Pile, face ou...

Si cela s'est réellement passé, ce fut au pied du Parthénon.

La fille était là, sur le cailloutis qui borde le chemin. Elle était à genoux. Sa tête était inclinée vers l'avant, de sorte qu'on ne voyait que ses cheveux, longs et blonds, descendant sur son dos et sur ses jambes, à la façon d'un large chapeau de paille détressée. Elle ressemblait au fruit des amours d'un paysan rêveur et de la gerbe de blé contre laquelle il se serait endormi.

Elle ressemblait aussi à une touriste épuisée, refusant de gravir les dernières marches. Elle était nue mais personne ne s'en souciait.

Passaient devant elle des paquets de touristes en short, en chemisettes à fleurs auréolées de sueur, les appareils photos accrochés à leur cou comme les clarines d'un troupeau en transhumance. Ils exhibaient des jambes variqueuses rougies par le soleil et leurs visages les faisaient ressembler aux veaux engraissés qu'on dirige vers l'abattoir.

Je restai quelques instants à les observer, Elle et eux. Aucun d'eux ne posa son regard sur Elle. J'en étais à me demander si Elle n'était pas une hallucination ? ou un délire d'ivrogne dans lequel l'uzo m'aurait entraîné ? Le spectacle était si joli que, à tout hasard, je priais le dieu des athées pour ne pas dessaouler !

La fille était animée d'imperceptibles mouvements. En m'approchant, je compris qu'elle sanglotait ; en silence.

Quelqu'un me prit par l'épaule et me secoua. Il parlait américain avec un fort accent du sud.

-An'thin' wrong?

-Hein? euh... no no... répondis-je avec mon fort accent du nord... de Paris.

Le type m'expliqua qu'en me voyant fixer cette pierre, là devant moi, il m'avait cru victime d'un coup de chaleur. Je regardai la fille, puis le type... Il me regarda, puis regarda... la pierre. Je le rassurai par un :

-Everything's ok. Thanks. Euh... 'feel all right.

Rappelé à l'ordre par sa mistress qui s'impatientait derrière des lunettes de soleil en forme de papillon anamorphosé, le type m'abandonna à mon hébétude.

C'est alors, qu'Elle releva la tête. Son visage se fraya un passage parmi les cheveux, découvrant ses yeux pers, rougis par le sel. Elle m'adressa un sourire de connivence, désabusé, et haussa les épaules.

- Pourquoi m'avez-vous vue ? fit-elle d'une voix lasse.

Pourquoi l'avais-je vu, moi... je ne savais quoi répondre... je l'avais vue parce qu'elle était là... je l'avais vue parce son image s'était imprimée sur ma rétine et que le nerf optique avait...

- Vous ne m'avez pas comprise, fit-elle pour interrompre les errances de mon raisonnement. Je veux dire : qui êtes-vous ? Et pourquoi les autres ne voient-ils en moi qu'une pierre cuite au soleil ?

Un étau se resserrait sur mes tempes. Je devinais les premières lézardes qui fissuraient mon crâne.

- Vous avez sans doute raison, fit-elle. A quoi sert de se poser de telles questions ? C'est comme cela et c'est tout.

Elle rejeta sa tête en arrière, lançant sa chevelure comme une écharpe de soie. Elle se montra à moi dans sa nudité parfaite.

- Allongez-vous près de moi.

- Que je...?

- Allons, dépêchez-vous.

Les touristes ne se souciaient pas de cet autre touriste qui s'allongeait sur le sol. Sans doute attribuaient-ils mon comportement à la fatigue, à un besoin reptilien de soleil ou... à des excès de table.

Décrire la perfection ne sert à rien. Elle était belle, c'est tout. Elle prit ma main et la posa sur son ventre. Je pris la décision de continuer à rêver jusqu'à... jusqu'à jamais ! Ou plus tard !

Le bronze de son regard se posa sur moi en un délicat sourire puis elle ferma les yeux. Sa poitrine, en se gonflant, semblait aller au devant des caresses du soleil.

Mes doigts s'enfoncèrent dans sa broussaille.

L'herbe était profonde et chaude comme une source marine. J'y rencontrai un objet dur que je retirai avec précipitation.

- Regarde le monsieur ! dit un gamin à sa mère. Il a trouvé une pièce par terre. (puis, s'adressant à moi) Je peux la voir ? Montrez-la moi.

Honteux comme un voleur, je me relevai, envoyai balader le mioche et enfouillai la monnaie. Je descendis la colline presque en courant, doublant et bousculant les pèlerins mécréants du voyage organisé.

Tout paraissait si vrai et si beau; surtout, tout était logique. J'avais accepté comme normal de voir une femme nue que personne ne voyait. Je ne m'étais pas étonné qu'elle m'invite à la caresser. Et c'est sans sourciller que, m'insinuant dans l'anfractuosité minérale de son corps, j'avais trouvé une monnaie d'argent à l'effigie d'Athéna.

La pièce ne quitta pas ma poche jusqu'à mon retour en France. Ma curiosité n'avait pas su dominer ma peur et je n'avais pas encore osé examiner ma trouvaille.

Malgré ma répulsion, je sortis la monnaie. Athéna, l'oeil fixe, regardait à droite. Ses lèvres étaient plissées en un fin sourire. La sagesse légendaire de la déesse, héritée de Métis, sa mère, transparaissait dans l'ellipse lisse de son oeil. De son casque lauré, dépassaient de courtes nattes terminées par une petite perle.

Bien que la pièce fût d'un bel argent patiné, je ne pus m'empêcher de deviner la blondeur des tresses.

Au revers, le coin du graveur avait creusé une sorte de carré dans lequel une chouette, de ses yeux globuleux, m'appelait. A Θ E , les trois premières lettres d'Athènes en cyrillique étaient gravées sur le côté et, au-dessus de la chouette, veillait un rameau d'olivier éclairé par un croissant de Lune.

La chouette m'appelait!

Elle ne faisait rien d'autre que me regarder. Son appel était subtil. Il était inscrit dans le métal.

