Retour à la case départ

- Salut P'pa.

Le type était en train de lire son journal, Lens avait battu Valenciennes 3-0. Ça l'avait mis de mauvais poil. Il leva les yeux, étonné.

- Ben... t'es déjà là ?

L'autre s'étonna :

- Ben toi ! ça fait près de quatre ans...

- Non, je veux dire que je t'attendais pas avant midi.

- Tu sais, dans les centrales, c'est comme dans les hôtels, ils virent leurs clients le matin pour préparer la place de ceux qui arrivent le soir.

Le père maugréa un vague truc en repliant son journal. Et rajouta d'une voix plus claire :

- Valenciennes a encore paumé.

- T'es né à Dijon et t'a toujours vécu en banlieue, alors qu'est-ce que t'en as à faire de Valenciennes-Lens ?

- C'est pas une raison pour perdre.

Il s'arrêta et examina attentivement sa fille. Elle portait les mêmes habits que ceux avec lesquels elle était partie, quatre ans plus tôt. Ses traits s'étaient durcis. Les pommettes étaient saillantes et les yeux qui n'avaient rien perdu de leur bleu, brillaient comme des petites lampes au fond des orbites exagérément creusées. Après l'avoir ainsi inspectée, il déclara.

- T'as pas changé. A part tes cheveux. Ils sont plus courts qu'avant, hein, tes cheveux ?

- J'avais pas un coiffeur très doué. Et puis, les cheveux courts, c'est plus pratique pour l'entretien. Sans compter que les bastons entre filles, c'est souvent crêpage de chignon et coups de griffes. Mais là...

Elle montra ses doigts. Le père haussa les épaules.

- T'aurais pu au moins profité de ce que t'étais là-bas pour arrêter de te ronger les ongles.

- Je vois que t'as pas profité de mon absence pour devenir moins con...

Il la regarda d'un air mauvais.

- Si t'es sortie de prison que pour me balancer ce genre d'âneries, je vais t'y renvoyer vite fait, moi...

Claudine posa son sac devant elle et le poussa du pied, contre le mur.

- Ok, on va pas se battre tout de suite. Et puis si je retournais là-bas because j'ai tué mon père, je prendrais quinze ans ferme. Sur mon affaire, l'avocat s'en est sorti comme un chef mais si je remets ça, j'y coupe pas de la peine maxi et... J'y tiens pas.

Le père se décida à se lever, partit en direction de sa fille et se baissa pour ramasser la chatte qui ronronnait entre ses jambes.

- Tu vois, dit-il, elle nous a fait cinq petits en mars. Tous crevés. Pas réussi à en vendre un seul. Pourtant, je la garde. Je suis comme ça, moi, j'ai un grand cœur.

Il la serra contre sa poitrine, frottant son menton contre la tête de la chatte, murmurant des niaiseries pour chatte ronronnante.

- Et toi, reprit-il, tu vas faire quoi ?

- Rassure-toi, je ne vais pas faire de petits et encore moins les vendre.

Le père haussa les épaules et échangea avec sa chatte un regard navré.

- Je me suis dit que je pouvais peut-être passer quelque jours ici le temps de faire le vide et de me trouver un boulot.

- Un boulot ? ricana le père. Personne n'en trouve ! Alors imagine... une ex-taularde !

- P'taing, c'que j'aime ton côté positif, grogna Claudine. Je trouverai bien une place de vendeuse, de femme de ménage ou, s'il le faut, je ferai la pute, question d'hérédité.

Le père se raidit et la regarda méchamment. La chatte lui échappa des mains et sauta sur la toile cirée de la table de la salle à manger. Elle se retrouva dans la coupelle de fruits factices au milieu de laquelle une vraie pomme pourrissait tranquillement.

- La pute ? ah ça non ! je t'interdis ! regarde où ça a mené ta pauvre mère !

- Mouais... où ça l'a menée, je le sais mieux que toi, mais tu sais aussi que ça ne l'y a pas menée tout seul.

- Attends ! tu vas pas dire que c'est moi le responsable de sa mort ? Ça serait un peu fort, ça !

Claudine fit un geste las.

- Basta, c'est de l'histoire ancienne. Morte et enterrée, paix à son âme. Les factures sont réglées.

