Panne des sens
Le soleil était accroché au milieu d'un ciel d'un bleu métallisé parfaitement insupportable. J'étais pieds nus dans le sable; un sable aussi soyeux que du papier de verre. La poussière que le faible vent transportait asséchait ma peau. Les gerçures de mes lèvres annonçaient celles qui crevasseraient bientôt le reste de mon corps; d'abord au niveau des articulations, des pieds, des mains, puis partout. La peau craquerait comme une enveloppe insuffisante.
Cela faisait trois heures que je marchais, quatre jours que j'étais seul à attendre, en vain, du secours auprès de ma moto, avec un genou luxé. J'errais dans un désert de dunes, où quelques buissons épars, arbustes sans feuilles, secs comme du bois mort, avaient cessé de pousser depuis longtemps.
J'étais tellement occupé à m'écouter penser que je ne remarquais pas tout de suite le bruit. Un choc régulier, mécanique. Le bruit allait en s'amplifiant. Je pressai le pas. C'est là que je la découvris.
Elle avait démonté la roue arrière de sa moto et tapait sur la jante avec une clé à tube. Elle me tournait le dos et ne m'entendit pas arriver. La combinaison de cuir défaite jusqu'à la taille s'étalait derrière elle comme une ombre. Elle était vêtue d'un tee-shirt vert pâle. Ses cheveux bruns, courts et hirsutes étaient comme un buisson de plus au milieu du désert. Ils étaient brillants de sueur et de cambouis.
"Bonjour", fis-je calmement. Elle se leva d'un bond mais s'arrêta net en me voyant. Je n'étais pas le secours qu'elle attendait. J'étais un autre paumé. Ça se voyait comme une barbe mal rasée au milieu du visage, comme un nez rouge et dépiaulé, comme des lèvres gercées, comme un type tenant à peine debout, aussi sale qu'elle. Elle tomba à genoux, le nez dans le sable. Son T.-shirt lui collait à la peau. Je devinai, au travers de l'étoffe, deux seins de petite taille.
Elle s'appelait Sophie, et c'était son premier raid. Nous parlions très peu. Nous avions confectionné un auvent sommaire grâce à la carcasse de sa moto et nos vêtements liés entre eux. Pour dire que nous étions presque aussi nu qu'au jour de notre naissance; ou de notre mort. Mais la pudeur n'était pas de mise. Malgré la crasse et la fatigue, je nous trouvais beau; surtout elle.
Allongée sur le dos, ses seins étaient à peine plus proéminents que ceux d'un petit garçon. Les tétons, petits et très foncés, semblaient écrasés par la chaleur. Elle prenait de profondes et lentes inspirations, tant l'air était rare et brûlant, ce qui donnait aux mouvements de son ventre des allures équivoques d'impatience. Elle passa sa main sur son corps pour écoper le bain de sueur brûlante qui naissait et renaissait perpétuellement à la fleur de sa peau. Ses gestes ressemblaient à des caresses; et moi; à un voyeur.
Je dus me tourner légèrement pour dissimuler le début d'érection qui déformait mon slip.
-Qu'est-ce qu'elle a ta bécane?
-Panne sèche. Je me suis perdue.
La chaleur lui avait fait prendre une posture parfaitement insupportable. Ses jambes étaient si écartées que le mince bout de tissu qui lui servait de culotte ne réussissait plus à dissimuler la totalité de son sexe. Une mèche rebelle dépassait sur le côté, créant une légère ombre sur la pâleur d'ivoire de l'aine. Un morceau de peau s'était également glissé sous l'élastique, plus charnu, rose et tendre; ses lèvres bâillaient.
J'avais envie d'elle. J'aurais voulu qu'elle m'ouvre les bras, qu'elle m'attire, qu'elle me prenne en elle. J'aurais voulu oublier tout le reste. J'aurais voulu transpirer autre chose que cette sueur stupide qui ruisselait le long de mon dos et brillait sur mon ventre. J'aurais voulu mêlé ma sueur à la sienne. Puis j'eus honte de cette pensée. Plus exactement, je la trouvais déplacée.
Comme le soir venait, elle proposa: "On pourrait partir maintenant, marcher de nuit, on finira bien par trouver quelque chose." Après ma marche de ce matin, mon genou était devenu douloureux et avait fortement enflé. Impossible pour moi. Elle enfila le haut de sa combinaison à cause du froid et, pour se donner une contenance, fit quelques pas autour de la moto, s'éloigna à quelques mètres sur une petite butte. Je la distinguais à peine dans la pénombre et je l'imaginais, pensive, en train d'essayer de déchiffrer le désert dans la nuit. "J'y vais" fit-elle. Je la regardai s'éloigner vers l'est. Elle avait pris sa boussole, une lampe torche et... la presque totalité de l'eau.
