Qui vivra, Véra?

Hadrien Trumeau remonta son pantalon avec conviction. C'était la dernière fois qu'il venait voir Lola.

De son côté, elle luttait farouchement contre un sein velléitaire qu'une guêpière insuffisante regurgitait systématiquement. Lola grommela de vagues imprécations et remballa tant bien que mal le lourd et mol appas dans un corsage rose fluo. Elle ramassa ensuite les deux billets qu'Hadrien avait glissés sous le cendrier. Le "petit cadeau" rejoignit d'autres billets chiffonnés dans le sac à main en croco synthétique. Un rapide aller-retour du bâton de rouge redonna aux lèvres un semblant de sensualité sanguine. Lola sonna le signal de la retraite.

-On y va chéri?

D'un signe de tête, Hadrien fit comprendre qu'il était prêt. Ils entreprirent donc la descente de l'escalier qui, conscience professionnelle oblige, était lui-même branlant.

-Je te revois mercredi prochain? Comme d'habitude?

-Oui, sûrement.

-Alors bonne semaine, bel Adrien.

-C'est ça. Bonne semaine.

Il ne put s'empêcher de caresser la croupe généreuse avec, dans la main, toute la tendresse d'une dernière fois.

Il savait qu'il ne reviendrait plus mais n'avait pas jugé bon de l'en informer. Après tout, il ne lui devait rien. Le fait qu'elle épongeât depuis dix ans ses débordements affectifs ne lui ouvrait aucun privilège et surtout pas le monopole de ses bourses ou de son porte-monnaie. D'ailleurs elle croyait encore, au bout de dix ans, qu'il s'appelait Adrien Trumeau, lui Hadrien Trumeau. Faut dire que le H qui initialisait son "auguste" prénom était le seul indice qui sortît jamais le pauvre homme de la dernière médiocrité.

A l'école, plus tard à l'armée, il se présentait avec fierté :

-Hadrien Trumeau. Hadrien avec un H comme l'empereur romain.

Pendant son service militaire, un maréchal des logis plein d'humour -tout arrive-, lui avait rétorqué :

-Ouais, ben ici, connais que Vespasien. S'rez d'corvée d'chiottes c'te s'maine mon p'tit vieux.

Hadrien Trumeau avait dû se faire une raison, on a beau porter un prénom impérial on en est pas moins homme. Désormais il n'exhiba plus sa particularité qu'à coup sûr. C'est pour cela que Lola l'appelait encore Adrien. Ce qui finalement ne changeait rien.

Hadrien Trumeau était facteur de son état. Préposé à la distribution du courrier, il arpentait les mêmes rues de la même ville depuis un temps dont lui-même n'aurait su fixer avec certitude les origines. Peut-être depuis toujours.

Depuis presqu'aussi longtemps, il consacrait ses mercredis après-midi à son hygiène sexuelle. Lola n'avait que dix-huit ans lorsqu'il l'avait rencontrée, pourtant elle en paraissait tout juste quinze dans la mini-jupe de cuir bien trop grande pour les deux malheureuses pommes qui lui servaient de fesses. Dix années de tapin en avaient fait une vieille pute sans âge. Avec les bourrelets que formaient ses poignées d'amour, elle avait dû en transporter plus d'un!

Mais ça n'était pas à cause de cet avachissement caractérisé qu'Hadrien Trumeau avait décidé de mettre un terme à sa liaison hebdomadaire et tarifée.

Comme chaque mercredi, en fin d'après-midi, Hadrien regagna le modeste appartement où personne ne l'attendait qu'un vieux greffier castré et presqu'aussi gras que Lola. Hadrien n'avait pas trouvé l'âme soeur.

Il aurait pourtant eu une occasion quelques années plus tôt. Une de ses collègues s'était en effet laissée séduire par le H majuscule de son prénom. Elle ne resta pourtant qu'une nuit. Un mardi soir.

Dès le lendemain Hadrien était redevenu Adrien dans les bras de Lola.

