Paula R.

Dès que j’ai ouvert la porte, j’ai senti le froid sur mes épaules engourdies. C’était pas la première fois que je ressentais ça en ouvrant la porte du frigo mais il y a des jours où la banalité vous prend au dépourvu.

Dehors, il y a du soleil ; un soleil blanc d’hiver qui fait mal aux yeux et fait bourdonner les tempes. Eblouissement. Un crépitement de télé mal réglée dans les oreilles. La chaise. Je me laisse tomber dessus. Ça fait un bruit de cul sur du Formica. C’est rassurant qu’un cul sur une chaise fasse le bruit d’un cul sur une chaise !

Il n’y a pas d’imprévu avec les bruits. Un coup de pistolet, ça résonne dans les oreilles comme n’importe quel coup de feu ; enfin, ça dépend de l’arme ! Je me demande quel effet ça lui a fait, à Marcel, quand il a entendu tirer et que ses poumons ont explosé ? Est-ce qu’il s’est dit : « quel drôle de bruit ? » ou « quel sale goût de sang dans la bouche ? »

Il était diabétique, il a peut-être pensé que c’était trop sucré pour lui… mais je doute que ce soit le coma diabétique qui l’ait emporté. Son dernier coup de seringue : injection d’insuline pur plomb. Etre diabétique et mourir de saturnisme… ça fait partie des imprévus…

Momo, lui, je sais pas ce qu’il est devenu… Je l’ai entendu gueuler, mais il articulait mal à cause des flics qui lui lattaient la tronche et les côtes. Mon professeur de chant aurait dit que tout doit sortir du ventre mais les types s’acharnaient à ne rien laisser sortir, justement ! Ils repoussaient tout vers l’intérieur avec leurs pataugas cloutés. Momo, lui, il commençait à suffoquer mais c’est stupide, j’ai jamais eu de professeur de chant.

Moi, j’ai pris le sac que Momo m’avait lancé et j’ai couru. Le bruit des coups de feu, je m’en souviens bien. Ça claquait et ça résonnait dans la ruelle. Ça faisait un bruit normal, pourtant, je me souviens que j’avais pas trouvé ça rassurant sur le moment. Il y a un type qui a hurlé pour qu’on arrête de tirer à cause des passants. C'était plutôt une bonne idée. J’ai entendu une voiture qui démarrait à fond, avec un hurlement d’embrayage et un crissement de pneus. J’avais à peine tourné le coin de la rue quand il y a eu le grand bruit de tôle froissée, de vitre explosée et de réservoir qui s’enflamme. On était quatre sur le coup au départ. Le quatrième, il se faisait appeler Ayrton, comme le coureur automobile. Il y a des prénoms qui ne portent pas bonheur. Il avait trouvé une voiture qui devait nous permettre d’arriver à la frontière avant que les flics aient mis le contact, il avait dit. « Quelle frontière ?  j’avais demandé. Depuis qu’ils nous font l’Europe, il n’y a plus de frontière. » « La Suisse… » il avait dit ça en haussant les épaules, l’Ayrton. « Et pourquoi pas Monaco ? De là on prend un Pédalo pour l’Uruguay. » Il avait failli s’énerver, Ayrton. Heureusement que Marcel nous avait séparés. « Arrête tes conneries, d’abord, il n’y a que deux places sur un Pédalo. » Ça, c’était un argument ! Faire équipe avec des zigotos qu’en ont autant dans le ciboulot, moi, ça me rassurait. Maintenant que j’y repense, deux places, ça aurait fait une de trop…

C’est Marcel qui avait monté l’affaire. Il nous avait expliqué le topo grâce un film qu’il avait loué en cassette. C’était exactement le même coup ! Sauf que dans le film, il y avait Ventura et Gabin à la place de Momo et Marcel, qu’ils ne braquaient pas un fourgon de convoyeur mais une salle des coffres, qu‘ils faisaient ça de nuit, qu’ils avaient quelqu'un dans la place, que les flics n’arrivaient pas en moins de cinq minutes et divers autres détails… mais à part, ça, c’était copie conforme ! Il aurait suffi de le faxer pour avoir le même casse. Le problème c’est que le fax, ça supporte le noir et blanc mais pas la couleur…