- Eh ben t'es pas un peu gonflée d'en parler comme ça ! Mince, la mort de ta mère, ça a quand même pas été une petite affaire.

Claudine préféra changer de sujet.

- T'as une autre femme dans ta vie ?

Il fit signe de la tête que non mais précisa.

- Pas à temps plein. J'ai jamais songé à remplacer ta mère. Et quand je vais voir une pute, c'est plus par nostalgie que par envie ou besoin. Quand je rencontre une femme qui me plaît bien et à qui mon physique de star ne file pas de l'urticaire, ben... à un moment, je suis bien obligé de leur parler de toi et de ta mère. Ça, ça leur fout la trouille, alors elles se barrent en trouvant une excuse. A un moment, j'ai même pensé à faire un catalogue de toutes les mauvaises excuses que les femmes peuvent inventer pour larguer un type dont la fille a tué la femme. Je suis sûr que ça se serait bien vendu.

- Tu sais à peine écrire...

- Ben c'est un peu ça qui a contrarié ma vocation littéraire.

- Et puis t'es sûr que le fait que tu aies vécu comme un maquereau pendant vingt ans, ça les a pas refroidies, un peu aussi.

Il fit une vague moue dubitative et souleva un pan de la nappe pour voir s'il n'apercevait pas sa chatte.

- Mouais, peut-être, un peu aussi...

Claudine regarda autour d'elle. Les meubles n'avaient pas changé de place, le papier peint avait un peu jauni et les rideaux montraient quelques traces de griffes. Peu de poussière, faut croire que la chatte servait d'essuie-tout. Seule nouveauté, une télé qui surmontait un magnétoscope sophistiqué et était flanquée de deux baffles noirs.

- Chouette matos, apprécia Claudine.

Le père soupira.

- Ouais, tout ce que j'ai eu droit pour la mort de ta mère. Le prix de la peine, le pretium je-sais-plus-quoi comme ils disent dans leur jargon. J'ai pas eu droit à grand chose, vu les circonstances. Et en plus, ils ont mis près de trois ans avant de le sortir leur foutu fric.

- T'es vraiment maquereau jusqu'au bout des nageoires, fit Claudine d'une voix feulante.

- Eh ! tu vas pas m'en remontrer question morale, toi, espèce de sale...

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase que Claudine s'était jetée sur lui et lui avait balancé un crochet au menton qui l'avait laissé muet ; autant à cause de la violence que du type de coup.

- Ben dis donc, c'est rapport à tes ongles ras que t'as appris à te battre comme un mec ? T'es pas devenue gouine, j'espère.

Claudine prit un air détaché teinté d'une touche de provocation.

- Pas plus que nécessaire pour entretenir l'entresol. Bon, je monte dans ma chambre. Il y a encore un lit ?

- J'ai touché à rien.

Ça, pour avoir touché à rien, il avait touché à rien. Le lit était resté défait depuis le jour où les flics avaient débarqué façon GIGN, pistolet en avant, droit pointé vers le suspect. Ils avaient encerclé le lit. Un des types s'était placé devant la fenêtre pour pas qu'elle saute. Le commissaire avait suivi. "Mademoiselle Claudine Gerbon, je vous arrête pour le meurtre de Lucienne Gerbon, alias Lola, votre mère". Claudine avait soupiré comme quand on se réveille d'un mauvais rêve et qu'on tombe droit dans un cauchemar. Elle était sortie du lit, nue. Les flics s'étaient tournés vers le commissaire afin de savoir quelle attitude adopter et comme celui-ci ne quittait pas des yeux le cul de la jeune fille, ils la regardèrent s'habiller tranquillement, sans la presser. "Faut que je prenne une valise ? je mets quoi dedans ?" Le commissaire lui répondit d'en prendre pour 3-4 jours ; comme s'il savait qu'elle allait en prendre pour 3-4 ans. "Ensuite", expliqua-t-il, "votre famille pourra vous faire parvenir quelques effets et l'administration fournira le reste." Valise bouclée, elle l'avait collée dans les mains d'un policier et avait grommelé un résigné "ok, allons-y".

