Sale Chat !
Je te hais, sale chat ! Je te hais de me faire ça ! Je m'étais bien promis de ne jamais confondre, sur le plan affectif, un chat et un être humain. Un chat, c'est un chat, une bestiole, sans plus de rapport avec l'homme qu'un rat ou une baleine. C'était avant que j'envisage d'avoir un chat. Et même, quand tu es arrivé, je me suis abstenu de te parler comme à un demeuré mental. Pas de "fais joujou avec la ba-balle" ni de "Viens faire une léchouille". J'avais décidé de vivre en ta compagnie, c'est tout. Soit, je t'avais imposé la mienne et tu n'avais rien eu à dire quant au choix de ton maître. D'ailleurs, comme dans toute hiérarchie, encore aurait-il fallu savoir qui était le maître ; le maître est dépendant de celui qu'il "domine". En tant que chat, ta place n'était pas d'être à ma botte, c'est pourquoi je ne t'ai jamais imposé de règles de vie humaines. Nous partageons le même territoire. C'est tout. Je ne t'ai jamais interdit de faire certaines choses "parce que ça ne se fait pas". Je te vire simplement quand tu me gênes. Pas d'autre loi que l'arbitraire, pas de "principes". Je ne prétends pas te dresser. Tu es libre de faire ce que tu veux. Je suis libre de t'en empêcher quand je veux. Il n'est pas question d'éducation, tu n'es pas un petit d'homme. Certes, je t'ai baptisé Jules mais, depuis une semaine, j'ai plutôt envie de t'appeler p'ti con. Quand le vétérinaire m'a annoncé que tu avais une fracture du col du fémur, p'ti con, je m'attendais à ce qu'il enchaîne en disant "ça ne se soigne pas, vous avez le choix, soit il restera boîteux, soit cela va se gangréner, se nécroser, soit il va..." J'ai pensé à tout, mais comme mes connaissances vétérinaires sont limitées, j'ai surtout pensé que t'étais foutu, p'ti con. Ça, ça m'a fait mal et c'est pour ça que je t'en veux... c'est fou comme, quand on est dans l'ignorance, on noircit la situation. Heureusement, le vétérinaire a vite mis un frein à ma parano. Il m'a dit que ça s'opérait. Il m'expliquait, en me montrant la radio, les différentes solutions. Elles avaient leurs avantages et leurs risques, leurs complications. Mais il avait l'air confiant. Il paraissait même content d'avoir émis le bon diagnostic avant de t'avoir passé aux rayons X. Col du fémur fracturé ! C'est un truc de vieux, ça ! C'est pas pour les chatons de cinq mois. D'ailleurs, les chats, c'est souple. Les chats, ça retombe toujours sur leurs pattes. Les chats, ça... Là j'ai eu un doute. Je me suis demandé si t'étais un chat ? T'aurais pas dû te faire ça, normalement, si t'avais été un vrai chat. Remarque bien que - je peux te raconter ça, maintenant que t'es revenu - lorsque j'ai téléphoné à la clinique pour savoir si ton opération s'était bien passée, la secrétaire m'a répondu "votre petit épagneul se porte bien", là, j'ai pris un air détaché, comme si j'avais le temps et l'envie de discuter et je lui ai dit "ah ? non, je vous assure, quand je vous l'ai apporté, c'était encore un chat..." Silence à l'autre bout de la ligne avant de l'entendre bredouiller toute penaude "Oh, excusez-moi, oui bien sûr, j'avais mal compris votre nom", "Pas grave" ai-je répondu en essayant de m'en convaincre. Mais reprenons l'histoire dans l'ordre, c'est le samedi matin que je t'ai vu, marchant sur trois pattes. La veille au soir, je t'avais trouvé couché à un endroit inaccoutumé. J'en avais déduit (question diagnostic, je ne suis vraiment pas une flèche) que tu avais trop mangé et je m'attendais à retrouver sur la moquette le lendemain un petit paquet prédigéré. A mon réveil, tu n'étais pas à ta place habituelle, sur le traversin au-dessus de ma tête mais bon, ça t'arrive de dormir au pied du lit, je ne me suis pas inquiété. De quoi me serais-je inquiété ? Franchement ! Ça me fait penser à la première fois où tu m'avais rejoint dans le lit, je m'étais passé la main sur la tête et j'avais cru dans mon demi sommeil du matin, que mes cheveux avaient repoussé ! Fausse alerte. Tu avais miaulé, dérangé, et tu étais allé te recoucher cinquante centimètres plus loin. "Excuse-moi, le chat... je ne voulais pas t'empêcher de dormir". Samedi matin, c'est au moment où j'ai fait voler la couette que tu as miaulé. Un miaulement long et douloureux, pas un miaulement de protestation (c'est vrai que tu deviens râleur en grandissant. Mimétisme à mon contact, tu crois ?). Tu as quitté la chambre, je n'ai pas prêté attention à ta démarche. Un peu plus tard, je t'ai vu... tu étais assis à mes pieds, tu voulais sauter sur mes genoux mais tu n'y arrivais pas. Je voyais l'esquisse du mouvement, les muscles de la cuisse se bander, le