Photographie en noir et blanc

Assise en travers sur le rebord de sa fenêtre, elle regardait passer le temps ; dans un sens, puis dans l'autre. Pour elle, le temps allait d'avant en arrière avec la lenteur des orangeades que l'on boit l'été, au rythme des balancelles.

Elle portait une robe légère que la moindre bise aurait pu faire s'envoler. C'était une robe aux couleurs vives, sur laquelle des dizaines de fleurs étaient rassemblées en un bouquet jamais fané. Le col entrouvert laissait deviner que la robe était sa seule pudeur. Les bras nus croisés sur les genoux, elle voyait, la tête penchée, le temps passer.

C'était une ville en noir et blanc comme celles des vieux albums de photos aux reliures décharnées, aux pages séparées par du papier de soie froissée.

C'était un de ces albums de photos où posent, en se forçant à sourire, des personnages que personne ne connaît plus ; peut-être le fiancé éphèmère d'une cousine par alliance ou le voisin d'une autre maison dans une autre ville à une autre époque.

Un de ces albums de famille où manque parfois une photo, perdue, volée ou détruite.

La fille assise sur sa fenêtre laissait pendre sa robe dehors, afin que le vent la caresse. Personne ne pensait à regarder par l'échancrure de son corsage, ni n'attendait qu'une brise complice dévoilât la courbe de sa cuisse. La ville en noir et blanc était figée dans le passé, aussi solitaire qu'un souvenir.

La fille n'avait pas de nom car, à quoi sert un nom, lorsqu'on est seule sur un album que personne ne regarde.

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