A sa sortie de prison, quatre ans plus tard, elle n'avait trouvé personne pour lui porter sa valise. La même qu'à l'aller mais le contenu avait changé. Quelques fringues données par le secours catholique ou une quelconque "bonnezœuvre". Elle n'avait conservé que ses chaussures, les escarpins noirs qu'elle portait le jour du procès. Par une sorte de superstition stupide, elle avait tenu à revenir chez elle avec, sur les dos, les mêmes habits que lorsqu'elle était partie. Un peu comme si elle était sortie acheter des allumettes et qu'elle rentre le soir même.

Le drap du lit avait moisi et, lorsque Claudine voulut l'ôter, il se déchira comme un vieux souvenir. En-dessous, le matelas puait la vermine. Claudine préféra camoufler le tout avec le couvre lit et se laissa tomber comme une masse.

Elle avait beau réfléchir, elle voyait pas la différence entre cette chambre et la taule qu'elle avait quittée le matin même. Sauf que là, elle était seule. Elle se retourna, face contre le lit et se mit à chialer. Ses yeux se mirent à pleuvoir un orage qu'elle retenait depuis quatre ans. Les cafards qui se baladaient dans les cellules de Fleury n'avaient rien de commun avec le cafard qui lui bouffait les cellules grises.

Tuer sa mère, ça avait été normal. C'était dans l'ordre des choses, même si ça bouscule un peu les conventions. Une pute camée jusqu'aux yeux qui veut envoyer sa propre fille au tapin, ça ne reste une mère que pour l'état civil. C'est là-dessus qu'il avait joué, l'avocat. Les jurés l'avaient suivi. Rien que d'imaginer que leur mère eût put être pute, ça les avait fait frémir, mais sur le principe, ça se fait pas de tuer sa mère, alors ils lui avaient collé six ans ferme. Avec les remises de peine (les congés payés, comme disait une collègue de cellule), elle avait tiré un peu moins de quatre ans.

Claudine continuait de sangloter, agitant le lit de soubresauts qui faisaient grincer les ressorts en cadence.

Le père qui s'était remis à lire le journal pour essayer de comprendre les raisons de la défaite de Valenciennes, leva la tête en entendant ce bruit évocateur et murmura entre ses dents "la salope, 'pense qu'à son cul !". Sur ses genoux, la chatte ronronnait en le regardant, les yeux fendus comme par un cutter.

Avant de se défoncer, sa mère picolait, si bien que Claudine ne se rappelait pas l'avoir jamais vue avec le sang propre. Ça avait commencé, paraît-il, le jour où son frère aîné - il avait sept ans et Claudine, quatre - était mort écrasé accidentellement au fond du garage. C'était sa mère qui conduisait. Elle ne s'expliquait pas ce que le gamin, faisait là. Elle avait rangé la voiture, en marche arrière, comme d'habitude. Puis sa roue avait heurté un obstacle, comme quand on écrase un lapin en plaine, de nuit. Elle était sortie, inquiète, craignant d'avoir abîmé un pneu - son mari l'aurait engueulée - Elle ne comprit pas tout de suite. Il y avait un grand carton déplié sur le sol autour duquel une sorte d'immense microbe rouge étendait lentement ses pseudopodes. Le carton était en partie déchiqueté et un pied dépassait. Lucienne avait poussé un cri atroce. Un cri de refus. Et c'est pour nier cette réalité qu'elle s'était réfugiée dans toutes sortes d'enfers artificiels.

On savait que le gamin aimait se fabriquer des cabanes en carton dans lesquelles il jouait alternativement au chef sioux ou à Batman. Ce que personne ne s'était expliqué, c'est qu'il n'ait pas entendu arriver la voiture. Par définition, les accidents sont le produit de concours de circonstances qui n'auraient jamais dû se produire. C'était le type même de l'accident bête. Lucienne n'avait pas pu assister à l'enterrement, il avait fallu l'interner immédiatement pour une cure de sommeil. Claudine, bien qu'elle ne fût qu'une enfant, se souvenait très bien de la cérémonie et des funérailles. La seule chose qu'elle n'ait pas compris c'était pourquoi son frère et sa mère n'étaient pas là.

Histoires anciennes qui s'exhalaient du cerveau de Claudine, comme si chaque larme qui tombait révélait un nouveau souvenir. Réaction chimique de la douleur au contact du passé.