Je tentai de me ressaisir. Je me levai, j'allai boire un grand verre d'eau glacée et, pour mieux profiter de sa fraîcheur, j'en laissai déborder deux minces filets par les commissures des lèvres. Les deux minuscules fontaines rigolèrent dans ma barbe puis glissèrent, glacées, le long de mes jugulaires. Je passai mes mains sous l'eau et m'éclaboussai le visage.

Je vis, dans le miroir, un type fatigué dont les yeux étaient hallucinés. Un fou, j'étais devenu! Je me suis ébroué comme pour me débarrasser du monstre froid de la folie qui s'insinuait en moi.

La pièce m'attendait, posée sur le cuir vert du bureau. Je réalisai à cet instant qu'il avait la même couleur que les yeux d'Elle.

Je la pris. Elle n'était ni plus chaude, ni plus lourde que quelques instants plus tôt. Athéna ne me faisait toujours pas de clins d'yeux ravageurs et je commençai à sourire. Comment est-ce que moi, mécréant parmi les mécréants, je pouvais laisser ma déraison divaguer aux confins des superstitions les plus stupides. Moi qui revendique mon athéism... athé... Athéna ! Je fus à nouveau agacé par ce stupide jeu de mot. Pour échapper à ma fatalité, j'en rajoutai un et décidai qu'il n'y avait pas de quoi en faire un... drachme!

Non, moi non plus, ça ne m'a pas fait rire; même pas détendu.

Mes mains étaient encore mouillées et, en passant le doigt sur mes lèvres, je constatai qu'il avait le goût du sel. Je réitérai l'expérience en portant directement la monnaie à ma bouche. Comme pour l'embrasser. Un parfum marin se colla à ma langue.

"Séjour prolongé à proximité de la mer," rétorqua le Descartes qui somnolait en moi. Rien à y objecter. A moins que ce ne soit l'anfractuosité corallienne où je l'avais...? Non, ce n'était pas raisonnable.

Je retournai de nouveau la pièce. La Chouette m'interrogeait. Je lui fis faire un nouveau demi tour et... ce n'est plus Athéna que je découvris !

Je fouillai des yeux le bureau, à la recherche de l'autre pièce; celle qui comportait la tête d'Athéna à l'avers et la chouette au revers. Il n'y en avait pas. Incrédule, je retournai celle que j'avais dans la main et... retrouvai le visage de la déesse!

Je la reposai sur le bureau, aussi méfiant envers elle qu'envers moi et la considérai avec circonspection. Nous nous regardâmes ainsi pendant un temps que je ne saurais apprécier puis, comme il était évident (quoi que ce mot m'ait beaucoup déçu ces derniers temps) qu'elle ne bougerait pas la première, je me résolus à lui faire faire une nouvelle volte-face ; puis encore une autre; et une autre... Une autre encore.

Je pris la pièce et l'observais par la tranche, en me disant que j'étais peut-être victime d'une illusion d'optique ; que cette pièce formait une sorte de triangle mais... bien que le flan fût quelque peu irrégulier, il ne pouvait en aucun cas y avoir la place pour graver une troisième face...

J'oubliai l'aspect irrationnel de la chose et m'amusai comme un enfant qui se sert d'un jouet sans en comprendre le mécanisme.

Athéna/ Chouette/ l'autre face/ Athéna/ Chouette/ l'autre face/ Athéna/ Chouette/ l'autre face/ Athéna/ Chouette/ l'autre face/ Athéna/ Chouette/ l'autre face/ Athéna...

Le médaillon comportait trois faces ! Mis à part qu'elle rendait caduques tous les calculs de probabilité établis sur le jeu du pile ou face, la pièce posait une énigme incompatible avec nos trois dimensions habituelles.

L'autre face montrait une amphore aux larges anses décorées avec, de chaque côté, une forme serpentine que je pris pour un motif ornemental.

Je sortis de chez moi, après avoir cherché en vain un endroit pour cacher la pièce. Aucun ne me parut assez sûr et je décidai de la glisser dans ma chaussette.

J'entrepris la tournée des libraires à la recherche de documentation sur le monnayage grec. On m'adressa à un numismate qui tenait boutique dans une rue voisine.

L'homme me montra toute sa bibliothèque. Ignorant de ce que je cherchais, je fus paniqué par l'abondance ! L'homme très aimable, voyant qu'il avait affaire à un néophyte, tenta de m'aider.

- C'est, fis-je en me raclant la gorge, une pièce que m'a laissé un vieil oncle. Je voulais savoir ce qu'elle vaut et, par curiosité intellectuelle, savoir ce qu'elle représente.

- Oh, eh bien c'est très simple, cher monsieur, vous me l'apportez et je me ferai un plaisir de l'expertiser. Rassurez-vous, c'est gratuit. S'il s'agit d'un monnayage intéressant, c'est peut-être moi qui vous proposerai de l'argent.

- Oh, elle n'est pas à vendre, me défendis-je. Et... je ne l'ai pas ici.

- Vous me l'amènerez à l'occasion.

- C'est que je risque de ne pas rester dans la région.

L'homme, que mes explications embarrassées amusaient, n'insista pas. Il désigna le rayon qui concernait la Grèce antique et me montra des ouvrages généraux.

- Si vous pouviez me décrire votre monnaie... Que porte-t-elle à l'avers ? au revers ?

"Et au revers du revers qui n'est pas l'avers pour autant" ironisai-je en moi-même. Aussi expert que pouvait être l'homme, cela m'aurait bien étonné qu'il comprît ça !

Le métal commençait à rentrer dans la chair de mon pied. La démangeaison devenait insupportable.

- J'ai ceci également, dit-il en me tendant un gros dictionnaire. Un abrégé de mythologie grecque. Bien que ce ne soit pas un ouvrage spécialisé dans la numismatique, cela fourmille de renseignements intéressants.

Venant en écho, le fourmillement qui marquait l'emplacement de la pièce dans ma chaussette se fit plus intense. J'ouvris le livre au hasard et tombait sur une représentation du Parthénon. On voyait l'endroit où je me trouvais, deux jours plus tôt. Sur le bord du chemin, une pierre dont on ne savait dire si elle était naturelle ou si elle provenait de l'antique édifice.

- Et je peux également vous montrer quelques monnaies. Peut-être reconnaîtrez-vous la vôtre? Ou sa soeur jumelle...