La collègue en question quelque peu dépitée avait laissé courir des bruits infamants quant à sa virilité. Le monument d'Hadrien n'avait rien à voir avec la colonne de Trajan. Alors, comme son homonyme, il avait dressé un rempart entre lui et les autres. Un rempart d'indifférence. Le Mur d'Hadrien version Trumeau.

Hadrien se coucha tôt. Sa tournée l'obligeant à sortir des draps avant l'aube, il avait pris l'habitude d'aller au lit dès la fin du journal télévisé.

Avant de s'endormir, il jeta un oeil vers le téléphone posé sur le chevet et lui adressa un sourire complice. Il plongea presqu'aussitôt dans un sommeil béat peuplé de courrier surtaxé, d'accusés de réception et... de téléphones aux formes avenantes...

Il en rêva si fort que la sonnerie se mit à vibrer. D'un bras engourdi, Hadrien amena le combiné jusqu'à son oreille. -Non, il n'y a pas de Jean-Claude ici! Et il raccrocha sèchement; comme s'il avait voulu taper sur les doigts de l'importun. Comment osait-on le réveiller par erreur? A des heures pareilles! Il regarda sa montre. Elle affichait de toute sa liquidité cristalline un fâcheux vingt-deux heures quarante-sept. Il continua de pester contre cet empêcheur de dormir en rond, auto-alimentant son insomnie. Toutes les dix minutes, il jetait un oeil furtif sur sa montre, décomptant à rebours ce qu'il lui restait à dormir.

De temps à autre, il croisait également le maudit téléphone.

Délicieux téléphone qui trônait là, sur la table de nuit comme une arrogante belle-de-nuit. N'y tenant plus, il composa un numéro.

-Bonsoir... Bonsoir?... répéta une petite voix qui eût pu paraître innocente.

Hadrien raccrocha sans dire un mot. Il était déçu que ce ne fût pas "elle". Déçu également parce qu'il n'avait pu s'empêcher d'appeler.

Depuis plusieurs semaines Hadrien était en proie aux tourments les plus insensés. Depuis que, pris d'une curiosité qu'il jugeait lui-même malsaine, il avait composé pour la première fois ce sacré numéro.

En bas à droite d'une page recensant les messageries roses du minitel, figurait un petit encart noir sur fond blanc "N'hésitez plus appelez-moi, Tendresse et Sensualité". A côté de la silhouette alanguie d'une créature de fantasmes, était indiqué un numéro de boîte postale et, en gros caractères, les huit chiffres mystérieux.

Il avait d'abord souri, puis avait poursuivi la lecture du journal. En fait, il ne fit rien d'autre que de tourner des pages. Un vague bourdonnement avait envahi son crâne qui l'empêchait de se concentrer. Son esprit était obnubilé par le numéro de téléphone et un trouble pernicieux le gagnait. Allait-il, lui, Hadrien Trumeau, succomber à la tentation? N'était-il pas un homme mentalement sain? Avait-il besoin de "ça"? Ce genre de plaisir n'était-il pas le fait de détraqués, d'obsédés, de malades? Si, bien sûr et c'est pour cela qu'il n'appellerait pas.

Oui mais... s'il appelait pour voir... par curiosité... pour s'amuser, quoi!

Hadrien Trumeau passa une partie de l'après-midi à se persuader que le fait de composer un numéro ne ferait pas de lui un individu différent. Bref, que si les fous ont un entonnoir sur la tête, le fait de se coiffer d'un entonnoir ne rend pas fou!

-Allo?

-Bonjour...

-Je... Enfin j'ai vu votre annonce... Je voudrais savoir ce que je dois faire pour passer un moment agréable... Au téléphone (rajouta-t-il aussitôt, comme s'il craignait d'avoir effrayé la fille).

-Eh bien c'est très simple, je suis là pour ça. Cela coûte cent cinquante francs pour quinze minutes payables par chèque, mandat ou en liquide dès le lendemain de votre appel.

