Règlement de Conte de Noël
Le passant avait repoussé le type en grognant que ça n'était de sa faute s'il neigeait ; qu'il n'y était pour rien si le clochard avait faim, froid et soif. L'homme s'était écroulé sur le trottoir, manquant de faire tomber un gamin ; un môme qui s'amusait à faire des glissades sur le sol gelé, devant la vitrine d'un coiffeur. Le barbier avait haussé les épaules en expliquant que c'était navrant de voir des choses pareilles à notre époque. Le client avait hoché la tête et le rasoir du barbier avait tracé un fin sillon rouge sous le menton de l'homme. Tout cela à cause d'un clodo.
Le vagabond ne cherche pas à se relever immédiatement. Il a l'habitude et sait que le mieux à faire, dans ces cas-là, c'est de la fermer. Avec son vieux manteau en poil de chameau élimé et son passe-montagne en laine, il a l'air d'un vieux pantin sale sorti de la malle à secrets d'un grenier. Ses mains sont protégées par des gants démaillés devenus mitaines.
Une toux rauque lui arrache la poitrine, faisant monter d'épaisses mucosités qu'il ravale en grondant. Il tâte sa poche pour s'assurer que sa bouteille est intacte et pousse un rot de soulagement.
Emile est une cloche de la vieille école, arrivé dans la rue par ivrognerie et pas par déchéance. Il y a autant de différence entre lui et un nouveau-pauvre qu'entre un aristocrate et un nouveau-riche.
Il fréquentait les ponts de Paris jusqu'à ce que les voies rapides passent au milieu de sa chambre à coucher. Il avait quelques cartons à Iéna mais le pont qu'il préférait c'était l'Alexandre III. Là, les réverbères se reflétaient dans la Seine, la nuit, et éclairaient les détritus glissant au fil de l'eau. Quand Emile repérait un noyé, il alertait les bleus qui, pour le remercier, lui laissaient le fond d'une bouteille de rouge ou quelques cannettes de bière. C'était sa grande époque, à l'Emile.
Entre collègues de débine, ils échangeaient leurs adresses. Ils disaient "je crèche à l'Alexandre III" comme d'autres annonceraient "j'ai ma suite au George V" ; un genre d'hôtel classé belle étoile avec trois cartons au guide Mi-Chemin.
Il lui semble que jadis la misère était moins triste, plus noble. Bien sûr, on l'envoyait déjà balader quand il essayait de taper "d'la tune pour boire un coup d'jaja" et s'il avait dû faire une prière pour chaque coup de pied au cul qu'il a reçu, il serait déjà pape, qu'il dit souvent. Mais il finit toujours par trouver quelqu'un pour remplir son verre. "Si j'avais servi autant de messes que j'ai bu de rouquin, je serais sûrement... pffttt" qu'il dit aussi, terminant sa phrase par un grand mouvement du bras, adressant un clin d'œil au bon dieu qui, lui, sait certainement ce qu'il veut dire.
Depuis le temps qu'il vit ainsi, il n'a plus d'âge. Le froid a creusé ses traits. L'alcool les a boursoufflés. La couperose est masquée par la crasse. L'hiver, il se laisse pousser la barbe. Elle est blanche, maintenant ; d'un blanc gris, plutôt sale.
Pour la vie quotidienne, il a ses fournisseurs privilégiés. Il s'habille au Secours Catholique et se meuble aux Chiffoniers d'Emmaüs. Son mobilier se compose d'une cafetière à peine rouillée, d'un petit réchaud et d'une brosse à dents bien utile pour venir à bout des démangeaisons qui lui énervent les orteils. Il se méfie des Chiffoniers ; drôle d'engeance qui ne pense qu'à le réinsérer par le... travail. Le mot le fait frissonner plus fort qu'une journée d'abstinence.
Il marche aussi vite que le permet l'arthrose qui bouffe sa hanche. Ça, ça fait partie des choses qui le désespèrent. Il se voit mal devenir impotent. Faire la manche, c'est pas un boulot de feignant ! Les églises sont loin les unes des autres et faut pas traîner en chemin pour être à la sortie de toutes les messes. Et puis faut savoir se relever, chaque fois qu'on se retrouve le bec dans le caniveau. A cette hauteur-là, on ne voit que des pots d'échappement, des sacs poubelles ou des culs de jattes ; mais pas une tune !