J’ai couru comme un dératé jusqu’à ce que je trouve une porte qui s’ouvre. Cette manie des digicodes ! Je suis entré dans un magasin. Le vendeur m’a regardé passer « pas par-là c’est priv… » et j’étais déjà ressorti de l’autre côté. Je me retrouvai dans une petite cour couverte par un mouchoir de ciel bleu. Une sortie dans une autre rue. Un porche ouvert, j’arrive dans une autre courette. Une porte, un escalier où la rampe sert de prothèse aux marches. Un étage, deux étages, trois, je force la porte. Elle s’ouvre mais est retenue par un entrebâilleur. L’entrebâilleur résiste mais la porte cède. Je bouscule, j’entre. « Mais enfin, qui êt… » main sur la bouche. Des yeux morts de trouille. Je la jette sur le sol. Je réalise que j’ai une arme à la main. Incapable de dire si je m’en suis servi ou pas. La fille la voit et ça lui donne pas envie de poser des questions. J’avais pas envie de d’apporter de réponses. L’accord parfait.

C’est là que j’ai remarqué le silence. Il est tombé d’un coup comme la mort, ou comme un espoir de survie. Pareil.

J’avais foncé tête baissée dans une souricière. Si les flics me logeaient, j’étais foutu.

La fille se massait les épaules et les fesses en grimaçant. La colère semblait l’emporter sur la trouille. Je rangeai mon feu derrière dans ma ceinture et m’approchai de la fenêtre sans me montrer.

« Tu vis seule ? » je lui ai demandé.

« Vous m’auriez posé la question il y a cinq minutes, j’aurais dit oui… » Elle avait dit ça d’une voix courbatue tout en se ramassant pour essayer de se relever.

« Fais pas la conne ou je… » La main portée à ma ceinture termina la phrase à ma place. Les gestes, ça évite les fautes de syntaxe. Elle me fit signe que c'était pas son genre de chercher les ennuis et qu’il y avait déjà assez de ceux qui frappaient à la porte sans qu’on ait rien commandé.

« Sans vouloir me mêler de ce qui me regarde, vous allez faire quoi maintenant ?  Me prendre en otage ? J’ai une mauvaise nouvelle pour vous : tout le monde se fout de mon existence à l’exception du proprio qui aimerait que je libère l’appart. Vous voyez, y plus efficace comme otage. »

Je lui ai retourné une baffe parce que Ventura avait fait comme ça dans le film et que ça avait fait taire la fille. Retour vers le parquet. Elle a poussé un cri et a attrapé son poignet de peur que sa main tombe.

« C’est malin ! Il est cassé ! » Qu’elle m’a dit sur un ton de reproche. Là, j’ai eu un mauvais réflexe : je me suis excusé. Mais je me suis vite rattrapé « à peine foulé ! connasse »

Et, comme preuve que j’avais raison, elle se mit à serrer et desserrer le poing pour vérifier que la plupart de ses doigts fonctionnaient encore.

J’avais pas encore eu le temps de me m’intéresser à sa tronche. Peut-être parce que j’avais d’autres préoccupations. Peut-être aussi parce qu’elle était très quelconque. Pas le genre beauté fatale quoi. Elle me rappelait la femme de Momo, son officielle, celle qu’il ne tabassait que par habitude, sans plaisir. Il en avait deux autres qui travaillaient pour lui dans un studio près des boulevards. Celles-là, il devait y aller avec le ceinturon pour justifier ses honoraires. Il ne les baisait pas. Il avait des principes : dans le commerce, on touche pas au stock. On teste une fois pour vérifier la qualité mais c’est tout. Dans le meilleur des cas, on demande confirmation à un pote. J’avais déjà rendu ce service. Il ne savait pas s’il en avait une trop grosse ou si Jenny était trop étroite. Ça l’a flatté, Momo quand je lui ai dit que la fille était normale. En revanche, fallait pas toucher à un cheveu de Roby, sa légitime ; Roberte pour l’état civil.

La fille chez qui j’étais, elle avait les mêmes yeux gris que Roby. Pas le gris brillant de top models en noir et blanc des photos de mode, plutôt le gris sale et délavé d’une fille qui a des nuages dans le regard.

Elle s’est traînée sur les fesses jusqu’au mur pour s’y adosser et j’ai vu qu’elle regardait mon sac. Il était pas très discret avec le nom de la société de convoyeurs écrit en grosses lettres rouges et or.

« Je comprends » a fait la fille. « Braquage… » Elle a rajouté en faisant une espèce de moue « Et vous avez fait ça tout seul… »

« Pas vraiment… disons que je suis le seul à m’en être sorti… »

Elle a hoché la tête pour me faire plaisir, mais elle était pas convaincue que je sois sorti d’affaire.