Hadrien fut surpris par la facilité d'élocution de la fille. La fluidité d'un texte appris par coeur, sans doute, et qui rentrait tout de suite dans le vif du sujet. Cent cinquante francs. Plus le coût de l'appel...

La fille qui avait probablement l'habitude des silences qui suivaient l'énoncé des conditions, enchaîna :

-Je vous laisse réfléchir..? ... A bientôt j'espère...

Puis elle raccrocha.

Soulagé, il en fit autant. Le rouge lui monta aux joues et une incroyable chaleur gagna tout son corps. Hadrien tremblait d'avoir osé. -Finalement c'est pas compliqué pensa-t-il. Puis il retourna à la lecture de son journal. Sans plus réussir qu'auparavant à déchiffrer l'assemblage de lettres et de signes censés constituer mots et phrases. Dans sa tête, tournait comme une bande sans fin, la voix de la fille récitant les modalités de paiement.

Pour venir à bout de ses démangeaisons, il recomposa le numéro et reposa les mêmes questions. La même voix lui répondit. Une voix chaude, intime dont Hadrien goûta plus attentivement le rythme haché et le phrasé ponctué de respirations brûlantes. Elle avait la chaleur moite des après-midis voluptueuses, à l'abri des volets, l'été, quand tout est écrasé de soleil et que les cigales crissent leur envie d'amour. Hadrien n'entendait pas les tarifs; il n'écoutait que la voix prête à l'embraser...

-Merci, merci, je vais réfléchir. coupa-t-il hâtivement.

Il reposa le combiné avec la sensation -somme toute réconfortante- d'avoir échappé à un accident.

Il alla se coucher comme un zombi, les yeux dans le vague, les gestes automatiques.

Plus émouvante qu'un premier baiser d'adolescent, la voix ronronnait dans sa tête comme une berceuse conçue pour ne pas dormir.

-Allo, je voudrais passer quelques minutes en charmante compagnie, dit-il d'une voix qu'il travaillait à rendre canaille.

-Mais je suis là pour cela, répondit la voix dans un souffle décapant comme un vent d'autan. Il vous en coûtera cent cinquante francs payable par chèque mandat ou liquide dès le lendemain de l'appel. Voulez-vous y réfléchir?

-Non, non, c'est d'accord.

-J'en suis très heureuse. Nous allons nous dépêcher de régler les petits détails administratifs. Votre nom, votre adresse et le numéro de téléphone où je peux vous rappeler dès que la vérification se sera avérée satisfaisante...

Toujours ce texte parfaitement huilé et coulé dans le moule sensuel d'une voix lascive. Les "petits détails administratifs" contrariaient Hadrien car il lui fallait se départir de son confortable anonymat.

Elle le rappela deux minutes plus tard. La voix -elle s'appelait Véra- se décrivit comme une charmante petite chatte, élégante et fine, les cheveux très courts ainsi que la mode de l'heure l'exigeait. Hadrien recomposa mentalement la silhouette et ne put éviter de la superposer à celle de Lola. Le combat était inégal. Véra rajouta un quatre-vingt-onze de tour de poitrine qu'elle avait un peu lourde et paracheva le portrait d'une chaîne d'or ceignant sa taille fine. Le tout d'une voix mutine et adorablement perverse. Hadrien avait maintenant dans la tête la définition de la beauté idéale et c'est ainsi armé qu'il s'abandonna à Véra et aux voluptueuses caresses que lui distillait l'écouteur.

-Que souhaitez-vous comme conversation, Adrien? ronronna la voix.

-Je... J'aime bien me laisser faire... Mais je n'aime pas trop la vulgarité, rajouta-t-il pour se donner bonne conscience.