La tête me tournait, j'avais faim. Aussi je me dépêchai de retourner m'allonger. Mais je sentais mon cerveau continuer de se vider. Un fourmillement envahissait progressivement mes membres et m'anéantissait. Je ne sais si je m'endormis ou si je perdis connaissance. Je me souviens simplement qu'il faisait très froid.
*
Une femme à côté de moi semblait me parler mais je ne percevais aucun son. Je lui fis signe que je comprenais pas. Elle s'entretint quelques instants avec une autre femme, puis revint, serra très fort mon bras et me sourit.
Je voulus lever la tête mais j'en étais incapable. J'apercevais sur ma droite la lumière agitée d'un feu. Je voulus parler mais j'en étais tout aussi incapable. Je ne parvenais même pas à écarter les lèvres. Je ne ressentais aucune douleur, aucun malaise, j'étais simplement éveillé et totalement inerte. Comme si mon cerveau occupait un corps mort. Je reconnus le squelette métallique de la moto de Sophie.
Un groupe de femmes s'approcha de moi. A la lumière du feu, elles semblaient très jeunes et toutes avaient le même dessin sur le visage, maquillage ou tatouage (?): un trait prenant naissance dans l'aile du nez et faisant un demi cercle sur la joue gauche.
Je me sentis soulevé et emmené. Je n'étais nullement inquiet. Tout semblait aller de soi. On me fit entrer sous une tente et on m'installa sur ce qui semblait être des coussins moelleux. En fait, je n'en avais aucune conscience, j'étais toujours parfaitement insensible.
Deux jeunes filles me déshabillèrent pendant que d'autres s'affairaient plus loin, près du feu. Elles vinrent vers moi et procédèrent à ma toilette. Je les regardais passer des serviettes sur mes jambes, sur mon ventre, sur mon sexe, frotter mes bras et mes épaules avec une extrême méticulosité et des gestes quasi religieux. Je les regardais mais je ne sentais strictement rien! Si j'avais eu les yeux fermés j'aurais ignoré jusqu'à leur présence.
Une femme, apparemment plus âgée, entra dans la tente et s'approcha de moi. Elle passa devant mon nez des petites fioles de couleurs différentes. D'abord je ne sentis rien mais progressivement je pris conscience des odeurs qui m'entouraient. Il y avait l'odeur du feu, l'odeur de nourriture qui mijotait, il y avait l'odeur du désert, l'odeur des hommes et des femmes, l'odeur du cuir, l'odeur des tissus de la tente et des coussins. Il y avait toutes ces odeurs dont je n'avais pas remarqué l'absence jusqu'ici et qui se réveillaient et se recomposaient pour donner une odeur globale, insécable, ambiante.
Les lèvres de la vieille femme remuaient en silence, comme si elle ruminait une prière. Elle massait mon visage avec des morceaux de cuir et continuait à marmonner. Elle s'attarda longuement sur mes lèvres, jusqu'à ce que je reconnaisse le goût du cuir. Elle trempa le doigt dans un pot et le ramena chargé d'une pâte brune. Elle écarta mes lèvres et en frotta les gencives. La pâte était amère mais la vieille femme m'empêcha de la recracher. Le mauvais goût que j'avais dans la bouche n'était autre que le goût de ma salive après quatre jours de désert.
Lentement, je récupérais mes sens: la vue, l'odeur, le goût. Bientôt je commençai à percevoir les psalmodies de la femme, vagues sons inarticulés.
J'étais immobile, au milieu d'une multitude de coussins, sous la tente d'une tribu nomade, en plein désert. Je ne me ressentais pas de mon séjour dans les dunes. Je n'avais d'autre sensation que d'entendre, de voir, de sentir ou de goûter.
Du temps passa sans que je puisse en évaluer l'importance. Les lumières avaient baissé et les torches éclairaient l'intérieur de la tente d'une lumière donnant à toutes choses une teinte brunissante.
Elle entra. Elle était vêtue d'une longue et souple robe. Ses cheveux très noirs descendaient sur la droite de son visage en une épaisse natte jusqu'à la hauteur de ses seins. Sa bouche était un long sourire et ses yeux baissés, pleins de douceur. Sa robe tomba et je crus en ressentir la frémissante caresse sur sa peau. Elle était totalement nue à l'exception d'un fin bracelet d'or au poignet gauche. Mes yeux s'accrochèrent à ses seins ornés de tétons petits et noirs, très saillants. Je m'ingéniais à en deviner le goût, je rêvais aux baisers de ces deux petites mûres sur ma bouche. Elle les frôla avec la paume de sa main. Et une doucereuse sensation se produisit au creux de la mienne. Ce petit fruit qui glisse, qui se tend pour rendre la caresse. Elle se caressa longuement les seins, avec délicatesse, effleurant à peine la peau fragile. Et je continuais à percevoir, à l'intérieur de ma paume, le velours de la peau qui ceignait le téton souple et tendu.