Il me présenta un plateau sur lequel étaient rangées quelques dizaines de pièces. Immédiatement, je fus accroché par l'une d'elle et je l'indiquai à mon marchand.

- Belle pièce, effectivement. (Il prit l'étiquette et lut ce qui y était inscrit d'une écriture minuscule de comptable) Tétradrachme d'Athènes, frappé entre 566 et 514 avant JC. Tête d'Athéna à droite, les cheveux rangés en petites nattes. Casque lauré et orné d'un fleuron. Au revers, Chouette regardant de face, rameau d'olivier. 17,05 g. Cet exemplaire est d'un très beau style archaïque. Le manque de métal, ici, est d'origine ; au moment de la frappe. Haut relief et revers bien centré. Ce qui explique son prix.

Je le laissais vanter sa marchandise, et je faisais tourner la pièce dans la xaume de ma main. Rien n'y faisait, lorsque je n'avais pas le visage d'Athéna, j'avais la chouette ! Et vice-versa ! Hormis l'absence de la troisième face, la pièce était identique à la mienne. Pourtant, sans que je susse l'expliquer, celle-ci manquait de vie. Je jetai un oeil sur le prix et... n'achetai que le bouquin.

De retour chez moi, mon premier geste fut d'ôter chaussure et chaussette. La peau de mon pied reproduisait le coin qui avait servi à frapper la monnaie. Pas de marque anormale, les dégâts auraient été identiques si j'avais utilisé n'importe quelle autre pièce...

Le livre était le fac-similé d'un ouvrage écrit au XIXème par le Comte de Luyhague. Le nom faisait penser à un vieil aristocrate monomaniaque ayant passé sa vie dans son cabinet d'antiques, notant et décrivant scrupuleusement chacune des monnaies qui passait entre ses mains pendant que le toit de son château s'étuilait au gré du temps qui fuyait. La couverture du livre était faite d'un tissu olivâtre sur lequel le titre était marqué à l'or fin.

La couleur du livre était assortie au cuir de mon bureau comme celui-ci était assorti aux yeux d'Elle. Elle! Anonyme, c'est le nom d'Elle-N qui me vint à l'esprit et je la baptisai du nom évident d'Hélène. Un camaïeu de vert s'organisait autour de moi.

La lecture d'un livre sérieux ne s'accommodait pas de la position semi-allongée dans laquelle je consommais de temps à autres un roman bon marché. Je m'assis donc derrière mon bureau, décidé à étudier plutôt qu'à bouquiner, et m'orientai aussitôt vers la table des matières. Le chapitre "Monnayage de la Cité d'Athènes" se décomposait en trois parties: "Histoire et légendes", "Les premiers monnayages" et "Monnayages tardifs". C'est vers le second que je me dirigeai afin de vérifier que MA pièce y figurait bien. Je n'eus pas à chercher bien longtemps, elle portait le numéro 1 de la planche I. Enfin... pour ce qui concernait les deux principales faces ! Je remontai donc de quelques dizaines de pages et arrivait à celle qui introduisait le chapitre Athénien. J'y lus avec intérêt tout ce qui concernait Athéné (car, dans cet ouvrage ancien, le nom de la déesse était ainsi orthographié). Depuis sa naissance jusqu'au déclin de la civilisation hellénique qui emporta ses religions, la légende d'Athéné/a a eu pas mal de variantes. Fille de Métis que Zeus avait avalée - après l'avoir mise enceinte - pour s'emparer de sa sagesse, Athéna naquit du cerveau du dieu cannibale. Comme elle en sortit casquée et armée, on imagine les douleurs de l'enfantement. Elle semblait posséder toutes les caractéristiques humaines, depuis la sagesse de sa mère jusqu'à l'art de la guerre. Elle me serait peut-être apparue sympathique s'il n'y avait eu cette référence constante à son incorrigible virginité. On y racontait que le pauvre Tirésias serait devenu aveugle pour l'avoir simplement surprise nue prenant son bain. Susceptible, la pucelle ! J'eus froid dans le dos en pensant au nombre de fois où j'aurais dû perdre la vue si toutes les filles avaient été ainsi.

Cela se passait peu de temps après la mort du premier roi de l'Attique ; roi légendaire nommé Cécrops au corps mi-homme mi-serpent. Athéna subit les assauts de Héphaïstos, son marchand d'armes attitré. Dans l'ardeur du combat, celui-ci libéra mal à propos son sperme qui se répandit sur la jambe de la vierge guerrière. Elle se hâta de se nettoyer avec un morceau de laine qu'elle enterra et qui féconda le sol. En naquit un monstre aux allures de serpents : l'anguipède Erechthénios qu'Athéna confia, soigneusement dissimulé dans une amphore, aux filles de Cécrops en leur recommandant de ne pas chercher à savoir ce qu'elle contenait...

Bien sûr, elles ne tinrent pas compte de l'avertissement.

Bien sûr, elles furent effrayées.

Bien sûr, elles se débarrassèrent d'Erechthénios en jetant l'amphore en bas des collines du Parthénon au grand dam d'Athéna, la déesse aux yeux... pers ! La couleur verte de ses yeux lui avait valu le qualificatif de glaukôpis.

Outre que la légende était plaisante car les anciens n'hésitaient pas à l'enjoliver de détails croustillants, je ne pouvais manquer d'être troublé. Je repris la pièce et regardai la chouette. Ma première intuition apparaissait maintenant comme une certitude : elle m'appelait ! La chouette m'appelait !!!

Retourner la pièce et découvrir la face surnuméraire équivalait à entrevoir la porte d'une autre dimension. Laquelle ? La cinquième, la sixième ? Il y a longtemps que je n'avais plus lu de Science-Fiction ni de revues scientifiques et je ne savais pas à quel degré d'abstraction en étaient arrivés les bidouilleurs de l'imaginaire. Cela n'avait que peu d'importance, pour dire vrai. Je passais ainsi une bonne partie de la nuit à examiner la pièce sous toutes ses faces. Je m'attendais - un peu naïvement, certes - à me faire aspirer par quelque trou noir ou une quelconque faille spatio-temporelle.

Je me répétais la phrase d'Elle, Hélène : " Pourquoi m'avez-vous vue ? " et repensais à ses yeux ; Hélène glaukôpis.