« Je suppose que vous avez fait ça pas loin d’ici ? »

« Je suis pas du genre coureur de marathon. »

« Donc les flics vont penser que vous êtes planqué dans le quartier… »

« Où tu veux en venir ? »

« Je veux pas en venir ! J’aimerais plutôt m’en aller mais, si mon neurone fonctionne, je pense que c’est pas prévu au programme... »

J’aimais pas son ton arrogant et je lui avais pas demandé de m’établir un emploi du temps ! mais bon, elle avait pas tort…

« On peut réparer la porte ? » Le morceau de bois sur lequel était vissé l’entrebâilleur était arraché et quelques petits éclats dépassaient.

« Vous voulez en faire quoi ? Une porte blindée ? »

« Je voudrais juste qu'on voie pas qu'elle a été forcée. »

« Pas la peine, j’ai été cambriolée il y a deux mois. S’il y a besoin, je dirai que j’ai pas eu le temps de faire réparer. Mais j’aimerais tout autant que personne ne me pose ce genre de questions…»

 « Il faut que je passe la nuit ici, demain je filerai… »

Je l’ai vue se raidir, comme si on lui écrasait les épaules dans un étau. Elle avait les yeux gris trouille.

« Et… » Elle termina sa phrase en pointant son doigt vers elle.

« J’ai pas l’intention de te buter. Ça veut pas dire que je le ferai pas s’il y a urgence ! » J’ai rajouté aussitôt.

L’appartement était grand comme une boite d’allumettes petit format. De plus, il y régnait un fameux bordel. Sous les assiettes et les casseroles, il devait y avoir un évier servant de béquille à un frigidaire. Je pris le sac et je le glissai derrière. 

« T’y touche pas ! » je lui ai dit, « sinon… » moi aussi j’ai fini ma phrase en pointant deux doigts vers son front, façon pistolet. Elle avait pigé.

« Il est où ton plumard ? » Elle me montra le canapé. J’en fis le tour pour voir si je pouvais me planquer derrière. Pas évident. « Déplie-le ! »

« Quoi ? Vous allez dormir ? »

« Non ! Juste baiser ! » Mais elle a pas compris l’ironie.

« Eho ! Faut pas confondre rentrer chez les gens et rentrer dedans ! »

Ça m’a fait marrer sur le coup, alors j’ai pas voulu être en reste et, en prenant mon air méchant, j’ai enchaîné « Y a des façons moins agréables de se faire rentrer dedans ! »

Je me suis assis sur l’unique chaise de la cuisine(!) –une chaise en Formica- et je l’ai regardée ouvrir le lit.

Elle y arrivait pas.

« Je l’ouvre jamais ! D’habitude, je dors en travers. »

A ce moment-là, on a entendu des cris dans la cour, des bruits de pas dans l’escalier.

« Magne ! » j’ai crié en me foutant à poil. J’ai viré son t-shirt et baissé son futal. Elle s’en est vite dégagée. Elle ne portait ni culotte ni soutien-gorge, par chance, et on s’est retrouvé sur le canapé. Elle m’a regardé ; l’air étonné « ben dis donc, ça te fait de l’effet la trouille ! je pensais que ça empêchait plutôt… »

On n'a pas eu le temps de parler plus longtemps des effets de la trouille car un type a frappé à la porte.

« Foutez-nous la paix ! » Elle a gueulé comme si elle était vraiment en colère.

« Police ! » a insisté le type.

Elle est allée ouvrir, sans chercher à se couvrir.

« Les partouzes, c’est pas mon truc » elle a dit au flic qui la regardait, l’air gênée, « Tu reviendras quand je serai seule, ok ? »

Le flic m’aperçut derrière la fille mais je devais pas avoir l’air d’un truand en cavale ; plutôt d’un mec pris en flagrant délit de se taper une pute quand bobonne est aux sports d’hiver avec les mômes.

« Ah je vois » fit-il en s’excusant. Ça pour voir, il a vu ! vu que je ne cachais pas mon anatomie raide de trouille. « Bon, si vous voyez quelque chose de suspect ou quelqu'un d’étranger à l’immeuble, prévenez le commissariat. »

« Tu peux toujours passer me voir. Généralement, je suis au bar-tabac du coin de la rue. Je fais des prix pour la police… » Elle lui dit en ricanant grassement.

