Perles de Lune

la Lune s'accrochait en un sourire bienveillant sur le fond scintillant de la Nuit. Les étoiles m'adressaient une foultitude d'œillades auxquelles ne répondait que ma solitude.

Je me promenais dans ce parc. J'errais. Les pneus de mon fauteuil croustillaient sur les gravillons comme des pas sur la neige.

Il n'y avait d'autre lumière que celle d'un vieux réverbère qui, malgré son courage, ne réussissait à attraper dans ses rais que quelques papiers gras et le plastic brillant d'une poubelle. Le reste n'était qu'ombres incertaines ou silhouettes confuses.

Il devait être aux alentours de trois heures du matin et je n'avais pas envie de regarder ma montre. Lorsque l'on attend rien, mesurer le temps est une torture inutile. C'est l'heure où la ville est la plus calme. C'est l'heure où ma solitude est la plus généreuse.

J'ai le sentiment de marcher dans la vie des gens à leur insu. En silence, je roule sur leurs routes, j'emprunte leurs allées, je regarde leurs maisons. Je les devine, les imagine et leur donne vie.

Je les connais et ils ne savent seulement pas que j'existe.

Un fin nuage, à la manière d'un film de Bunuel, fendilla le sourire lisse de la Lune; imperceptible gerçure sur la lèvre de la Nuit.

Une brise, douce comme des mains amoureuses passa devant mes yeux. La grâce électrique de la caresse m'incita à clore les paupières. Ce souffle venu de nulle part avait la tiédeur d'un baiser d'été. Il coula contre mon corps, m'enveloppant dans sa gangue éthérée.

Ma cessité volontaire me permettait de la découvrir. Sa beauté idéale se dessinait peu à peu. Elle était brune et ses yeux avaient la couleur marine du ciel. Son visage n'était que sourire; un sourire de nacre au milieu de la négritude de sa peau.

Elle portait une robe de soie, très courte et très moulante qui ne devait guère peser plus lourd qu'un voile de brume et la rendait très désirable.

Ma Nuit s'approcha de moi, roulant ses caresses sur mon corps. J'étais nu. Sa chevelure luisait contre mon torse. Ses lèvres pinçaient ma peau et ne s'écartaient que pour laisser poindre une langue rose comme devait l'être son sexe.

Sa bouche ne cherchait pas la mienne. Elle descendait le long de mon ventre, suivant un parcours soigneusement imprécis qui ne m'épargnait aucun délice.

Les yeux fermés, je la regardais faire.

Le chemin de ma Nuit débouchait dans un maquis où la sueur se mêlait à sa salive. Elle caressait sa joue avec mon sexe et semblait retarder l'instant de le prendre.

Elle lui fit visiter son visage. Immobile, mon gland parcourut son cou, glissa derrière le lobe de ses oreilles, se perdit dans ses cheveux aussi coupants que des lianes, revint, descendit le long de sa gorge puis remonta. Elle me coinça sous son menton et essaya de me faire plier. Par orgueil sans doute, ma verge se cabra, à la manière d'un cheval chauvissant.

Echappant à son joug, il frôla ses lèvres. Elle se détourna et me proposa le reste de son visage. Je me sentis contre son nez. Ses narines exhalaient une frémissante vapeur. Elle tenta de forcer un de ses orifices, puis l'autre; puis revint au premier. Le va et vient de son nez contre la pointe de mon gland nouait mon ventre à l'extrême. Ensuite, glissant contre l'aile du nez, elle me fit découvrir ses yeux. Le battement des paupières me fit penser à un papillon impudique. Son oeil était chaud et les larmes qui débordaient ses paupières n'étaient pas tristes.

L'envie de crier me vint mais je me retins. La contention exacerbait un plaisir que je voulais parfait.

Contre mon sexe, se relayaient ses cheveux et sa peau; la soie et le velours, la fourrure et le cuir, le flou et le net, le ciel et les étoiles.

Evitant toujours le baiser obscène que j'attendais avec impatience, elle reprit son chemin dans la broussaille de mon bas-ventre. Elle y pénétrait à coups de langue, secs comme des coups de machette, se délectant des poils avec la même volupté bruyante et dégouttante que s'il s'était agi d'un fond d'artichaut. Elle parvint ainsi jusqu'à la racine de ma verge qu'elle mordilla comme un jeune chiot. Ses morsures étaient d'une insupportable délicatesse.

Je crispais les paupières pour la voir et la ressentir encore mieux. Elle était à mes pieds, sa lourde coiffure formait une mer d'ébène qui, marée inlassable, remontait de mes cuisses à mon ventre en troublants ondoiements.

Elle contourna le membre et ses mains se joignirent à ses lèvres pour prodiguer à mes bourses mille agacements. Ses ongles étaient des coraux disputant à la nacre de ses dents le plaisir d'effleurer ma peau.

C'est sa main qui, en premier, enveloppa mon sexe. Elle le serra très fort et commença à le branler avec une lenteur pénible. La paume de sa main était rose comme sa langue, rose comme son sexe et, de l'un et l'autre, elle avait la chaleur et l'onctuosité.

Elle continuait à me lécher à pleine langue, ainsi qu'une chatte avec ses chatons. Des soubresauts erratiques scandaient mon impatience.

Son doigt frôlait à peine le gland dont la peau était si fine et si tendue que la lumière de la Nuit s'y reflétait. La main grande ouverte, elle me fit parcourir sa ligne de chance. Elle me massa contre son mont de Vénus puis me fit descendre le temps d'une caresse au long de sa ligne de vie.

Enfin sa bouche me rejoignit...

Je sentis ses lèvres s'écarter sur mon sexe. Elle était encore très bas, au pied de la colonne, et sa langue allait en rapides aller-retours de mes sacs à mon sexe. Elle ne les abandonna qu'après s'être imprégnée de leur goût et confia à ses mains le soin d'en apprendre les formes.

Elle remonta, comme un ventre entrouvert, laissant traîner sa langue; et ses dents, comme une menace permanente. La base du gland présentait un surplomb qu'elle rechignait à franchir. Elle en fit plusieurs fois le tour, glissant comme une patineuse agile.

Mon ventre commençait à me faire mal.

Puis j'eus l'impression de plonger au fond d'un gouffre. Soudain, je me retrouvais dans un abîme corallien. Ma Nuit, après s'être faite lenteur, m'avait englouti d'un coup.

Je me sentais à la fois aspiré et refoulé. Je heurtais par moment une paroi tendre et, parfois, je me cognais à l'ivoire lisse de ses dents. J'étais pris dans le tourbillon où m'emmenait sa langue. Je la sentais partout. Elle m'enveloppait et me couvrait d'une abondante salive, comme pour me rendre plus pénétrant. Ses lèvres se serraient comme une bague pour mimer l'étroitesse d'un vagin; ou d'un cul.

Elle allait et venait avec rapidité le long de mon sexe; le suçant avec passion pour appeler la sève.

Le silence de la Nuit était total. Pas une plainte ni un gémissement ne trahissait notre plaisir.

*

Là-bas, une légère clarté souligne l'horizon. Je n'ai pas besoin de regarder ma montre pous savoir que le jour va se lever.

La Nuit m'a emporté dans son rêve puis s'en est allée.

Il est temps que je parte. Je sais que je reviendrai la Nuit prochaine, ici ou ailleurs, et qu'elle sera là pour moi.

Il ne reste sur le gravier de l'allée que quelques petites tâches qui sécheront au soleil.

Comme chaque fois, la Nuit m'a libéré, dans une ultime aspiration, d'un trait de bonheur qui s'est répandu là, comme des Perles de Lune jaillies d'un ciel noir.

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