Hadrien passa les vingt minutes suivantes les yeux mi-clos, électrisé par Véra qui le caressait du bout de la voix. Il ne prononça quasiment aucun mot. L'imagination développée par Véra dans l'art érotique le figeait dans une extase muette. Il roulait entre ses mots comme entre des draps de soie parfumés. Elle le ballottait de suggestions en évocations, de sous-entendus en insinuations, au rythme d'une voix de plus en plus sensuelle; une voix sourde, cassée par le plaisir, éraillée par une jouissance suffocante.

Après un petit silence.

-Alors charmant Adrien, tu as aimé? Nous avons largement dépassé les quinze minutes...

-Oui... oui... bégaya-t-il au sortir de son rêve, étonné précisément d'avoir aimé et d'avoir ressenti un très vif et réel plaisir.

-Alors n'oublie pas ton règlement. Demain sans faute Adrien. Il ne faudrait pas avoir à en venir aux déplaisantes lettres de relance...

Elle avait dit cela sur le ton d'un tendre baiser et Hadrien promit de satisfaire sans faute à ses obligations.

Le silence qui suit du Mozart est encore du Mozart. De même la voix de Véra s'était tue et le silence qui la prolongeait était encore empreint de la suave mélodie amoureuse.

Le sommeil d'Hadrien fut peuplé de rêves licencieux dont il n'éprouva aucune honte. Il se leva même en chantonnant, léger comme un rêve, léger comme une voix.

Tel l'amant quittant sa maîtresse au petit jour, il voulut déposer un baiser sur le front de la belle endormie, c'est à dire appeler pour simplement entendre la voix. Mais ce fut une autre voix qui répondit et Hadrien, un peu triste, raccrocha sans dire un mot.

Dès sa tournée achevée, il était rentré chez lui et, à plusieurs reprises avait composé le numéro, partagé entre l'envie de l'entendre et la crainte qu'elle ne réponde.

Vers vingt-et-une heures, après dix ou douze appels muets:

-Bonsoir...

La voix chaude comme une langue de lave descendant du volcan, elle!

-Véra? hasarda-t-il. Hadrien. Hadrien Trumeau, vous vous souvenez? Hier soir.

-Très bien Adrien. Mais il me semble que nous nous tutoyions, non? susurra-t-elle.

Hadrien aurait aimé avoir un nouveau dialogue "intéressant" mais une autre voix -celle de la raison financière- le menaçait de fin de mois impossible. Il demanda donc simplement si le règlement était bien arrivé, réalisant aussitôt la stupidité du prétexte. Comment un chèque posté le matin-même aurait-il pu déjà parvenir à son destinataire!?

Véra ne sembla pas relever le faux-prétexte, se contenta d'un -pas encore... tout en proposant un nouvelle conversation. -C'était vraiment très agréable avec toi, Adrien.

Il en fut flatté car il voulait oublier sa condition de simple consommateur. Elle s'adressait à lui de manière douce, sans précipitation. Elle le faisait se sentir privilégié, différent de ces autres qui viennent là pour étaler leur luxure, raconter des insanités, réaliser par téléphone les fantasmes sodomites auxquels leurs épouses se refusent. Il ne trompait personne, lui. Ca n'était en fait pas plus malsain que de regarder un film X.

Véra l'encourageait dans cette voie. Au lieu d'expédier l'importun qui monopolisait la ligne sans intention de consommer, elle échangea quelques propos sur le ton de la confidence. Elle "craquait" parait-il pour son jeune voisin du troisième qui ne semblait pas l'avoir remarquée. Une pointe de jalousie vint titiller Hadrien qui, parallèlement enrageait contre le freluquet. Sûr que s'il était au troisième étage d'un immeuble habité par une Véra à l'inévitable sensualité il... il... enfin, il savait bien ce qu'il ferait, lui!

Le lendemain était un mercredi. Il ne trouva pas la satisfaction dans les chairs molles de Lola.

Elle ne s'en aperçut pas.

Le soir, faisant abstraction des impératifs budgétaires, il décida de s'en remettre aux voluptés orales de Véra. Il signa donc son second chèque en deux jours avec une pensée émue envers les héros de Balzac ou de Zola capables de se ruiner pour une Nana qui les rejetterait dès la faillite prononcée.

