé d'être incontestable chez lui. Une sombre machination politique où on l'accusait d'avoir confondu son numéro de compte en banque avec celui des caisses de l'Etat. Médisances! Pures jalousies de politicards ratés! M'enfin bref, écoeuré par le manque de confiance de ses concitoyens, Ahmed n'eut pas le goût de s'expliquer et préféra s'exiler pour ruminer sa rancoeur. Le "Chérif" Ahmed émigra à Rattlesnake City. Chérif, Shérif... Pas la peine de faire un dessin.
RattlesnakeCity devint donc la seule ville de tous le Middle-west à posséder une mosquée. Et c'est le pasteur, dans le but oecuménique de ne pas perdre un seul client, qui assurait, aux heures de prière, la fonction de muezzin.
Mais peu importe. Le Chevaucheur Pâlot sera bientôt là! Il doit maintenant avoir passé la ferme Eturdébar et s'approcher du croisement de la Tête de Mort parce que, dans le pays, beaucoup d'intersections portent ce nom. Après, il ne lui restera plus qu'à franchir la Colline aux Pendus, prendre à droite par le chemin de l'Homme Mort, bifurquer à gauche après le cimetière puis... chercher sur le plan pourquoi il s'est encore gouré de route!
Son cigare papier-maïs s'était ré-ré-ré-ré-éteint ce qui l'arrangeait bien car, c'est connu, fumer ou conduire, il faut choisir. La fumée dans les yeux est un excitant lacrymal et ça fait très mauvais effet, un héros qui pleure. Sans parler de la sournoise braise dans l'oeil qui conduit immanquablement à l'accident via la perte de contrôle du véhicule chevalin.
Sur qui allait s'abattre la vengeance du Chevaucheur Pâlot? Fantomatique et décharné, étrange...
Les habitants craignaient pour le village construit principalement en bois et qui ne résisterait pas aux éventuelles foudres Chevaucheuresques. Un village construit grâce à la force du Poignet (Amédée Poignet, fondateur du village) et de sa femme maintenant veuve.
Allait-il emporter les enfants? Tous les sodomiser? Ou uniquement les petits garçons? Autant d'angoissantes questions qui ne lassaient pas de turlupiner Mrs McMurphy. La pauvre femme s'était installée ici avec son mari, il y a trente deux ans. Pendant les quinze premières années, ils avaient dû faire face aux indiens Quilapayun, évadés de leur réserve sud-américaine. Mrs McMurphy a encore dans l'oreille le souvenir de leur lancinants chants de guerre qui remplissaient la vallée d'autant de cris de désespoir. William McMurphy n'avait dû son salut -et celui du village- qu'à un grand sens de l'abnégation. Plusieurs automnes consécutifs, les Quilapayuns étaient venus en ville, menaçant de tout incendier si les rattlesnakois ne leur laissaient pas emporter une femme pour la saison froide. Et, à chaque fois, William, saint martyr, avait proposé la sienne. Au grand soulagement des autres maris. Chaque printemps, il la récupérait, souillée, impure mais vivante. Et le village intact! Pendant l'hiver, les autres femmes de la commune se succédaient chez William McMurphy pour la cuisine, le ménage etc... Il fut très triste, le jour où il apprit l'extermination des indiens. Finalement c'était de braves gens. Et de parole. Mrs McMurphy n'a jamais été franchement maltraitée. Et elle était toujours là au plus tard début avril.
On entendait maintenant sur le sol le claquement des sabots du cheval qui commençait à trouver le chemin un peu longuet. Pensez-donc! Avec les ans qui s'accumulent. Vous croyez que c'est encore de son âge de jouer au cheval de héros mystérieux avec tout ce que ça comporte de risques et d'incertitudes sur les horaires des repas et leur équilibre diététique. La vie de Bohême: faut avoir la santé! Et avec son arthrose à l'antérieur gauche... Bonjour l'héroïsme! Quand est-ce qu'on rentre? Et ça va encore nous faire coucher à quelle heure c't'histoire? parce que c'est pas le tout, on couche pas là! Y'a encore le retour à se taper.. Et on va tomber à la mauvaise heure sur le périph'. Et avec mon cheval-radio en panne, on va encore s'emmerder tout au long du chemin... Surtout si l'autre (le Chevaucheur Pâlot) se met à couiner qu'il est un poor lonesome cow-boy avec un long long way to home...
Le Chevaucheur Pâlot déboucha au coin de Deadman Street et s'engagea dans la Grande Rue. Ahmed se leva et s'avança au milieu de la chaussée, face au Chevaucheur Pâlot. Ce dernier sauta à bas de son cheval, fit semblant de ne pas s'être foulé la cheville et renvoya sa monture d'une violente et douloureuse claque sur son postérieur efflanqué et blanc.
Les deux hommes avançaient l'un vers l'autre. Il était midi et le soleil ne dérangeait aucun des deux hommes (mais le Chevaucheur Pâlot est-il un homme?). On entendait que le cliquetis de leurs éperons -surtout ceux du Chevaucheur, vu qu'Ahmed (prononcer Ahmed) n'en avait pas- qui brillaient dans le silence comme les chaînes d'un spectre étrange et décharné. Les deux hommes étaient à portée de crachat.
Ahmed sentait la sueur perler sur son front malgré la température inférieure aux normales saisonnières. L'anticyclone des Caraïbes n'était pas là pour faire croire au Chevaucheur Pâlot que la chaleur uputêtre cause d'une soudaine sudation. Il savait que son adversaire avait de la fièvre. Déjà samedi soir, il ne s'était pas senti dans son assiette et était rentré se coucher avec une bouillotte. C'est tout ce qu'il avait trouvé le pauvret comme coussin.
Le Chevaucheur le fixait droit dans les yeux. Ahmed cherchait désespérément le regard du Chevaucheur dans l'ombre de son chapeau. Les deux hommes se testaient. Instant pathétique où l'on devrait entendre une musique très forte sur des plans rapprochés des visages des deux hommes. Alternativement. Répétitivement. Avec de temps en temps un effet de caméra à hauteur du revolver derrière un des deux types en train de se décontracter les doigts alors qu'on devine l'autre en face, prêt à jaillir. La même chose ensuite, mais vu de derrière l'autre pour montrer toute la rue vide et déserte. Retour en plan Clint-Eastwoodien sur les visages mal rasés. Le Shérif crache sa chique brune et glaireuse sur le côté, d'un air dédaigneux MAIS provocant. Le Chevaucheur Pâlot, narquois, mâchonne son cigare tabac blond en le faisant passer de la commissure droite à la commissure gauche de ses lèvres charnues et gercées par le gel précoce. Tout des trucs qui donnent une personnalité. A défaut de donner l'air intelligent.
Plan suivant. On voit les deux hommes mettre une main dans leur dos. On fait traîner un peu en longueur. Je vous parle pas de l'harmonica qui commence à gueuler vraiment fort. Long mouvement circulaire de la caméra pour faire un panoramique de la rue avec Ahmed et le Chevaucheur Pâlot au premier plan. Le plus dur, c'est de planquer l'équipe au fur et à mesure qu'on tourne. On fait sept-huit fois le tour en accélérant le mouvement et le résultat en cinémascope est garanti: Ça donne envie de gerber. Puis soudain:
Les hommes amorcent un mouvement rapide et hop: re-gros plan sur les mains.
-Ciseaux!
-Pierre, répond Ahmed triomphant. T'as encore perdu... C'est toi qui a le gage. Tu dois retourner de là où tu viens.. A cloche-pieds.
C'est l'cheval qu'était content.