Claudine passa la totalité de l'après-midi dans cet état de prostration. Elle ne se décida à bouger que lorsque la nuit eût effacé tout alentour. Elle se leva, les yeux brouillés par les larmes tendus entre ses cils et se dirigea vers ce qui avait été la chambre de son frère. Jamais elle n'y était entrée. Au début, comme personne n'avait su lui expliquer ce qu'est la mort, on lui avait dit "Il est malade, il se repose" et elle passait devant la porte fermée sur la pointe des pieds. Lorsqu'elle eut compris qu'il se reposait mais "ailleurs", elle s'était habituée à son absence et n'éprouvait pas le besoin de faire son deuil de ce frère qu'elle avait à peine croisé. D'ailleurs, la chambre était fermée à clé et seule sa mère s'y rendait de temps à autre. Elle s'y enfermait et on l'entendait, ivre de douleur et de gnôle, bouffée par la peine et la came, qui s'acharnait à mettre tout à sac. Le père restait en bas, passif devant sa télé noir et blanc. Claudine était prise au creux du ventre par un malaise indéfinissable. Elle ne posait pas de question.

Ce soir-là, presque malgré elle, sa main se porta sur la poignée de la porte. Elle s'abaissa. La faible lumière du couloir dessina un triangle sur le sol. Claudine découvrit une vrai pagaille. Meubles brisés, renversés, tiroirs vidés, jouets en miettes parmi des débris de bouteilles de vodka ou de pinard. Claudine avança dans la pièce, trébucha dans un pied de chaise et se récupéra de justesse. Elle s'arrêta, balaya de son regard presque aveugle l'ensemble de la chambre. L'odeur y était encore plus insupportable que dans la sienne. Elle se demandait ce qui avait pu justifier un tel acharnement de la part de sa mère ; hormis le fait qu'elle se soit trompée de cible. Elle s'était battue contre un fantôme mais pas contre la cause de la malédiction.

Elle ressortit de la chambre, en essayant de faire le moins de bruit possible, pour ne pas bousculer les cauchemars endormis les uns sur les autres comme à la fin d'une immense orgie.

En bas, son père était assis à table, face à la télé. Devant lui, une assiette sale, un plat vide que léchait consciencieusement la chatte et une bouteille de rouge fortement entamée.

- Je t'ai pas attendu pour manger, je savais pas si...

Claudine nota qu'il n'y avait, de toute façon, qu'un seul couvert. Ce n'est pas qu'il ne l'avait pas attendu pour manger, il ne l'avait pas attendu tout court.

- Demain, tu pourras aller voir...

Elle ne le laissa pas continuer. Elle prit la bouteille par le goulot et la brisa sur le bord de la table. Une marre de vin couleur de sang se répandit sur le sol. Son père la regarda avec incompréhension. La peur le clouait sur la chaise. Autour de son cou, une tache de sang couleur de vin s'étala et le père s'écroula sur le sol. Sa bouche s'ouvrait et se fermait mais aucun son ne sortait.

La chatte s'était approchée et regardait, du haut de la table, l'étrange scène.

Claudine se laissa tomber à genoux près de son père et se pencha en avant pour mieux capter l'instant où il allait crever. Elle voulait voir le moment où les pupilles seraient suffisamment larges pour laisser passer la mort et son cortège de dégueulasseries.

- Comment est-ce que j'ai pu faire pour ne pas comprendre ?! Tu as cessé de venir me voir dans mon bain le jour où mon frangin est mort. Comme si tu avais eu la trouille d'être un jour obligé de me buter parce que j'aurais menacé de tout raconter... parce qu'il n'y avait pas de raison que tu fasses pas avec moi ce que tu faisais avec lui.

La chatte s'est mise à miauler puis est retournée, après s'être étirée, vers le plat tiède au fond duquel traînaient encore quelques reliefs comestibles.

Lorsque les gendarmes la trouvèrent, elle était dans la chambre de son frère, tout, ou presque était remis en ordre. Il suffisait de prendre la valise dans la chambre voisine. Elle porterait sûrement les mêmes escarpins le jour du procès.

RETOUR aux nouvelles