La fortune d'Hadrien Trumeau ne se composait pas de terres familiales, de fermes, de châteaux, ni de riches collections mais plus modestement d'un plan d'épargne-logement, d'un livret A et de quelques jaunets qu'en bon français il n'avait pu s'empêcher de thésauriser. Outre les Napoléons, il calcula qu'à raison d'un appel par jour, il pouvait tenir deux bonnes années.

Mais il n'avait bien entendu pas l'intention de dilapider ainsi le maigre produit de son épargne laborieuse. D'autre part, il ne se voyait pas non plus tomber dans la luxure systématique. Hadrien Trumeau était un individu équilibré ayant simplement recours à la main d'oeuvre extérieure pour résoudre des impératifs sexuels que son célibat ne pouvait satisfaire.

Pourtant très vite, la voix de Véra lui devint nécessaire. D'un appel par semaine, il passa à deux, puis à trois. Il lui arrivait de plus en plus fréquemment de composer le numéro et d'écouter en silence la voix qui s'impatientait -Bonjour... Bonjour...?

Frustration lorsqu'une autre voix que celle de Véra lui répondait. Il s'essaya bien une fois aux voluptés téléphoniques d'une certaine Caroline mais s'ennuya profondément. Il ne dut qu'à sa bonne éducation de ne pas abréger prématurément la communication : il ne voulait pas vexer la fille...

Il rappela une demi-heure plus tard et demanda après Véra. Elle était en ligne, alors il laissa son numéro. Le fait qu'elle s'occupât de quelqu'un d'autre ne le gênait pas. Il avait d'ailleurs du mal à réaliser qu'elle puisse avoir les mêmes conversations avec d'autres. Avec ces "autres", elle ne faisait que son métier. Elle ne s'abandonnait pas avec la même sincérité. Aucun de ces "autres" ne connaissait l'existence du voisin du troisième. Cela, Hadrien en était persuadé. De même qu'il était le seul à savoir qu'elle préférait circuler en bus plutôt qu'en voiture pour sentir les regards se poser sur elle. Ou d'autres détails sur son intimité vestimentaire.

La force de Véra résidait dans la faculté qu'elle avait de donner une épaisseur à sa voix. Elle ne se contentait pas de dire les mots qu'Hadrien voulait entendre, elle s'efforçait d'apparaître comme autre chose qu'une voix. Elle avait une vie privée dont elle enveloppait comme un décor les quinze minutes réglementaires.

Elle rappela donc Hadrien.

-Alors, Adrien, une urgence? demanda-t-elle avec un fond de coquine perversité.

-Ne te moque pas... J'avais envie de t'entendre...

-Cela va finir par te revenir cher...

-J'ai... Je gagne bien ma vie, dit-il pour se justifier.

Au fur et à mesure, leurs dialogues perdaient en intensité érotique pour devenir de charmants marivaudages teintés de complicité. Ce qui n'excluait pas quelques dérapages libertins.

Mais Hadrien respectait toujours scrupuleusement les règles du jeu. Jamais il n'essayait de soutirer quelques minutes de conversation supplémentaire. Dès l'appel terminé, il remplissait le chèque et le glissait dans l'enveloppe déjà prête. Au dos du chèque, il inscrivait au crayon le nom de Véra et la date afin de faciliter son pointage.

Ce soir-là, elle lui parla encore de Christian, le voisin du troisième. Tiens! Il avait un nom maintenant! Hadrien ressentit cela comme un coup de rasoir insidieux. Il avait presque plus envie de connaître ce Christian que de rencontrer Véra elle-même.

Il s'était toujours refusé à matérialiser son rêve. Véra était telle qu'il se l'imaginait. Un point c'est tout. La voir n'aurait rien apporté de plus. Par ailleurs, il craignait qu'elle ne reconnût pas en Hadrien Trumeau, bon quinquagénaire avancé, l'Adrien Trumeau dans la force de l'âge qu'il avait abusivement décrit.