Il fouille dans sa poche trouée et se glisse à l'intérieur de la doublure où il trouve son kil de rouge. Il le lève devant lui pour le mirer dans la lumière du ciel floconneux. En esthète de la picole, il fait une moue et déclare le jus de raisin bon pour le service. Il ôte le bouchon et essuie l'orifice d'un revers de manche. Goulot en bouche, il a l'air de sonner la charge de la brigade légère.
Il place de nouveau la bouteille devant ses yeux et la considère d'un air navré, comme lorsqu'on se réveille et que la femme que l'on aime n'a rien laissé d'autre que son empreinte au creux du lit. On se dit que c'est la vie et qu'on en trouvera bien une autre.
Pour la bouteille, c'est probable. Pour la femme, ça devient de plus en plus rare dans la vie d'Emile. Jadis, il a partagé ses cartons avec une vieille toquée dont il n'a jamais su le vrai nom. Tout le monde l'appelait la Grenouille à cause de sa manie de faire "Quoi ?" à tout propos, d'une voix cassée par le mélange tabac-alcool. Ceux qui ne l'aimaient pas l'avaient surnommée le Crapaud. Emile, lui, les soirs où il était très saoul, l'appelait sa petite rainette et elle, elle était heureuse car elle croyait qu'il parlait d'une espèce de reine ; en fait de reine, c'était la reine des pommes. D'ailleurs, elle a eu des pépins pas longtemps après.
Un soir, elle s'est mise à tousser. Le lendemain, elle était froide. Ça s'était passé une nuit de Noël, il y a... longtemps. Emile ne sait plus exactement. Il se souvient juste que c'était du côté de Bercy, qui était, comme qui dirait, une sorte de lieu saint pour les pochtrons. Mourir un soir de Noël près d'un lieu saint, ça avait atténué la peine d'Emile. Il l'avait bien aimée, la Grenouille, elle lui tenait chaud. Elle n'était pas beaucoup plus sale que lui et puis il s'était habitué à son odeur un peu forte de poisson au vin blanc. Au début, il avait dû se forcer parce qu'il n'aimait pas le blanc ; sauf le muscadet. Avec la Grenouille, c'était de l'Entre-Deux-Mers crû bourgeois et ça, les bourgeois, il aimait pas non plus. Pourtant, en prenant de la bouteille, elle avait atteint une sorte de maturité qui plaisait à Emile. Comme les bon vins, elle avait de la cuisse ; un peu grasses à son goût mais entre lesquelles il faisait bon se réfugier.
Depuis qu'elle était partie, Emile voyait arriver la période des fêtes de fin d'année avec une sorte d'angoisse confuse, mêlée de haine et de rancune.
Aucune des princesses de la cloche qu'il avait embrassées depuis ne s'était transformée en Grenouille. Il n'avait eu affaire qu'à de misérables poivrottes qui n'acceptaient d'aller avec lui qu'en échange d'une bouteille de pinard. Des vénales, quoi !
La Grenouille, elle, elle rapportait même du vin sans qu'il réclame. Il se gardait bien de lui demander où elle l'avait trouvé. Les cadeaux, faut jamais chercher à en connaître la provenance. Emile a de l'éducation.
Du temps de la Grenouille, ils passaient l'hiver dehors. Forcément. Leur intimité était incompatible avec la promiscuité des foyers, du dépot de Nanterre ou même des regroupements de cloches dans le métro. Et puis, l'Emile, il ne tenait pas trop à ce que d'autres hommes tournent autour de sa Grenouille.
Cette année, le froid est arrivé dès le mois de novembre. Emile a quitté ses quartiers d'été pour se rapprocher du métro. Ses quartiers d'été, c'est pour ainsi dire la proche banlieue : le périphérique.