Le flic partit à reculons, la tête basse, si confus qu’il faillit rater la marche. La fille referma la porte à clé et se jeta à genoux sur le canapé, en larmes.

« C’est nerveux » elle fit entre deux hoquets.

« Tu fais vraiment la pute ? »

« Non (elle renifle) juste la salope… »

« C’est quoi la différence ? »

« Je ne fais payer que quand j’ai plus de thune mais je crache pas dessus… (elle ricane avant de reprendre d’un ton désabusé :) sauf pour que ça passe mieux quand je mouille pas assez » Elle m’accrocha avec ses yeux gris sourire.

Puis elle regarda mon ventre. « Tiens, on dirait que t’as moins peur… »

« Je crois surtout que j’ai envie de pisser. »

Elle m’indiqua un placard. Ça faisait douche, lavabo, wc. J’ai pissé un peu. Et puis j’ai dégueulé beaucoup.

Quand je suis ressorti, elle était toujours nue. A genoux sur le lit, elle se fouillait le ventre. « Y a que ça qui me calme quand je frise la crise de nerf. » Elle avait le visage tendu, impatient. Ça m’a fait peur, alors elle m’a laissé vider ma trouille au fond de sa gorge pendant qu'elle finissait de se calmer au doigt.

« Moi, c’est Paula. » fit-elle après s’être essuyé le ventre et la bouche avec le même kleenex.

Je ne me suis pas rhabillé tout de suite. J’avais encore chaud, je m’étais mis en boule sur le lit et je la regardais. Je me demandais à quoi elle ressemblerait avec un trou entre les omoplates ; un trou de la taille de ceux que fait un flingue à bout portant. Elle ressemblerait sûrement à la fille que Marcel a butée tout à l’heure mais j’ai pas eu le temps de voir de quoi elle avait l’air ; d’une morte sans doute. Ça s’est passé trop vite. Les convoyeurs étaient prêts à nous remettre le fric sans discuter. Ils en ont marre de se faire tuer pour quelque chose qui ne leur appartient pas. Momo avait déjà un sac quand la fille nous a vus. Elle s’est mise à hurler comme une sirène de flics. Marcel était dans son dos. Le coup de feu est parti. J’ai vu la fille être projetée contre le mur puis glisser doucement sur le trottoir. Ça a alerté deux flics qui nous sont tombés dessus arme au poing. Les convoyeurs se sont jetés à plat ventre. J’ai vu des taches rouges déchirer Marcel. Momo m’a lancé le sac quand un flic l’a ceinturé alors j’ai commencé à courir, courir pour pas mourir. Ayrton aurait pu rester tranquille au volant de sa voiture mais il a dû vouloir me rattraper… pas pour m’aider mais pour que je me casse pas tout seul avec le fric. C’est peut-être parce qu’ils l’ont vu que les flics ont tiré sur lui plutôt que sur moi. Il l’a pas fait exprès mais il m’a sauvé la vie ce con.

« Moi, c’est Dan. » J’ai répondu à la fille. « T’as de quoi faire du café ? »

Elle fouilla dans les placards et s’excusa.

« Je trouve que du thé. » Elle fit siffler la bouilloire et m’amena un bol de son fameux thé. J’en buvais rarement mais je trouvais celui-là particulièrement amer et je fis une grimace dégoûtée. « Il est peut-être un peu vieux… moi j’en bois jamais. Je préfère la bière. » Elle sortit une canette du frigo et la descendit d’un trait ; rot final pour accuser réception des bulles. Puis elle revint s’asseoir sur le canapé, en tailleur, ce qui lui ouvrait grand le sexe. Elle stoppa aussitôt mes pensées. « C’est pas parce qu’un magasin est ouvert que c’est entrée libre… »

J’avais pas vraiment envie d’elle alors j’ai détourné le regard. Elle n’avait pas de jolis seins.