Il n'avait qu'un numéro de boîte postale et un téléphone sur liste rouge et cela n'aurait posé aucun problème au préposé Hadrien Trumeau. Pourtant il s'était toujours astreint à respecter les règles élémentaires de discrétion. Cela le rassurait.

C'est la présence de plus en plus concrète du voisin du troisième qui le décida. Quelques indiscrétions confraternelles lui permirent de savoir où était le "bureau" de Véra.

Hadrien n'était pas encore formellement décidé à faire les trois cent cinquante kilomètres le séparant de Véra mais il se renseigna néanmoins sur les horaires des trains.

Quinze jours passèrent encore. Hadrien continuait d'entretenir avec Véra des relations vocales des plus équivoques. Un psychanalyste aurait dit à son sujet qu'il faisait un transfert sur le voisin du troisième. Il l'aurait rencontrée dans l'ascenseur, invitée chez lui... et aurait décroché le téléphone.

Puis un mercredi, remontant son pantalon pendant que Lola remballait ses mamelles rebelles, il prit conscience que c'était la dernière fois. Elle ne lui faisait plus aucun effet. Il ne pensait qu'à Véra. Il ne voulait qu'elle. Il devait la rencontrer. Il ne lui téléphonerait même pas ce soir. Il attendrait vendredi midi et, dès sa tournée terminée, partirait pour la retrouver.

Mais cette nuit-là, réveillé par un importun, il n'avait pu résister. Par chance ce n'est pas elle qui avait répondu.

Il passa deux jours exécrables. Au tri du courrier, avant la tournée, il se montrait d'une humeur affreuse. Pour aller plus vite, il ne distribuait que les lettres, gardant chez lui tout ce qui était publicité et autres mailings.

Avant de quitter l'appartement, il prépara une grande gamelle d'eau et une autre de croquettes pour le chat. C'était la première fois qu'il s'apprêtait à le laisser si longtemps seul.

Le coeur d'Hadrien n'avait jamais dû battre aussi fort de toute sa vie. Cela faisait un tel barouf dans sa poitrine qu'il n'entendit même pas le train partir et fut tout surpris de voir le quai trembler puis s'éloigner. Trois cent cinquante kilomètres plus loin, son coeur battait toujours aussi fort.

Un taxi l'amena jusqu'à l'adresse notée sur son petit calepin. C'était celle d'une maison bourgeoise du siècle dernier, banale, que rien ne distinguait. Evidemment, aucune plaque, aucune enseigne ne trahissait l'activité de ses occupants.

Hadrien jugea qu'il serait maladroit de chercher à entrer. Il avisa au bout de la rue une cabine téléphonique et c'est de là qu'il appela. Il la reconnut immédiatement.

-Véra? s'assura-t-il. Je suis là, dehors, je t'attends.

L'autre s'étrangla au bout du fil. Pour une fois, la chaude voix paraissait troublée.

-Tu es fou, Adrien. Pas ici. Je n'ai pas le droit. Je peux me faire virer.

-Mais j'ai besoin de te rencontrer. Tu comprends ça? Besoin!

Un long silence puis elle reprit.

-Bon, bon... D'accord, mais pas ici. Je te donne mon adresse mais tu t'en vas d'ici. Tu ne cherches pas à me suivre. Ni moi, ni aucune des autres filles.

Hadrien accepta et, tout tremblant, inscrivit l'adresse sur le carnet. Juste au-dessous de l'autre. Rendez-vous ce soir, vingt-deux heures.

-Mais surtout, avait-elle insisté, surtout attends moi, même si je suis en retard. Tu sais, ici, on ne sait jamais à quelle heure on finit. S'il y a beaucoup d'appels on nous fait rester une heure ou deux de plus.

-D'accord, mais tu ne me poses pas de lapin.