On m'attendait le lendemain à Amsterdam pour un séminaire imbécile et très important. Je laissai tout tomber et... plein sud, je partis vers Athènes! Plutôt que de couper par les terres, Allemagne, Suisse, Yougoslavie, Grèce, je décidai(?) de passer par l'Italie. Je voulais l'aborder par la mer. J'embarquai donc, à l'extrême pointe du talon de la botte italienne. Le bateau devait contourner toute la péninsule. Je rageais ! " Quelle idée stupide ! Je serais arrivé depuis des heures si j'avais choisi l'avion. "

Avais-je choisi?

Les premières lueurs de l'aube coloraient tout juste l'est lorsque j'arrivai en vue du Pirée. Le port devant moi n'était encore qu'une combinaison ésotérique de fanaux clignotants au milieu de la nuit.

J'avais dû abandonner ma voiture à l'embarquement en Italie. Je sautais sur le quai avec, pour tout bagage, une carte de crédit.

Je n'avais ni faim ni soif.

Je n'avais pas sommeil non plus. Mon corps était un vaste engourdissement mais mon esprit (me!) semblait d'une extrême lucidité. Il ordonna à mes jambes de traverser la ville et de gravir l'Acropole.

Hélène était là où je l'avais vue la première fois ; toujours aussi bellement nue. Elle frissonnait sous le vent matinal et ses cheveux semblaient aussi légers que l'air.

- Rends-la moi, demanda-t-elle.

Je compris qu'il s'agissait de la pièce. Je la lui tendis mais, avant qu'elle n'ait pu s'en saisir, une chouette s'abattit sur ma main. Ses griffes et son bec entamèrent ma chair et je lâchai la pièce que l'oiseau récupéra et emporta.

Hélène se mit à rire tandis que l'oiseau râblé battait des ailes avec lourdeur. Son rire n'était pas joyeux; il était amer.

Ma main était profondément entaillée. Un sang épais s'écoulait lentement. Hélène essuya une larme qui lui était venue par le rire et l'appliqua contre ma blessure. Le sel me piqua un instant puis la douleur s'estompa. Je ne saignais presque plus. Rien de ce qui m'arrivait ne m'étonnait plus.

- Viens, me dit-Elle.

- Mais... et la pièce ?...

Elle ne m'entendit pas et déjà était partie vers le sommet de la colline ; pieds nus dans les cailloux, Elle avançait comme s'il s'agissait de velours. Sa silhouette se découpait sur fond d'Acropole. Phidias lui-même n'aurait pas osé imaginer pareille sculpture. La courbe de ses hanches donnait à la pierre sa raison d'être.

A part nous - deux fantômes - personne ne hantait le temple à cette heure matinale. Elle s'assit sur les premières marches pour m'attendre.

Cela ne m'aurait pas surpris qu'elle se présentât comme étant Athéna. Une Athéna tombée de son Olympe, arrivée "chez nous" par inadvertance; à moins que ce ne fût pour y accomplir quelque tâche divine. Pourtant, la posture obscène de ses jambes écartées convenait mal à l'image de la vierge guerrière que m'avait décrit le livre. De plus, je n'avais pas subi le sort de Tirésias : je l'avais vue nue et n'en étais pas devenu aveugle.

- Je suis Athéna Parthénos, déclara-t-elle.

Et je la crus.

Puisqu'elle le disait.

Qu'elle ne corresponde pas à sa légende était, somme toute, secondaire. D'autre part, seule la véritable Athéna pouvait avoir des yeux d'un tel vert.

- Assieds-toi près de moi et regarde "ÇA".

Elle me montra la ville en contrebas derrière un rideau de fumée grise. La pollution était la seule chose "vivante" que nous pouvions voir.

- Quand je pense que c'est ce morceau de terrain que Poseïdon et moi convoitions jadis.

Je la regardais, navré, mais que pouvais-je y faire ? Elle ne m'avait pas fait venir jusqu'ici pour jouer les écolos.

- J'ai décidé de nettoyer tout cela. Un raz-de-marée va submerger la ville et une bonne partie de la Grèce. Il ne restera plus rien.

- Et moi ? demandai-je enfin. Que viens-je faire dans cette histoire.

Elle ne me répondit pas.

- Et la pièce ?

Elle me regarda avec une malice parfaitement inconvenante dans l'oeil d'émeraude d'une déesse.

- Tu voudrais savoir s'il y en a d'autres à cet endroit-là ?

- Je... euh.... non...

Ma gêne la fit sourire. Ce qui me troubla encore plus.

- Je ne sais pas, reprit-Elle. Peut-être aurons-nous l'occasion de nous intéresser à ce problème une prochaine fois...

Elle se leva et, comme je faisais mine d'en faire autant, Elle s'appuya sur mon épaule pour m'en empêcher. Je la regardai partir vers l'intérieur du temple. Elle passa derrière une colonne et... ne réapparut pas. Je ne perdis pas mon temps à la chercher : je savais qu'Elle n'était plus là.

Sur un arbuste, un peu plus bas, sans doute un olivier, je distinguai au milieu des branchages la forme trapue d'une chouette.

Ma main se remit à me faire mal et un jet de sang sortit d'un trait. Il fut absorbé par le sol et ne laissa aucune trace.

Le soleil montait doucement. Les premiers touristes également. Et moi je me demandais ce que je foutais là ! A Amsterdam, le séminaire avait dû débuter.

J'attrapai au passage un essaim de Suisses et me fondis dans leur groupe. Je me sentais de nouveau en sécurité parmi ceux de mon monde. J'écoutais le guide qui décrivait avec un enthousiasme helvète les beautés alentour.

Si, à cet instant du récit, je vous dis que je me suis tourné vers ma voisine...

C'était une ravissante jeune fille avec des cheveux retombant en boucles sur son front et des yeux d'un vert que je n'avais vu que chez une seule autre personne !

- Vous vous sentez mal, me demanda-t-elle en me voyant vaciller.

- Non, non, répondis-je hâtivement.

Je n'allais pas lui dire que ses yeux m'avaient troublé. Elle m'aurait pris pour un banal dragueur. C'est elle qui enchaîna :

- Je ne vous ai pas vu à l'hôtel ce matin. Ni dans le car hier. Ni...