Des sortes de niches troglodytiques se sont formées parmi les entrelacs de routes, d'autoroutes, de bretelles et de voies d'accès. Quelques clochards ont posé là leur baluchon. C'est un pote d'Emile qui lui a refilé le tuyau. Il s'est ainsi trouvé un toit dans la banlieue ouest, plus chic. Il a aussitôt apporté son réchaud, des cartons et quelques journaux pour boucher les trous et limiter les courants d'air. Peut-être que s'il avait trouvé un emplacement pareil du temps de la Grenouille, elle serait encore... mais bref... ça sert à rien de remuer ce genre de souvenirs. Il y a déjà assez du froid, de la neige et des éclairages multicolores de la ville pour lui rappeler ce triste soir. L'inconvénient de son nouvel appart', c'est le bruit mais il s'est fait une raison, il ne peut pas demander l'interdiction de la circulation au-dessus de sa tête pendant les heures légales de sommeil. Quoi qu'il y ait pensé plus d'une fois ! Et sérieusement ! Surtout la nuit où il a été réveillé deux fois à quelques heures d'intervalles par des accidents. C'est pas les chocs qui sont le plus dérangeant ; ça, ça ne dure que quelques secondes, à peine le temps d'ouvrir un oeil et de se demander si on a rêvé. Non, le plus pénible, ce sont les sirènes de pompiers, de police et les ambulances avec leurs gyrophares. Ça lui donne mal au crâne, à Emile, toutes ces lumières bleues. Alors il est obligé de se retapisser l'intérieur avec un grand coup de rouge pour se rendormir.
Il avait fini par s'habituer au grondement continu des moteurs et des pneus ; s'il n'y avait pas eu ces accidents, ça aurait été le paradis. Sauf que l'hiver, malgré les journaux bouche-trous, le froid et l'humidité parviennent à s'infiltrer. Alors, réchaud sous un bras et brosse à dents sous l'autre, Emile rejoint les stations de métro comme d'autres les stations de sports d'hiver.
Tous les sans domicile fixe s'y donnent rendez-vous. A part quelques potes à lui, Emile ne supporte pas cette population-là. Les cloches de maintenant sont tristes. Ils sont arrivés là par erreur, pas par idéal. Il y a des camés, des chomeurs ; tous des dépressifs déprimants ! Il y a même des familles avec le père, la mère un ou deux gosses et un chien. Mais ce ne sont pas de gens fréquentables. Ils passent leur temps à dire qu'ils voudraient s'en sortir, retrouver un logement, un boulot, retrouver leur dignité. Ça, Emile, ça le fout en boule ! Leur dignité ! ben c'est ça ! Ils ont qu'à dire qu'il a pas de dignité, Emile, le temps qu'ils y sont ! "C'est pas parce que je vis modestement que j'ai pas ma fierté", qu'il dit, Emile. Et quand il dit quelque chose de définitif, l'Emile, il boit un grand coup et il rote. Avec dignité.
Emile lève les yeux au ciel. Les guirlandes viennent de s'allumer. La rue ressemble à une chapelle sixtine dont le plafond serait décoré de Pères Noël, de lutins, de traîneaux, de paquets cadeaux, de... mais jamais une bouteille de pinard ! Etrange lacune...
Emile se décide à quitter le lieu. L'humidité trace un rond noir sous ses fesses et il a une brutale sensation de froid. Il fait quelques pas jusqu'à la vitrine d'un horloger. La vitre lui renvoie sa propre image, il amène son poignet en coïncidence avec un bracelet-montre en or et, le temps d'un reflet, lit l'heure à son bras.
La journée est finie, songe-t-il. C'est l'heure de reprendre le métro. Il part doucement, pour ne pas forcer sur sa hanche. Il s'enfile dans un passage dont il sait qu'il débouche sur l'arrière-cour d'un restaurant. Ça n'est pas la bonne heure pour les poubelles mais il y a généralement quelques fonds de bouteille à récupérer. Les casiers sont empilés en équilibre douteux. Emile s'approche pour les examiner. Un des cuistots passe la tête par la porte et reconnaît Emile. Il lui fait signe de se dépêcher et de se barrer. D'un long soupir, Emile lui fait comprendre qu'il est pas aux pièces. Il sort sa bouteille vide et la laisse dégringoler au fond d'un douze-trous. "Rien qu'avec les consignes de c'que j'ai bu..." il dit souvent aussi. Mais il ne finit jamais sa phrase et on peut imaginer ce qu'on veut. On peut même imaginer que c'est inimaginable ce qu'il aurait pu faire.