Hadrien s'était fait une voix dure. Lui qui, au long de sa vie, n'avait été qu'un médiocre, avait tout à coup le pouvoir d'imposer sa volonté. Il en éprouva confusément du plaisir.

Plus que trois heures avant de la voir enfin. Trois heures encore. Hadrien avait l'estomac trop retourné pour songer à dîner. Il se fit déposer par un taxi devant l'immeuble indiqué par Véra et se promena aux alentours. Au bout d'une heure, impatient, il se retrouva au pied de l'immeuble.

C'était une tour de dix étages, un immeuble de standing. Hadrien Trumeau y pénétra avec une assurance de facteur. Il jeta un oeil sur les boîtes à lettres, n'y trouva aucune Véra mais bien sûr, il s'agissait d'un nom de guerre. Elle s'appelait peut-être Luce ou Germaine, deux des prénoms féminins figurant sur les sonnettes. Par contre il découvrit un Christian G..., qui logeait au troisième. Brusquement il se sentit trompé. Et trouva ça très désagréable. Une colère insidieuse commença à sourdre au fond de son être.

Sur le côté de l'immeuble, une large porte permettait d'accéder au parking. Hadrien profita du passage d'une voiture pour se faufiler. Ses pas résonnaient de manière lugubre dans l'immense salle de béton souterraine. Cà et là des plots lumineux balisaient le chemin. Hadrien se dirigea vers l'ascenseur. Machinalement, il appuya sur le bouton du troisième et se retrouva sur un palier tout moquetté de beige. Il y avait cinq portes, dont une ouvrait sur l'escalier. Hadrien resta une bonne dizaine de minutes devant l'appartement de Christian G... puis, n'y tenant plus, sonna. Timbre mélodieux. Personne ne vint ouvrir. Il allait partir quand il entendit du bruit. Il sonna une nouvelle fois et la porte s'ouvrit enfin sur un homme négligemment enveloppé dans un peignoir bleu.

Hadrien se sentit blêmir face à l'homme auquel il s'était identifié au cours de ses dialogues. Que dire pour se justifier? Il marmonna de vagues excuses, prétendit s'être trompé d'étage et allait repartir tout penaud lorsqu'il vit se profiler en arrière plan une silhouette qu'il identifia immédiatement.

-Véra!

-Oui? fit la fille surprise. Nous nous connaissons?

-Hadrien, je suis Hadrien Trumeau...

-Je suis désolée mais je ne connais pas d'Adrien.

Il l'avait reconnue sur le champ. La taille, la couleur et la coupe de cheveux, la poitrine qu'un généreux décolleté ne cachait guère, le prénom! Il ne pouvait y avoir de doute. Certes la voix était légèrement différente de celle qu'il n'avait jamais entendue qu'au téléphone.

Hadrien bouscula Christian qui, surpris, ne chercha pas à le retenir. Il se précipita sur Véra, l'agrippa par les épaules et la secoua violemment.

-Qu'est-ce que tu fais ici? Pourquoi m'as-tu demandé de t'attendre dehors? Hein? Pourquoi?

-Mais enfin lâchez-moi! Je ne vous connais pas, vous êtes fou!

-Laissez mon amie! hurla Christian.

-Votre... amie? Votre amie?!!! Cette pute qui s'envoie en l'air au téléphone?! Votre amie!?

Hadrien partit d'un rire mauvais. Des larmes noyaient ses yeux gonflés de haine. A genoux, il suffoquait, le diaphragme tétanisé par un rire irrépressible. Les deux autres ne pouvaient rien faire que le regarder, sans intervenir, se tordre d'un rire dément.

L'hystérie céda progressivement le pas à la fureur. Une lueur de méchanceté allumait le regard d'Hadrien si ostensiblement que Christian prit peur. Il se précipita à son bureau et sortit un petit Colt dont il menaça Hadrien. Véra fila se mettre à l'abri derrière son amant.