- Eh non, confessai-je en prenant des airs d'agent secret. Je suis un touriste clandestin...

Elle eut la gentillesse de sourire. Nous bavardâmes pendant quelques monuments, nous désintéressant des explications de notre guide. Elle s'appelait Sophia. J'en oubliais...

- ... et c'est depuis ce mur que les filles du roi Cécrops jetèrent l'amphore contenant Erechthenios, l'être au corps de serpent... récitait le guide.

- Vous êtes vraiment sûr que vous allez bien, s'inquiéta ma Suissesse.

- Oui, oui, probablement un peu d'hypoglycémie, répondis-je d'une voix égarée. Je n'ai pas dû manger assez de chocolat suisse ce matin.

Comme elle était très aimable, elle rit à nouveau. Mais j'étais resté accroché à la phrase du type. A ce moment-là un serpent sortit des cailloux. Il s'enroula autour de la jambe de Sophia qui ne broncha pas. Personne ne sembla s'en apercevoir. Elle prit l'animal par la tête et s'en défit comme s'il s'était agi d'un simple liseron.

- N'ayez pas peur, expliqua-t-elle. Ce n'est qu'une couleuvre.

Elle la tenait devant elle. L'animal se tortillait sans conviction au bout de son bras. Elle le rejeta à quelques mètres. Le reptile se coula entre deux pierres et disparut.

Je me tournai aussitôt vers l'olivier dans lequel j'avais vu la chouette et ne la trouvai pas. Sophia n'était plus là non plus.

Le groupe de touriste se reforma. On aurait dit que rien ne s'était produit ; le serpent, Sophia et... moi-même, semblions appartenir à un faux-pas du temps. Le temps et le guide reprirent chacun leur cours. L'homme nous amena vers une ruine qu'il appela l'Erechteion et qu'il décrivit comme le sanctuaire supposé des reliques de la religion athénienne. Ce sanctuaire secret serait protégé par une mythique crypte à serpents. Je me laissais décrocher du groupe et m'assis sur le souvenir effrité d'une colonne.

Vers midi, le ciel se couvrit. Le vent amenait des bouffées d'air salé. Les pèlerins désertèrent la colline. Le vent poussait des nuages de plus en plus noirs et mafflus. Le soleil -Hélios?- disparut derrière eux. Le silence ne devint bientôt plus qu'un hurlement d'air; un sinistre et rauque hululement entre les colonnes doriques.

Il n'y eut qu'un éclair ; qui sembla frapper le sol en trois endroits simultanément, comme si "on" avait planté là un trident. Et la foudre frappa l'olivier qui s'embrasa d'un coup sous la colère de l'orage sec. Une plaie s'était ouverte au pied de l'arbre. Un sang d'eau salée s'en échappait par à-coups, comme d'une artère tranchée. J'y trempais ma main blessée et il me sembla que ce sang s'alliait au mien. Les lèvres de la plaie se recollèrent dans un baiser écumeux et il n'en resta bientôt plus qu'un souvenir hésitant.

Je ne l'avais pas entendue arriver : Sophia me prit la main, la regarda et, d'un geste dépité, la repoussa.

Hélène se mit à rire ! Un rire épais. Un rire qui convenait mal à sa nudité blonde.

- Toi ! Oh toi !... grogna Sophia.

Ainsi, les deux femmes que j'étais seul à voir appartenaient au même monde. Cela ne répondait pas aux tonnes de questions que je n'avais plus la force de me poser mais, à cet instant, je me sentis moins seul ; comme si être fou à plusieurs était moins grave.

Leurs yeux se croisèrent dans un éblouissement de verts. Je remarquai alors que la mer, en contrebas, n'était plus totalement bleue. L'amusement d'Hélène répondait au courroux de Sophia.

- Tu ne détruiras pas Athènes, fit Sophia dont le ton rappelait le feulement d'un tigre.

- Hé ! Je détruirai ce que je n'ai pu avoir, rétorqua Hélène. Vois l'olivier que tu as planté et qui a séduit les habitants de l'antique Attique.

Satisfaite de son jeu de mots, elle désigna l'arbre rabougri aux trois-quarts calciné.

- "Ils" ont préféré la richesse terrestre à la splendide beauté du coursier que je leur proposais. Ces mortels ne sont décidément pas capables de voir plus loin que leur mort! Que vaut leur misérable existence comparée à l'art absolu d'un...

- Il suffit ! jeta Sophia.

Je me tournai vers elle et demandai, avec la sensation de dire une énormité : " Ath...Athéna ? ". Pour toute réponse, un lourd flappement d'ailes dans mon dos. Une chouette me passa au ras du crâne et alla se poser sur le bras de la jeune femme. Le ventre de l'animal était orné d'un troisième oeil ; un oeil métallique qui ne regardait rien.

Aussitôt, Hélène hurla : " RENDS-LE MOI ! " Elle se précipita vers Athéna et la chouette s'enfuit, entamant un interminable vol circulaire au-dessus de nos têtes.

Spectateur de ce qui apparaissait, selon toute invraisemblance, comme une dispute divine, je me tournai vers la féminine nudité d'Hélène et demandai, avec la même sérénité que si je m'étais enquis d'un horaire de train :

- Donc, vous, vous seriez Poseïdon et non Athéna, comme vous le prétendiez.

- "Posez-y donc" la question, ricana la jeune fem... qui se transformait en un ventripotent bonhomme, toujours nu, dont la barbe dégoulinait d'algues... vertes. Eh oui... ne vois pas malice (Athéna manqua de s'étouffer) dans ma petite mise en scène mais, lorsque nous avons des affaires à traiter sur Terre, vos concepts d'hommes et femmes nous irritent un peu. Et puis avoue que tu n'aurais pas éprouvé le même intérêt pour ma divine bedaine que pour le ventre plat d'Hélène. Sans doute n'aurais-tu jamais trouvé la médaille...

En superposant mentalement l'image de Poseïdon au souvenir de ma brève étreinte avec Hélène, je fus pris d'un malaise nauséeux.

- Tu n'es qu'un sale tricheur ! s'insurgea Athéna. Mais maintenant que j'ai récupéré la monnaie, tes plans sont à l'eau !

