Regarde les vieilles femmes tomber
Le type n'avait pas attendu que le grand film commence pour faire son cinéma à la fille assise à côté de lui.
Depuis trente ans, Jacques Lebon fréquentait les salles obscures mais il n'avait rien d'un cinéphile. S'il assistait à la projection de tous les films qui passaient dans le cinéma de son quartier, il était incapable de raconter le sujet d'aucun d'entre eux ; ni de disserter sur le style du metteur en scène, le jeu des acteurs ou la profondeur de l'histoire.
Jacques Lebon allait au cinéma, tout simplement parce qu'il n'y avait que là qu'il pouvait aborder les filles sans qu'elles s'effraient de la tache de vin qui occupait toute sa joue gauche !
Sa technique était simple. Il s'asseyait au dernier rang, près de l'entrée et surveillait les arrivantes. Dès qu'il apercevait une femme seule, il attendait qu'elle s'installe, venait s'asseoir près d'elle, à sa gauche, ou derrière, puis entamait les travaux d'approche. Son pourcentage de succès était faible mais pas nul. Il savait que l'éternité de ses amours ne durait que jusqu'au générique de fin mais s'en satisfaisait.
Celle-là, il l'avait repérée avant même qu'elle entre ; une intuition. L'ouvreuse n'avait pas encore poussé la porte que Jacques Lebon s'était retourné pour observer la fille qui allait entrer. Il n'avait qu'une fraction de seconde pour voir son visage. Dès que la porte se refermait, la nuit retombait sur la nouvelle spectatrice. Jacques Lebon n'avait pas les moyens d'être difficile sur le plan esthétique. Il se cantonnait à en choisir une qui ne soit ni trop jeune ni trop vieille. Jacques Lebon avait remarqué que celles-ci avaient, plus que d'autres, des accès de pudeur qui compliquaient ses plans.
La fille avait les cheveux bruns et courts. Elle portait une robe d'été assez ample. Elle aurait pu s'appeler Sylvie ou Martine, peut-être même Catherine mais ça n'avait aucune importance.
Il avait commencé à se lever avant de savoir où elle allait prendre place. Il l'avait suivie jusqu'à ce qu'elle se glisse entre deux allées de fauteuils vides. Elle s'était arrêtée au milieu de la rangée. Il était venu à côté d'elle. Considérant le peu de spectateurs qu'il y avait dans la salle, la fille comprit les intentions de son voisin et se releva pour aller s'asseoir près du mur sur la droite. Jacques la rejoignit. Elle ne bougea plus.
Jacques Lebon souriait. Il savait qu'elle s'était déplacée, non pas pour s'éloigner de lui mais pour être moins en vue.
C'était une vieille salle de cinéma réchappée de la modernisation. Il y avait un balcon qui recouvrait la partie arrière de la salle et, de chaque côté, courait une sorte de mezzanine où était disposée une rangée de fauteuils, curieusement perpendiculaire à l'écran. Ceux qui choisissaient ces places regardaient le film avec la tête de côté. Jacques Lebon, depuis qu'il venait, avait rarement vu ces places occupées. Il est vrai qu'il regardait rarement en l'air.
La fille n'était pas farouche. Pendant le court-métrage, Jacques s'était contenté de frotter son bras contre le sien. Elle n'avait pas bronché et ce n'est pas l'esquimau qu'elle avait sucé à l'entracte qui l'avait refroidie.
Elle avait aperçu la tache de vin qui complexait Jacques Lebon mais ne s'en était pas formalisée. Dans le noir revenu, toutes les taches de vins sont grises.
Jacques Lebon avait compris que la partie était gagnée lorsque, posant sa main sur le genou de la fille, celle-ci s'était avancée exagérément au bout de son siège, se tenant presque allongée, les genoux écartés et calés contre le siège de devant.
Jacques Lebon avala sa salive. Il était rare que les filles répondent aussi vite. Surtout que le film était long et qu'ils avaient tout leur temps. Jacques Lebon n'allait pas reprocher à la fille d'être si... aimable. Non contente de se laisser faire, elle prit même l'initiative et commença à estimer, au travers de la toile du pantalon, l'intensité de ses sentiments.
Celui-ci poussa un long soupir et mourut.
La fille poussa un cri en retirant son bras. Quelque chose était tombé sur Jacques Lebon et lui avait brisé la nuque. Le craquement des cervicales était passé inaperçu dans le vacarme qui avait accompagné la chute de la vieille dame.
La fille ne comprit pas tout de suite ce qui se passait. Elle avait mal au bras et l'agitait comme pour en faire tomber la douleur. La chose qui était dégringolée du ciel basculait doucement vers elle. La fille se leva et la masse s'affala, à moitié sur le corps de Jacques Lebon et moitié sur le siège déserté. C'est à ce moment-là qu'elle réalisa ce qui venait de se produire.