Il dégotte une bouteille à moitié vide, la hume comme une fleur qui aurait du bouquet. Il déterre d'autres cadavres au fond desquels restent quelques gouttes de raisiné et rempotte sa première bouteille. C'est comme le champagne, il dit, un vin d'assemblage. Lorsqu'elle est pleine, il la bouche en claquant la capsule du plat de la main et adresse un clin d'oeil à la bouteille avant de la mettre au fond de sa poche. Le cuistot passe de nouveau la tête par la porte pour marquer son impatience. A cause de la différence de température, un nuage de vapeur se forme ; comme si le restaurant tout entier fulminait.
Emile fait signe qu'il a terminé. Pour ainsi dire. Emile est un consciencieux, alors il inspecte les derniers casiers et opère la vidange de chacune des bouteilles mal vidées.
Emile et sa bouteille quittent la cour quelques minutes plus tard, après avoir fait le plein. Sa hanche ne lui fait plus mal. La neige qui tombe n'est plus froide. Elle s'accroche dans sa barbe comme des étoiles dans la chevelure d'une comète. Les lèvres violacées d'Emile se fendillent mais il n'en ressent aucune douleur. L'alcool l'a anesthésié.
Il y a encore du monde dans la rue, au sortir des grands magasins mais Emile n'a plus besoin de tendre la main. Il a de quoi boire jusqu'au lendemain.
Au détour d'une rue, il se trouve face à un père Noël en costume rouge bordé de fourrure et portant une longue barbe blanche. Mis à part la couleur du costume, Emile trouve qu'ils se ressemblent. Il entreprend de l'expliquer au Père Noël mais celui-ci lui demande de dégager ; paraît qu'il va faire peur aux enfants.
Emile pense que le Père Noël est bien mal embouché cette année. Et il le lui dit. L'autre se fâche et deux vigiles arrivent, choppent Emile par les épaules et le déposent cinquante mètres plus loin en lui expliquant qu'il a de la chance car c'est bientôt Noël et qu'ils ne sont pas méchants. Lui, Emile, ne se gêne pas pour les insulter, Noël ou pas Noël ! D'ailleurs, c'est pas sûr qu'ils soient moins cons le restant de l'année.
Il les regarde repartir. Ils passent à côté du Père Noël, occupé à poser pour une photo avec deux petits bambins sur ses genoux. Emile se retient d'aller dire aux gamins de se méfier de ce Père Noël-là. C'est un qui avait dû être Père Fouettard dans une vie antérieure ! Et avec des Pères Noël de ce genre, c'est pas étonnant que la Grenouille soit morte. Emile déteste vraiment de plus en plus les fêtes de fin d'année. Ça le révolte, Emile, de voir avec quelle facilité cet escroc abuse les pauvres mioches. Pendant plusieurs minutes, il reste ainsi à regarder le type en vareuse rouge dont même la barbe est fausse en se disant que c'est le genre de type à récupérer les timbres sur le courrier que les gamins adressent au vrai Père Noël. Révolté par cette idée, il préfère s'en aller.
Il marche d'un pas mécanique vers sa station de métro. Il en a choisi une où l'Armée du Salut n'est pas présente. D'abord parce qu'il n'aime pas les uniformes et ensuite parce que ces gens-là pensent que le fait de vous filer une soupe tiède leur donne le droit de vous faire prendre un bain chaud.
Pour attendre l'heure de rejoindre son palace, il se trouve un recoin à l'abri du vent et de la neige et se recroqueville. L'image du Père Fouettard déguisé en Père Noël repasse en boucle dans son esprit embrumé. Cela lui devient insupportable et il décide de se bouger. Il s'extirpe de sa remise, s'époussette et, après avoir claironné un long gorgeon de rouge, reprend sa route.