- C'est là que je me sens le mieux !

- Alors retourne-z-y ! Et vite...

- Pétasse ! (il se tourna vers moi et demanda:) C'est bien un mot qu'on emploie à votre époque, ça ?

- Euh... c'est à dire.... oui... mais rarement en parlant d'une divinité...

Un rire énorme agita ses chairs et ses graisses d'un tremblement aussi inquiétant qu'hideux.

- Oui, mais Athéna et moi nous connaissons depuis si longtemps que je peux la traiter de pétasse sans risquer un procès en Blasphème.

- Pov'pomme, répondit la déesse comme pour montrer qu'elle était au fait des évolutions de langage.

Je les regardais, interloqué.

Là, j'ai dû penser que le réveil allait sonner ; ou quelque chose comme ça... Enfin, c'est ce que j'espérais.

Sophia se tourna vers moi.

- Je te dois quelques explications. Il vaut mieux que ce soit moi qui m'en charge. Zeus seul sait...

- Laisse ton père où il est... ricana Poseïdon.

- ... ce que mon énergumène d'oncle...

- Appelle-moi "tonton", fit-il en se tapant sur les cuisses qui tremblotèrent comme des masselottes de saindoux.

- ... pourrait te raconter, enchaîna Athéna en essayant d'exterminer de son regard vert le dieu diabolique. Cet énergumène n'a jamais accepté que les peuples de l'Attique me consacrent leur terre. Faute de pouvoir régner sur la terre ferme, il n'a rien imaginé de mieux que d'annexer la Grèce à son royaume marin. Une fois engloutie, Athènes serait de fait sous sa coupe. Il a déjà fait le coup avec l'Atlantide !

L'autre rigola d'un air satisfait, tout en grignotant quelques algues de sa barbe.

- Simple mais efficace, commenta-t-il en s'adressant à moi. Si tu l'écoutais, elle finirait par te convaincre que je suis entièrement mauvais mais elle oublie de dire que c'est sa satanée chouette qui a labouré les chairs de ta main. Et que c'est grâce à la source salée que j'ai fait jaillir que ta blessure a pu cicatriser... Joli coup de trident que j'ai donné là ! On aurait dit du Zeus ! Un triple éclair, il a pas dû en réussir souvent des comme ça ! Sans compter que, quoi que tu en dises, tu n'as pas détesté les quelques minutes passées avec Hélène... Tu n'as pas non plus détourné les yeux alors que sa croupe ondulait devant toi...

Il accompagnait ses dires de gestes évocateurs qui, accomplis par lui, n'évoquaient rien de très ragoûtant. Je me forçais à penser qu'Hélène et "ça" n'avaient rien en commun.

- Es-tu de ces mortels qu'on peut acheter en se prostituant ? tonna la chaste Athéna.

Je m'en défendis ! Certes Hélène (ou le corps d'Hélène) m'avait procuré quelque agrément mais pas au point de devenir esclave de ses charmes. D'ailleurs, ses charmes... qu'en était-il advenu ?...

Je réalisai alors que l'un et l'autre me lisaient comme si mon cerveau était une enseigne lumineuse. Pendant que je me justifiais auprès d'Athéna, Poseïdon perdit son ventre, ses membres retrouvèrent leur gracilité et son visage reprit les traits d'Hélène. Elle m'adressa aussitôt une oeillade de pro et, d'une voix qui n'était ni celle d'Hélène ni celle de Poseïdon, me demanda :

- Tu montes, chéri ?

Puis immédiatement, Elle se mit à pleurer. Je n'eus pas le temps de m'émouvoir car Athéna, dont la colère prenait des allures d'hystérie, reprit :

- Décidément, tu es plus détestable que cet avorton boiteux d'Héphaïstos ! Tu joues si bien les catins que cela doit être une seconde nature chez toi !

- Tiens oui, à propos d'Hépha ? Vos amours en sont-elles toujours au point mort ? Avec ton demi-frère, tu n'as pas honte Ô Chastitude Suprême ?... enfin, les mauvaises langues disent que Zeus n'était pas vraiment le père... Ce qui serait moins grave... je veux dire que ta honte en serait atténa... euh... atténuée....

Les propos de Poseïdon ne convenaient pas au corps d'Hélène qui semblait s'arracher chaque mot avec peine. Je ne reconnaissais pas la jeune fille que j'avais découverte sanglotant sur le bord d'un chemin pierreux.

- Et pourtant, c'est bien elle, répondit Athéna à la question que je n'avais pas formulée. Tu as bien failli ruiner tout mon empire avec ta curiosité et tes pulsions humaines. J'aurais dû me douter que le Goémon Divin n'hésiterait pas à utiliser ce qui est le point faible des dieux : les êtres humains.

Hélène était redevenue belle et triste. Si le discours d'Athéna n'avait pas été si virulent, et si plein d'assurance, je crois que ma sympathie se serait portée à nouveau sur Hélène.

Une question occupait le peu d'intelligence qui me restait : Que diable, ces soi-disant dieux attendaient-ils de moi ?

- Que tu noies Athènes !

répondirent-ils d'un même choeur...

- Que tu épargnes Athènes !

Pendant qu'Hélène était animée de spasmes évoquant des rires ou des pleurs, les yeux d'Athéna s'étaient allumés d'une colère glauque.

- Mais en quoi est-ce que... ? commençais-je.

Athéna poussa un cri !

- POSEÏDON NE FAIS PAS ÇA !

Hélène la regarda d'un air navré.

- La colère t'a toujours fait perdre tes moyens. Dès que l'influence de Métis n'est plus sur toi, je peux faire ce que je veux...

- ARRETE ÇA TOUT DE SUITE ! hurlait Athéna.

Devant moi, Sophia perdit son apparence ; l'enveloppe terrestre d'Athéna se déformait. Ses traits se modifièrent et elle devint en quelques secondes un double d'Hélène. J'avais devant moi deux beautés divinement humaines que je n'aurais pas su différencier. Et je vis celle qui était à la place d'Hélène-Poseïdon insulter Hélène-Athéna en la traitant de monstre ! Et... Hélène-Athéna répondit avec la voix de Poseïdon ! Puis, sans que ni l'une ni l'autre n'ait bougé, la scène inverse se répéta.