Les mains appuyées sur son visage, elle se mit à hurler.
Les spectateurs qui avaient commencé à grommeler en entendant le vacarme se mirent à protester à coups de "chut" et de "taisez-vous, enfin, on a payé" et même un "allez régler vos scènes de ménage ailleurs". La porte d'entrée s'ouvrit le temps de laisser passer un peu de lumière et une ouvreuse prête à remettre de l'ordre. Le faisceau de la lampe de poche balaya la salle à toute vitesse, localisa l'endroit du trouble et aussitôt, la femme s'approcha de la place de Jacques Lebon. Elle commença par s'adresser à la fille qui était debout.
- Mais enfin, asseyez-vous, vous voyez bien que...
L'ouvreuse se tut en remarquant l'expression horrifiée de la fille. En fronçant les sourcils, elle promena le rayon lumineux sur la masse informe. La lumière accrocha d'abord les yeux grand ouverts de Jacques Lebon qui regardaient en l'air, fixement, avec l'air étonné d'un type qui ne lève pas souvent les yeux. L'ouvreuse poussa un cri encore plus aigu que celui de la fille aux cheveux courts et les autres spectateurs protestèrent de plus belle.
Au guichet, une vingtaine de clients mécontents faisaient la queue pour se faire rembourser leur place. Une voiture de police et une ambulance étaient stationnées devant la porte du cinéma. Dans le hall, sous les photos "Harcourt" des vedettes d'avant-guerre, un policier s'était installé et relevait les identités des spectateurs.
A l'intérieur, dans l'allée centrale, les brancardiers recouvraient le corps de Jacques Lebon. Une seconde civière était posée plus loin, attendant de recevoir le corps de la vieille.
L'inspecteur faisait le constat et interrogeait son unique témoin.
- Je récapitule, vous vous nommez Dolorès Garcia, mariée, demeurant etc. etc. prétendez que vous ne connaissiez pas l'homme assis à vos côtés ni la femme qui a été poussée du haut du balcon.
L'inspecteur guettait la moindre réaction sur le visage de Dolorès. En lui-même, il pensait qu'elle n'avait pas une tête à s'appeler Dolorès mais plutôt Sylvie ou Catherine, voire Martine ; et que ça n'avait aucune importance.
La fille fit non de la tête. Son maquillage était en ruine. Elle avait fait une crise de nerfs et il avait été impossible de la consoler pendant près d'une demi-heure. Le Rimmel et le khôl avaient fondu autour de ses yeux, lui donnant un air pitoyable.
L'inspecteur insista :
- Vous ne connaissiez vraiment pas l'homme ?
En reniflant, la fille persista à nier. Pourtant, l'ongle cassé retrouvé coincé dans la braguette de Jacques Lebon avait le même vernis que les ongles de Dolorès.
- Bah, fit l'inspecteur, c'est pas important. Lui, on sait qui l'a tué... par contre, on sait pas qui a poussé la vieille...
L'ouvreuse était restée à côté.
- Parce que... Parce qu'on l'a poussée ? demanda-t-elle.
- C'est fort probable. Vous m'aviez bien dit qu'elle était accompagnée...
L'ouvreuse acquiesça. Dans sa main, la lampe éteinte faisait le même mouvement que son menton.
- On n'a pas retrouvé l'homme qui était avec elle. Or, si cette dame était tombée accidentellement, l'homme ne serait pas enfui.
- Il a peut-être eu peur qu'on l'accuse à tort, observa l'ouvreuse qui voyait trop de films policiers.
- ...Ou bien il était marié, suggéra Dolorès qui...
- Mouais, peut-être... mais, tant qu'on ne l'aura pas retrouvé, on considérera qu'il l'a poussée... D'ailleurs on n'a pas retrouvé le sac à main de la vieille dame. Le type a dû profiter de la cohue pour s'éclipser.
Il interrogea du regard l'ouvreuse qui confirma.
- Sûrement, oui... vous parlez d'une panique que ça a été... plusieurs personnes se sont sauvées. Ils voulaient sûrement pas qu'on leur demande ce qu'ils faisaient ici aux heures de bureau...
- Probable. Mais vous n'avez pas fait attention au type qui accompagnait la victime...
- Ben, non, j'étais en bas, moi. L'homme a pu descendre par l'escalier derrière (elle indiquait l'endroit où débouchait l'escalier) et se faufiler. (Sa main décida un zigzag dans l'air) Et hop, disparu le bonhomme.
- Et la vieille, vous la connaissiez ?