Elle caressa ainsi son corps entier, depuis son visage, ses lèvres, puis ses épaules, son ventre... Et mon esprit recréait au creux de ma main chacune des caresses. Lorsque je sentis sous ses doigts le contact de sa toison, je ne pus me retenir de planter mon regard dans l'ombre de ses cuisses. Elle fit mine de se cacher, et se tournant, proposa ses hanches aux fesses joliment pommées à la caresse de mon regard. Lentement, elle défit sa tresse. Le feu jouait dans l'or du bracelet. Lorsque la natte fut totalement dénouée, elle balaya l'air d'un ample mouvement de tête. Les cheveux les plus longs atteignaient les fesses. J'imaginais qu'il devait être agréable de pouvoir, d'un simple mouvement de tête, se caresser les reins.
Elle s'approcha de moi, se pencha sur ma bouche et la baisa savoureusement. Sa bouche jouait avec la mienne, contre la mienne, dans la mienne. De la pointe de la langue, elle agaçait mes lèvres, puis elle plongeait goulûment en moi; nos deux langues se frottaient l'une à l'autre avec la force de leur molle rigidité. Elle ne se retirait qu'à regret, aspirant ma lèvre et la mordant avec une sensuelle férocité. Ses longues mains caressaient mon visage au rythme saccadé de son désir et de nos souffles. Chacun de ses baisers était une molle pénétration.
Bien qu'inerte, mon corps participait à chacun de ses mouvements, à chacune de ses caresses. Je savais que ses mains caressaient ma poitrine, je devinais à ses mouvements qu'elle prenait mon sexe dans ses doigts. J'étais seulement incapable de dire dans quel état d'excitation il était! Et cela ne me préoccupait pas. Mon plaisir venait d'une autre dimension. Ses caresses allumaient en moi une incroyable jouissance. Des fulgurances inconnues traversaient mon esprit. J'étais au bord d'un abîme plus profond que ceux que j'avais jamais connus.
Allongée contre moi, elle proposa ses seins à mes lèvres. Je m'attardai sur la douceur soyeuse de la peau, sur leur délicate souplesse, avant de prendre le téton, j'avais envie de le mordre, de l'aspirer au plus profond de moi, j'avais envie de le caresser jusqu'à ce que de délicieuses souffrances la tourmentent.
J'écoutais son souffle, j'écoutais le battement précipité de son coeur, j'écoutais les mots qu'elle disait et que je ne comprenais pas, qui ressemblaient à des plaintes. Et cette lascive chanson m'entraînait toujours plus profond dans ce superbe abîme.
J'y plongeais jusqu'à l'explosion lorsqu'elle me fit don de son ventre. Je jouais du bout des lèvres avec ses lèvres, caressé par la crinière noire de son sexe. Je me saoulais de la liqueur âcre que ma langue goûtait. Entre les chairs, une autre chair, une autre langue à la caresse exquise. L'intérieur de son ventre était chaud et d'un inimaginable toucher. Il bougeait, se contractait, se répandait au long de mes baisers. J'étais saoul de sa chair, saoul de ses baisers, saoul de ses plaintes, saoul de ses caresses, de ses mains qui mordaient mon visage. Eperdument saoul. A perdre connaissance. Il y eut un violent flash. Anéantissant.
L'hélico était là. Il y avait trois types en blouse blanche penchés sur moi. J'avais mal partout. Mon visage était une immense brûlure et le reste de mon corps n'était qu'une seule et infernale douleur. Je regardais, indifférent, un des infirmiers s'énerver contre la perfusion qui s'obstinait à couler à côté de ma veine. Il n'y avait, d'après ce que je pouvais voir, aucune trace de campement alentour. Rien qu'un désert... désertique.
-Où est-elle? demandai-je d'une voix à peine audible tant mes lèvres étaient gonflées et brûlées.
-Rassurez-vous, elle va bien. Sans elle, vous y seriez resté.
Il fit venir Sophie. Elle me souriait gentiment. Elle avait un drôle de dessin sur le visage. Une tâche de cambouis qui partait de l'aile du nez et faisait un demi-cercle sur la joue.