Ils n'habitaient en fait qu'un seul corps doué d'ubiquité.

- Lâche-moi ! pestait Athéna(?).

- Ça, non ! rétorquait Poseïdon(?).

Les deux images du même corps abritaient simultanément Athéna et Poseïdon et il arrivait que la voix douce et triste d'Hélène, parlant au nom d'Athéna, réponde à la voix douce et triste d'Hélène pour le compte de Poseïdon.

Je ne sais combien de temps dura ce combat des Dieux ! Ni même si le temps a une réalité dans un univers en déliquescence où les âmes habitent des corps interchangeables. J'étais spectateur involontaire, voyeur malgré moi. Totalement et irrémédiablement passif. Impuissant jusqu'au bout des ongles.

Semblant lutter contre elle-même, Hélène se rapprocha d'Hélène. Hélène se superposa à Hélène. Hélène absorba Hélène et Hélène redevint seule. Avec moi.

- Il faut m'aider, dit-Elles.

- Non, ne l'écoute pas ! enchaîna-t-Elles aussitôt.

- Le seul moyen d'empêcher ce monstre de détruire Athènes, c'est de retrouver l'endroit où l'amphore contenant Erechthenios a été jetée par les filles de Cécrops.

- Mais non ! se répondit-elle. C'est Erechthenios qui se vengera et anéantira la ville.

Les deux voix s'entremêlaient, se chevauchaient, s'identifiaient. Il devenait impossible d'attribuer à Poseïdon ou à Athéna les propos d'Hélène dont la voix était devenue un insupportable mutant des deux voix originales.

Leur seul point d'accord, hélas, était que le sort de la cité antique dépendait de moi !

Je me sentais si seul dans mon corps que j'en venais presque à envier ce monstre à deux âmes qui me torturait.

Un battement d'ailes derrière moi m'alerta et me fit me jeter à terre. La chouette m'attaquait de nouveau ! Qu'avait-elle à me voler maintenant qu'elle possédait la médaille. Elle ne pouvait que vouloir me mettre en pièces. Alors je m'encapuchonnai la tête avec les bras, courbai le dos et attendis, victime inévitable, que le bec me laboure les chairs et que les serres me déchirent...

- Mais relève-toi donc, cria Hélène en colère bien que son visage indiquât la moquerie. Bougre d'humain ! Elle ne te veut pas de mal !

Le rapace se posa devant moi. Son regard globuleux et fixe était difficilement soutenable. Je craignais, par superstition sans doute, qu'il ne dévore mes yeux.

Hélène se précipita vers moi. C'est la pièce que l'oiseau venait déposer qui l'intéressait. Elle était la clé du drame. Je compris soudain que la troisième face représentait l'amphore et que les motifs sinueux symbolisaient Erechthenios au corps de serpent. Si Hélène s'en emparait, qui l'utiliserait ? Poseïdon ou Athéna ? Je ne savais pas si la monnaie condamnait ou sauvait la ville. Il y a d'ailleurs longtemps que je ne savais plus rien sur rien !

Ma main précéda d'une fraction de seconde celle d'Hélène. Je refermai mes doigts sur la rondelle de métal pendant qu'avec la vigueur d'un aigle, les mains d'Hélène cherchaient à me faire lâcher.

Je résistai malgré moi ! Ma main restait fermée sans que j'aie à faire d'effort et les griffures étaient indolores. Les deux âmes divines se contredisaient jusque dans leurs mouvements. Celle qui cherchait à m'ouvrir la main était contrariée par celle qui voulait que je la garde fermée. L'une me blessait et l'autre me soignait. Hélène planta ses dents dans ma main... Était-ce une morsure ? Elle avait le goût d'un baiser ! Nous battions-nous ou faisions-nous l'amour lorsque nos corps luttaient et roulaient sur le sol. J'avais envie d'Elles ! Mais était-ce Poseïdon qui cherchait à me séduire ou Athéna ?...

Je parvins à me dégager et la repoussai, pitoyable, sur le sol ! Elles pleurait d'un rire mauvais. Ses cheveux accrochaient les derniers rayons du soleil et se teintaient d'or et de sang; un reflet mordoré rappelait la surface de la mer.

Je me tenais debout avec peine. Mes jambes n'étaient guère plus assurées que celles d'un enfant. Une fièvre inconnue me faisait grelotter et m'inondait de sueur. Il faisait très froid dans mon corps. Froid comme dans une maison inoccupée. Ma peau suintait à la façon de murs humides et il ne m'aurait pas étonné qu'elle se décollât par lambeaux comme un vieux papier peint. Je m'éloignai à reculons d'Hélène et, lorsque je m'estimai à l'abri d'une réaction, j'ouvris ma main. La paume tournée vers le ciel, je déverrouillai un à un chacun de mes doigts. La pièce était là, intacte, me proposant l'effigie d'Athéna. Je lui fis faire un demi-tour : la chouette. Puis un autre demi-tour : l'amphore.

- Quel est le sens de ceci ? demandais-je à... Hélène.

- Cette pièce est l'oeuvre d'Héphaïstos, me dit-Elles.

- C'est vrai, s'empressa-t-Elles de confirmer.

- Erechthenios est l'oeuvre de ses égarements. A cause de toi...

- De toi, tu veux dire ! s'insurgea-t-Elles.

- ...sa semence a fécondé la terre de l'Attique. Erechthenios est donc le vrai roi de ce pays. Si je le délivre, il redonnera à la Grèce sa puissance et sa vaillance.

- Mais non ! Si je le délivre, il n'aura qu'une idée : se venger de ceux qui l'ont ignoblement rejeté.

Mon poing se reforma sur la pièce.

- Et... s'il reste là où il est... que se passera-t-il ?

- Pour Athènes ? Rien... fit-Elles.

- J'attendrai quelqu'un d'autre ! reprit-Elles. J'ai l'éternité devant moi! C'est suffisant pour trouver enfin un mortel raisonnable...

- Vous voulez dire que je ne suis pas le premier ?

Elles se mit à rire comme deux !

- Ça fait plus de deux mille ans que ça dure !

- Tout à fait, confirma-t-Elles.

- Mais... qu'est-ce que j'ai à voir dans votre querelle ? demandai-je, à bout de nerfs.