C'était la première fois que je faisais un casse de ce genre. J’avais déjà visité quelques appartements, tiré quelques voitures, mais rien de bien dangereux. Mes nerfs avaient tenu, je ne m’étais pas dégonflé et, si je m’étais enfui c'était parce que tout avait foiré. Il n’y avait pas de honte. Maintenant que tout semblait fini, je ressentais une espèce de fatigue extrême ; la décompression, sans doute. Fallait pas que je me laisse aller. C'était pas le moment de dormir. Je me suis arraché du lit pour me servir une autre tasse de thé amer. La tête me tournait un peu. Je ne pouvais pas dormir et laisser le fric à portée de main de Paula. Fallait que je trouve quelque chose et assez vite car mes jambes commençaient à avoir du mal à me porter. Je suis revenu vers Paula. Je l’ai prise par l’épaule mais comme elle ne bougeait pas, c’est moi qui suis tombé sur le lit. Je me suis relevé avec peine. « Viens ! » je lui ai dit. Elle devenait floue. Il y avait un putain de voile noir qui me tombait dessus. Elle m’a suivi jusqu’à la salle de bain et n’a commencé à se plaindre que lorsque j’ai repoussé la porte pour l’enfermer. J’aurais été incapable de la faire entrer de force. J’ai bloqué la poignée comme j’ai pu, avec ma ceinture.

Je ne savais pas si c'était elle qui tambourinait à la porte ou le sang qui cognait dans mon crâne. Dans le doute, je lui ai promis de la libérer demain et je lui ai rappelé que j’avais aussi un moyen de la faire taire définitivement si elle continuait son raffut.

Et là, j’ai plus rien entendu… Enfin… jusqu’à  ce que je me réveille. Je n’avais pas pu atteindre le canapé et je m’étais affalé au milieu de la cuisine-salle-à-manger-chambre. La tête en béton, les membres en compote, j’ai réussi à me lever en m’appuyant sur la table. J’ai tout de suite vu le mot écrit au feutre sur la table : « Désolée, tu as frappé à la mauvaise porte. » C'était signé Paula R. En dessous, elle avait rajouté : « Je te laisse l’appartement si tu veux payer le loyer à ma place ».

La garce avait réussi à entrebâiller suffisamment la porte de la salle de bain pour découper ma ceinture avec des ciseaux. Derrière le frigo, évidemment, plus de sac…

Mais j’y ai trouvé la cause de ma brutale migraine et de mon effondrement : deux plaquettes de valium vidées de leur contenu. Elle les avait jetées là après avoir fait fondre les comprimés. J’étais encore plus amer que ce foutu thé.

C’est à ce moment-là que j’ai entendu des pas sur le palier. Un bruit de clés dans la serrure, j’ai pas cherché à comprendre, j’ai pris mon flingue et je me suis planqué derrière la porte. Dès que la fille est entrée, je lui ai filé un méchant coup de crosse sur la nuque.

Bien sûr que j’aurais dû m’étonner qu’une fille qui m’a drogué pour me piquer le fric se repointe ! Elle s’est écroulée d’un coup en vrille et elle s’est retrouvée sur le dos, les yeux grand ouverts. Deux grands yeux marron !

Ça n’était pas Paula ! J’ai voulu vite repousser la porte mais sa jambe bloquait. Je l’ai déplacée comme j’ai pu. J’avais plus de force. J’ai réussi à claquer la porte et j’ai entendu le bruit du trousseau qui tombait sur le paillasson. Merde ! J’ai rouvert en vitesse. Coup de chance car la fille avait laissé une valise dehors. Une grosse valise faite pour voyager dans les soutes des avions. J’ai récupéré le tout.

« Qui c’est cette fille ? » je me suis demandé. Et puis je me suis repris : « Qui c'était ? » parce que j’ai vite réalisé qu’elle ne prendrait plus jamais l’avion.

Elle portait un sac à main en bandoulière par-dessus son manteau. Je l’ai retourné et le contenu s’est renversé sur elle. Je suis allé à l’essentiel, au portefeuille. Il ne contenait que deux billets froissés. Il renfermait également un passeport au nom de Paula Reicilov et la photo lui ressemblait bien. Il y avait un visa de la douane tchèque qui remontait à un peu plus de deux mois.

Bon, maintenant, je savais qui était la fille là, à mes pieds mais l’autre ? celle qui avait signé Paula R. et m’avait tiré le fric ?

Je connaîtrais jamais le vrai nom de cette fille qui prétendait que son appartement avait été cambriolé quelque temps plus tôt, qui ne savait pas comment s’ouvrait son propre canapé et qui cherchait vainement du café avant de me proposer du thé, boisson qu’elle n’aimait pas !

Sans doute une squatteuse qui avait eu le temps de se renseigner sur celle qui l’hébergeait à son insu. Elle ne m’a raconté que des bobards, sauf en ce qui concerne la différence entre une pute et une salope. Je crois que j’ai saisi la nuance.

Le thé va refroidir. Le corps de Paula Reicilov aussi. Moi-même, j’ai pas chaud. J’me sens con.

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