Il arrive près de la station de métro. A l'extérieur, il y a du monde - des SDF - qui battent le pavé et se tapent dans les mains pour se réchauffer. "Des étourneaux en bande qui tournent autour de leur nichoir avant de se décider à entrer", pense Emile. Et il se souvient de ce jour d'automne où, trop fatigué pour rentrer chez lui, il s'était assoupi sous un arbre occupé par quelques centaines de ces piafs. Le lendemain, il s'était présenté d'urgence à la porte du Secours Catholique pour qu'on lui fournisse des vêtements d'occasion neufs. Ce jour-là, il avait même accepté de prendre une douche. Il n'avait pas trouvé l'expérience aussi désagréable qu'il l'avait craint ; pas agréable non plus au point de recommencer tous les mois !
Emile a un réflexe de recul en voyant la bouche de métro grande ouverte. Il a peur qu'elle le mange d'un coup, qu'elle l'aspire comme la mort qui avait bouffé la Grenouille, un soir de Noël. Il s'enfuit alors que son copain Robert essaye de le retenir et hurle bon dieu qu'est-ce qu'il fout, il a oublié de fermer le gaz lui ou quoi ? Sans se retourner, Emile agite son bras et marmonne que non, il a pas envie de passer la nuit avec toutes ces tronches d'abrutis à côté de lui. Il ne le jurerait pas mais il lui semble bien que Robert le traite de bourgeois. En d'autres temps, il aurait fait demi-tour pour lui faire répéter si c'était un homme et ils se seraient foutus sur la gueule et ils auraient fini au ballon. Ça aurait pas été la première fois. Mais ce soir-là, Emile en a vraiment trop marre du Père Noël pour se laisser distraire par un ivrogne.
Ce soir-là, il veut juste aller tirer la barbe du Père Noël, histoire de voir sa tête. Il se dirige vers le magasin, ne s'arrêtant que deux fois pour recharger la chaudière au gros rouge. Le temps d'arriver, les rideaux sont baissés. Les Pères Noël ferment à heure fixe. Emile assèche sa bouteille et, de dépit, l'envoie s'écraser contre le mur.
Un couple d'amoureux est en train de rêver devant la vitrine, près de là, la tête de la fille sur l'épaule du type. Le type sursaute en entendant l'explosion de verre. Il regarde Emile avec inquiétude. La fille ne bronche pas. Les ivrognes qui cassent leur bouteille n'empêchent pas les filles de rêver. Son visage se reflète au milieu des trésors de Noël. Emile a l'étrange sensation qu'elle lui sourit et cela le réchauffe presque autant qu'un verre de rouge ; et du bon.
Emile hausse les épaules et bredouille quelques bribes de phrases incohérentes. Le type serre la fille un plus étroitement, comme pour la protéger et elle se pelotonne un peu plus frileusement, comme par amour.
Emile a déjà tourné les talons, décidé à repartir vers le métro. Il se demande si une bouche de métro peut avoir mauvaise haleine, à force de remâcher des cloches qui ne se lavent les pieds que dans les flaques d'eau, les jours de pluie. "Il pleut, c'est la fête à la Grenouille..." c'est ce qu'elle chantait, dans le temps, la Rainette. Pour chasser cette rengaine qui lui est revenue malgré lui, Emile veut boire un coupe et réalise qu'il n'a plus une goutte de picrate sur lui. Nouveau changement de cap, il part à toute allure vers le restaurant où il a cave ouverte. Il frôle le couple qui n'a pas bougé d'un poil. Son manteau trop long et sa hanche douloureuse lui donnent des allures d'ours balourd. Il s'engage dans la ruelle au bout de laquelle s'entassent maintenant, à côté des bouteilles exsangues, des cageots et des poubelles pleines à ras-bord de "non-merci-c'était-très-bon-mais-je-ne-peux-pas-avaler-une-bouchée-de-plus-et-puis-ça-serait-pas-raisonnable" qui encombraient les assiettes des clients gavés. Emile s'attarde sur quelques filets de poisson entamés, grignote, du bout de ses chicots, un morceau d'entrecôte et termine sur un morceau de Munster qui arômatise le rot par lequel il rend grâce au cholestérol de ses contemporains. Les cuisiniers sont trop affairés pour s'intéresser au clochard qui s'offre un menu dégustation au gré des culs de bouteilles qui se présentent.