Elles resta silencieuse un moment, comme si Elles se parlait à Elles-mêmes ; puis se décida à m'expliquer.

- On a beau être dieux ou déesse, il y a des choses qui nous échappent. Certains mortels sont capables de nous voir, d'autres non ! Certains sont de fervents croyants et...

- Mais moi, je suis un parfait athée ! fis-je en guise de protestation.

- Pourtant, tu m'as vu sur le bord du chemin... Pourtant tu ne mets pas en doute l'existence de Poseïdon ou d'Athéna... Pourtant tu as trouvé la pièce à trois faces...

- Et tu reprendrais volontiers les fouilles, ajouta-t-Elles en ricanant grassement.

- Laisse-moi parler ! s'interrompit-Elles. Erechthenios n'est ni homme ni dieu. Et cependant, il est à la fois humain et divin. Un peu comme toi !

- Moi ? mais je n'ai rien de divin! Mon père... ma mère... étaient...

- Bahhhh... fit-Elles d'un air agacé. Cela n'a rien à voir. Tu es peut-être né d'un ventre mais tes yeux sont capables de voir ce que d'autres ne voient pas.

La révélation de ma "divinité", même partielle ne parvenait pas à flatter mon ego. A cet instant précis, j'aurais voulu mourir afin de me prouver que j'étais mortel ! Paradoxalement, j'admettais les faits et ne me posais aucune question sur mon devenir terrestre !

- Et donc, seuls des êtres de ton espèce sont capables de se retrouver entre eux.

Je tirais à retardements les conséquences de ce qu'Elles venait de me révéler.

- Mais... si je ne suis pas le premier... que sont devenus les autres ?

Elles se tut encore pendant un long moment. Une sorte de grommellement confus émanait de ses entrailles.

- Ils ont refusé ! lâcha-t-Elles sèchement.

- J'oublie de dire que beaucoup en sont morts ! compléta-t-Elles.

- Eh bien oui, reconnut-Elles.

- Et pourquoi ont-ils refusé ?

Elles se gratta le menton et dit :

- Cas de conscience ! C'est ce qu'ils ont dit je crois, ça leur posait un cas de conscience...

- Des lâches, oui ! ajouta-t-Elles.

Je m'adressai à Elles car, la question leur était destinée à l'un comme à l'autre.

- Cette pièce, que vous m'avez permis de trouver, pourquoi me la réclamer maintenant ?

- Elle est chose terrestre et ne pouvait-être trouvée par un dieu, tout simplement ! expliqua-t-elle.

- Et pourquoi en avez-vous besoin maintenant ?

- Ahhhh...... s'agaça-t-Elles. Cesse donc de poser des questions et rends-la moi.

- Non ! A moi ! reprit-Elles.

Je la regardai et les images de Poseïdon et d'Athéna se superposaient. Je ressentis un léger picotement dans ma main. La pièce semblait remuer. Je l'approchai et, sur la troisième face, je vis que les serpents qui encadraient l'amphore rampaient sous le métal, comme pour s'en extraire. Cela faisait penser aux filaires, ces vers parasites qui s'insinuent sous le derme et vivent à fleur de peau.

- Cette pièce est une offrande que tu dois me remettre, expliqua-t-Elles. Après qu'Aglauros, Hersê et Pandrosos eurent jeté l'amphore contenant Erechthenios, Héphaïstos s'en empara et la dissimula dans la troisième face d'une monnaie.

- Et si je fais l'offrande de cette pièce à Athéna, elle libère Erechtheion et garde le contrôle d'Athènes... Et de même si je l'offre à Poseïdon...

- Héhé, voilà... fit-Elles en haussant les épaules. Tu as tout compris.

- Mais... je ne peux choisir ! Vous n'êtes qu'un seul corps ! Comment saurai-je à qui je...

- Ne t'occupe pas et donne, fit-Elles d'une voix lasse que j'aurais volontiers attribuée à Poseïdon.

- Ah non ! fit-Elles aussitôt. Dès que j'aurai la pièce il va se dédoubler et je reprendrai mon apparence initiale.

- Mais que se passera-t-il si je garde cette pièce ?

Sous le métal, les serpents s'agitaient de plus en plus. La monnaie prenait du relief et je m'attendais à ce que, d'un instant à l'autre, les reptiles surgissent.

- Si tu ne te dépêches pas, sombre crétin de mortel, Erechthenios va reprendre corps et...

Elles ne termina pas sa phrase. Je sentis dans ma paume le contact froid des écailles. Le premier serpent sauta hors de ma main se dirigea tout droit vers Elles. La peur se lisait sur son visage. Ses yeux verts étaient de plus en plus pâles, comme javellisés par la panique. Pourtant, Elles ne bougeait pas, une partie d'Elles-même l'empêchait de fuir.

Je ne saurais dire qui, d'Athéna ou de Poseïdon, retenait l'autre mais il se dégageait, de ce combat solitaire et immobile, une intensité qui m'effrayait tant que la mort qu'instillaient les crocs du second serpent dans ma chair m'apparut comme un espoir de délivrance. Une douce chaleur commença à irradier mon bras.

Dès qu'Elles fut mordue, Elles s'écroula comme une enveloppe sans âme.

Le monde s'effaçait lentement de mon esprit. L'horizon se gommait peu à peu. Je ne souffrais pas et, plus la conscience de mon corps s'estompait, plus il me semblait gagner en lucidité.

Je regardai encore une fois la pièce dans ma main. Je la fis tourner et retourner... Elle ne présentait plus que deux faces. A mes pieds, je distinguais les restes d'une amphore brisée. Je les ramassais et m'approchais du corps inerte d'Elles, tombée au bord de la pierraille d'un chemin. Elles était dure et froide comme la pierre qu'elle était en train de redevenir.

Je repoussai vers Elles les fragments de poterie et déposai à ses pieds, la pièce à l'effigie d'Athéna. Le serpent quitta mon poignet et rejoignit son jumeau. Ils se coulèrent dans une faille de la roche, emmenant avec eux la monnaie et les restes de l'amphore.

Si tout cela s'est produit, ce devait être au pied du Parthénon. Et c'est probablement moi que l'on retrouva mort, mordu par une vipère.

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