-Tu m'as bien eu, articula péniblement Hadrien. Tu m'as bien eu... Pendant que tu me racontais tes salades, tu te payais celui-là (il accompagna la phrase d'une moue dédaigneuse à l'égard de Christian). Est-ce qu'il le connait, au moins, ton boulot? (s'adressant à Christian) Vous saviez que madame fait la pute au téléphone? Vous le saviez? Oh bien sûr que vous le saviez... Je parie même qu'elle vous raconte tout... Peut-être même que c'est vous qui lui avez trouvé ce job. Lucratif en plus! Vous travaillez, vous? A moins que les revenus de madame ne suffisent à vous deux?

-Mais vous êtes complètement ravagé, mon pauvre vieux, fit Christian d'un air condescendant.

Il oscillait entre la peur de ce fou furieux et la pitié navrée à l'égard du pauvre bougre. Dans le doute, il gardait l'arme au poing.

Fou de déception, Hadrien se releva lentement. Périodiquement un petit hoquet le secouait comme s'il était pris d'un rire malin. Ce spasme lui tordait la bouche et lui donnait l'apparence du fou qu'il était.

Négligeant l'arme qui tremblait dans la main de Christian, Hadrien se dirigea vers le couple. Les menaces de Christian ne lui firent aucun effet. Il ne les entendit probablement pas. Il arriva sur eux sans que Christian n'ait osé tirer. Il lui arracha l'arme des mains comme on casse une branche.

Véra poussa un cri lorsqu'Hadrien tira et que la cervelle de Christian explosa aux quatre coins de la pièce. Mais aucun son ne sortit de sa bouche lorsque la balle perfora son thorax. Elle s'effondra mollement sur le corps sans tête de son amant. Un filet de bave pleurait hors de sa bouche en une longue larme sanglante.

*

Hadrien Trumeau regagna son modeste appartement dès le samedi matin. La gamelle du chat était encore pleine. Le vieux greffier vint se frotter à lui, léchant avec délices les petites taches brunes qui maculaient ses chaussures.

Hadrien était incapable de dire comment il avait effectué le voyage de retour. Tout s'était passé si vite. Les choses s'étaient enchaînées les unes aux autres comme les maillons d'une même folie. Véra avait détruit son rêve. Il avait détruit Véra.

Il avait simplement tiré la porte derrière lui. D'ici quelques jours on s'inquiéterait bien de l'odeur de charogne qui régne de manière incongrue dans cet immeuble de standing.

Hadrien éprouvait un écrasant sentiment de lassitude. Il se demandait s'il n'aurait pas mieux valu tirer une troisième balle dans sa propre tête. Puis alla se coucher.

Au milieu de la nuit, la sonnerie du téléphone le tira d'un mauvais cauchemar.

La voix! Chaude comme une langue de lave dévalant la pente d'un volcan, emportée par le souffle d'une nuée ardente. Emportée par son soufre.

-Bonjour Adrien, tu as fait du bon travail en me débarrassant d'un coup de mon mari et de sa maîtresse.

Hadrien sentit son corps se vider. Une douleur gagna lentement son bras. Se fit de plus en plus aiguë. L'obligeant à lâcher le combiné. Il avait de plus en plus de mal à respirer. Un éléphant marchait sur sa poitrine. Ses yeux exorbités appelaient à l'aide. Il ne parvenait plus à entendre son coeur.

Au téléphone, la voix continuait.

-Avoue que l'idée était bonne de prendre le prénom de sa maîtresse, non? Tu ne trouves pas? Rassure-toi, ce n'est pas moi que tu as tuée. Simplement cette Véra. Moi, je suis encore là pour toi, cher Adrien. Veux-tu que nous "parlions"? Ce soir c'est gratuit. Adrien? Adrien, tu m'entends? Tu ne veux pas entendre mes mots d'amour? Tu peux continuer à m'appeler Véra si tu préfères...

Il n'y avait plus, pour lui répondre, qu'un vieux matou et un sac de courrier non distribué.

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