Ivrogne assoiffé craint le manque. Il s'arme donc de deux bouteilles. A l'époque, la grenouille, qui était elle aussi une philosophe de terrain vague, disait que "manquer de rouge sur son banc, c'était pire que d'être au rouge à la banque". Elle avait également une phrase toute faite à propos de "découvert" mais Emile n'est jamais parvenu à s'en souvenir.
La neige continue à tomber doucement. Les trottoirs sont recouverts d'une fine pellicule de tulle. La route est d'un noir luisant. Les illuminations de Noël s'y reflètent comme dans une aquarelle sur papier buvard. Les roues des voitures chuintent sur le macadam. Son attention est attirée par des notes de musique provenant d'une rue voisine. Il s'y dirige. Les flons-flons sortent d'un petit restaurant dont la devanture est décorée de deux sapins reliés par une guirlande lumineuse. Le chasseur est habillé en Père Noël, lui aussi. Il se tient dans le renfoncement de la porte, à l'abri du vent givré qui balaye la rue. De cette façon, il profite des souffles d'air tiède qui s'échappent par les bouches de ventilation.
Emile s'approche de lui et le traite de Père Fouettard. Sans ménagement, l'autre l'envoie cuver ailleurs mais Emile insiste. Il gueule que c'est qu'une ordure, un bourgeois, un profiteur, un... Les mots sortent en vrac de la bouche d'Emile et sont de plus en plus grommeleux. Ils lui collent au palais.
Le patron du restaurant, alerté par le raffut, fait signe au Père Noël de se débarrasser de ce clodo qui va donner mauvaise réputation à son établissement. Emile lâche une nouvelle bordée d'injures desquelles il ressort que l'établissement en question n'aura jamais l'honneur d'avoir sa clientèle et que lui, Emile, ne mange pas les restes de n'importe qui ! Ah mais !
Afin de ponctuer son mépris, il fait rouler un crachat au fond de sa gorge et l'expulse sur les pieds du restaurateur. D'une bourrade dans le dos, il projette le Père Noël en direction d'Emile pour qu'il vire ce furoncle puant la vinasse. Emile lui rétorque que "furoncle mon cul !"
Le Père Noël choppe Emile par le col et le pousse devant lui au pas de course. Emile gigote comme un pantin mal poli. Le Père Noël choisit un renfoncement de la rue où s'entassent poubelles et cartons pour abandonner Emile en lui expliquant, d'un rire gras de Père Noël qui a une mauvaise digestion que tiens, c'est là sa place, entre les ordures.
Emile s'effondre au milieu des détritus et un bruit de verre brisé le fait sursauter. Il porte la main à sa poche et ramène lentement devant ses yeux la bouteille brisée à hauteur du goulot. La lumière pisseuse d'un réverbère éclaire le gant détricoté et les doigts rougis par le vin. La colère s'empare du clochard qui se relève, tesson de bouteille à la main et frappe le père Noël à la gorge. Celui-ci veut crier mais l'air ne passe déjà plus. Ses yeux s'écarquillent comme s'ils allaient exploser. Il porte la main à son cou. Sa barbe est dégouttante de sang. Ahuri, il regarde le clochard. Il se laisse tomber à genoux devant lui. Emile, d'un coup sec, arrache la barbe en s'exclamant qu'il le savait bien que c'était un faux.
A bout de force, le Père Noël s'écroule lentement contre les jambes d'Emile qui voit avec consternation le sang salir la crasse de son pardessus. Ça va être l'obliger à aller au Secours Catholique pour se changer. Et il n'a aucune intention de se laver en plein hiver ! Même si c'est moins désagréable que ça en a l'air. La crasse, ça protège du froid. Alors il a une autre idée. Il serait sûrement pas un plus mauvais Père Noël que celui-là, qui est en train de se vider comme un goret et qui ne sera plus bon à grand chose d'ici demain.