- Déjà vue passer dans la rue mais me souviens pas l'avoir vue entrer ici. Sans doute une dame du quartier. A moins qu'elle vienne à la séance du soir... mais là, c'est à ma collègue qu'il faut se renseigner. Moi je fais que les matinées.
- "Auprès de", corrigea l'inspecteur. "C'est auprès de ma collègue qu'il faut se renseigner."
La brave femme haussa les épaules comme une gamine prise en faute par son instituteur.
- Si vous voulez, en tout cas, c'est auprès d'elle qu'il faudra demander...
L'inspecteur prit une lourde inspiration et poursuivit.
- Quand vous la voyiez passer, était-elle accompagnée ?
- Pas à mon souvenir, non...
- Bon, on verra... je vais interroger le guichetier.
L'ouvreuse s'approcha de Dolorès, lui passa un bras maternel autour de l'épaule et commença à nettoyer ses yeux à l'aide du kleenex dans lequel elle venait d'éponger les siens. Tout en reniflant bruyamment, Dolorès se laissa faire.
L'inspecteur sortit de la salle en maintenant la porte ouverte pour faciliter le passage des deux civières.
- Pauv'type, songea-t-il. Déjà qu'il avait une sale tronche, en plus il se prend une vieille sur la tête au moment où une chouette gamine s'apprêtait à lui faire une gâterie. Y a pas ! Y a des gens avec qui le destin est mesquin.
Le type du guichet mâchonnait une cigarette papier maïs non allumée. Il leva les yeux vers l'inspecteur.
- Drôle d'histoire, hein ?
- Moui, je vous l'accorde...
- La recette de la journée est foutue, expliqua le type.
L'inspecteur marqua un temps d'arrêt, regarda l'homme derrière son hygiaphone avec perplexité et commenta :
- Le malheur des uns vide les caisses des autres. Mais au delà de cette tragédie pécuniaire, pouvez-vous me parler de la vieille femme et du type qui l'accompagnait.
- Ben oui, pensez si je les ai remarqués. Une petite vieille que je vois passer tous les jours depuis des années. La voir rentrer ici avec une espèce de gigolo qui la tenait par le bras. Ça a éveillé ma curiosité ! Mais ce qui m'a le plus surpris, c'est quand le type a insisté pour prendre un balcon. La vieille, elle disait que c'était pas raisonnable à cause de ses hanches qui lui faisaient mal. Et c'est là que c'était bizarre, c'est que le type a proposé de payer. De mon temps, les gigolpinces, ils avaient plutôt des oursins au fond de leurs fouilles.
Pour bien souligner l'importance de sa constatation, le vendeur de billet fit faire deux aller et retour à sa cigarette ; de la commissure droite à la gauche, retour, deux fois.
L'inspecteur réfléchissait à haute voix.
- Donc l'homme avait prémédité son coup. Amener la veille dame au balcon, la pousser et se barrer avant qu'on se pose des questions. Sans doute un petit camé en quête de fric pour se payer sa poudre.
- Oh je pense pas, il avait plutôt une tête d'employé de banque.
L'inspecteur haussa les épaules sans conviction. Il retourna dans la salle où Dolorès était de nouveau en train de pleurer. Il poussa un soupir agacé et, d'un geste du bras, signifia qu'il commençait à se lasser.
- Bon, cria-t-il à travers la salle, sans s'approcher. Vous pouvez rentrer chez vous... Je m'arrangerai pour que votre mari ne soit pas au courant. Enfin j'essaierai, sauf si les besoins de l'enquête...
Dolorès leva des yeux implorant vers l'inspecteur.
- On verra, je vous dis.
Puis s'adressant à l'ouvreuse :
- J'ai plus besoin de vous non plus pour l'instant. Laissez quand même vos coordonnées à l'agent dans le hall.
- Oui, oui, monsieur l'inspecteur... je le ferai, c'est promis.
Quand il rentra chez lui, le soir, l'inspecteur cria à sa femme :
- C'est moi, chérie, bouge pas.
Il se dirigea vers la salle de bain, se posta en observation devant le miroir et se mit à parler à son image :
- Franchement, est-ce que j'ai une tronche d'employé de banque ? Je te jure, les témoins, c'est vraiment n'importe quoi !
Sa femme le rejoignit. Elle s'adossa, les bras croisés, sur le chambranle de la porte.
- La vieille de cette après-midi, c'était encore toi !
- Ben évidemment, ma petite dolorosa... Faut t'attendre à ce qu'il tombe des tuiles sur tes amants tant que tu ne cesseras pas ce petit jeu... Tu nous as fait quoi à manger ce soir ?
- Poulet froid, fit-elle d'un ton laconique en ajustant l'arme à hauteur du front de l'inspecteur Garcia.