Emile examine le type. A part sa barbe et le col de fourrure, le sang n'a pas trop fait de dégat. Et puis, le peu qu'il y a, ça fait rouge sur rouge, alors... c'est comme si c'était propre.
Il tire l'homme dans le renfoncement et lui ôte ses habits. Il arrache le col et le jette plus loin avec la barbe. Le cadavre fait des mouvements avec la bouche comme un poisson tout juste sorti de l'eau qui ferait semblant de ne pas être mort.
Avec jubilation, Emile s'habille en Père Noël. Il chantonne un vieil air de Noël à sa façon et, après avoir récupéré l'autre bouteille, il jette son vieux manteau sur l'ancien Père Noël.
Avec un pardessus comme ça, il ne s'emmerde pas, le Père Noël, se dit Emile. Il n'a aucun mérite à sortir en plein hiver.
Le patron restaurant sort pour rappeler son employé mais Emile ne répond pas et l'autre reste planté, les mains sur les hanches, en regardant s'éloigner "son" Père Noël.
Réchauffé comme il est, Emile n'a aucune envie de retourner vers la station de métro. D'ailleurs, ces refuges-là, c'est fait pour les cloches ; pas pour les Père Noël. Depuis qu'il a cette tenue, les gens le regardent différemment. Il est tard mais les rares passants qu'il croise lui sourient et lui lancent des blagues "Alors Père Noël, on est en avance, on a perdu son traîneau, pensez à mes chaussures, j'ai ramoné ma cheminée, ne m'oubliez pas..." enfin bref, tout ce qu'on dit à un Père Noël et qu'on ne dit jamais à Emile. Personne ne lui a jamais demandé de penser à quelqu'un ; mise à part la Grenouille, peut-être ; et encore... c'est pas sûr.
Pour un peu, ils l'auraient invité chez eux.
Il déambule une bonne partie de la nuit parmi les rues vides avec, pour seuls compagnons, quelques flocons de neige trop fatigués pour tomber et qui se laissent porter par la bise glaciale. Il en oublie de boire. Il s'attarde devant des vitrines replettes de cadeaux ; toutes ces choses dont il n'a pas besoin et qu'il n'a personne à qui offrir. Dans la boutique d'un antiquaire, il aperçoit, posée sur une table, une statuette représentant une grenouille dans une posture humaine. Allongée sur le dos, les jambes impudiquement écartées, une main sous la tête et l'autre sur le ventre, elle ressemble à la Grenouille, quand elle faisait sécher sa crasse au soleil.
Emile reste scotché devant la vitrine. C'est bien la première fois qu'il regrette de ne pouvoir acheter quelque chose. Il se dit que tout doit être possible, puisqu'il est le Père Noël. Il s'approche de la porte, abaisse la poignée et la porte s'ouvre. Emile ne s'en étonne pas.
Il entre et se dirige vers la grenouille. Il la prend contre lui et l'emmène visiter le magasin. Il lui montre un magnifique service de verres en cristal et ils conviennent tous les deux que ça doit avoir de la gueule de se murger la trogne avec de la verroterie commak. Emile l'emmène ensuite s'asseoir dans un salon présenté en vitrine. Emile installe la Grenouille sur un drôle de canapé avec un dossier mal fichu ; méridienne-v.1825, c'est marqué sur l'étiquette accrochée à un des pieds. Il ramène deux verres sur un plateau en argent déniché sur une étagère et pose le tout sur le guéridon. Il extirpe sa bouteille de rouge perdue dans ses insondables poches et emplit les deux verres. Il s'assoit près de la Grenouille et ferme les yeux.
Au matin, l'antiquaire arrive comme d'habitude pour ouvrir le magasin. Il regarde sa vitrine avec effarement et pousse un cri. Il reste immobile et une foule de badauds se cristallise lentement autour de lui.
C'est pas tous les jours qu'on trouve le cadavre du Père Noël, un verre à la main, le regard vide fixé sur une grenouille en bronze.