bassin se soulever puis tu t'arrêtais, p'ti con, en miaulant. Tu t'es éloigné et j'ai vu que tu ne prenais plus appui que sur trois pattes. Tu as passé une bonne partie de la matinée à te cacher - je savais où ! - et j'allais jeter un œil de temps à autres. Je croisais le regard rond de tes pupilles dilatées par l'obscurité. On aurait dit des lunes noires. Pendant tes brèves apparitions, je m'aperçus que ton état empirait. Je me suis résolu à prendre rendez-vous chez le vétérinaire avec la crainte de passer pour un gâteux qui s'inquiète dès que son chat a avalé une croquette de travers ; Jules, mon chat, p'ti con. L'attente, l'examen, les radios, le diagnostic. "On fait quoi, alors ?" j'ai demandé. "Je peux l'opérer en début de semaine prochaine, sans doute mardi." "Mardi ?" Ça ne nécessitait pas une intervention d'urgence, paraît-il et, par ailleurs, il y avait d'autres opérations prévues pour le lundi. "Vous faites comme vous voulez," m'a dit le véto "soit vous le ramenez mardi matin, à jeun, soit on peut vous le garder ici". J'ai choisi de te laisser là-bas, en me disant que tu serais mieux soigné et que tu ne risquerais pas de te faire mal, si tu restais enfermé dans une cage. En fait, je crois surtout que j'ai fui ta souffrance, lâchement. Je refusais de te voir souffrir et de t'entendre pleurer pendant deux jours. Je t'en veux, p'ti con, de m'avoir mis le nez dans ma lâcheté ; chat... leté de lâcheté. Et puis je suis rentré, avec un panier vide. "Samedi 12 octobre 96, éclipse partielle de soleil, ne la regardez pas sans protection, vous vous brûleriez les yeux". Ils nous avaient mis en garde, à la télé. Je n'ai pas dû bien suivre leurs conseils car j'avais les yeux un peu rouges en regagnant notre territoire. J'ai vraiment réalisé que tu n'étais pas là au moment où je rangeais un stylo posé sur mon bureau. Depuis que tu es là, je suis obligé de tout ranger si je veux éviter de perdre mon temps à chercher mes feutres sous le canapé. Sensation d'absence. "Bon, ce n'est qu'un chat, ça ne fait que trois mois que je l'ai, j'ai vécu des tas d'années sans lui, dans le pire des cas, je dois pouvoir m'en passer !" Raisonnement cartésien, simple, logique. Je hais Descartes ! Lorsque j'informai mon entourage de tes problèmes, les deux réactions furent, à chaque fois et dans l'ordre "oh, pov'ti Jules, comment a-t-il fait ça ?" (j'aimerais d'ailleurs que tu me l'expliques, si tu peux !) suivi de "Ça va te coûter cher, y a pas de sécu pour les chats". C'est pas tellement la quantité d'argent qui me posait problème (quoi que...) mais j'étais mal à l'aise en pensant qu'on allait mettre en œuvre, pour un animal, plus de moyens, de savoir et de compétences que pour un être humain du tiers- ou du quart-monde en train de crever de dysenterie faute d'un malheureux vaccin. Constatation à caractère démagogique ? À cette heure, je cherche encore un argument pour me donner bonne conscience. Egoïstement, j'utilise les moyens à ma disposition pour soigner "mon" chat.
Je suis allé te chercher hier, Jules. Ils t'ont bien arrangé. T'as un grand pansement sur la cuisse (dis donc, t'aurais pas déjà essayé de bouffer le sparadrap ?). Pas d'exercice pendant six semaines a ordonné le docteur-chat. Lui as-tu expliqué que ton plaisir, c'était de sauter sur l'évier pour aller boire au robinet ? De grimper sur le bureau, pour te coucher contre l'ordinateur en posant la tête sur le téléphone et espionner mes conversations ? De monter sur le lit ? De courir sur le dossier du canapé ? Ça m'a affolé, rien que de penser qu'il allait falloir que je t'empêche d'aller partout. Quand on t'a amené à moi, tu es venu sur mes genoux, comme tu le faisais cinq jours auparavant, mais là, tu étais quand même moins vaillant. Et moi, j'avais peur de te faire mal ou de te faire tomber. Le vétérinaire m'a montré tes radios. T'as deux belles broches dans ta tête de fémur. P'tite tête, va. "Fragile et délicat à poser, on n'a que quelques millimètres pour les enfoncer". "Oui, j'imagine que c'est pas simple". Pendant qu'il m'expliquait tout ça, tu venais frotter ta tête contre mon menton en ébauchant un vague ronronnement. Stop, pas de sentimentalisme, il ne s'agit que d'un comportement animal, tu ronronnes pour te rassurer parce que tu me connais et tu me marques de ton odeur. C'est un signe de reconnaissance, pas d'affection, tu n'es qu'une bête. Je les ai étudiées jadis et nos professeurs nous mettaient bien en garde contre l'anthropocentrisme. Ne prêtons pas nos sentiments aux animaux. C'est ce qu'il me reste de vagues études de biologie animale où l'on apprend essentiellement à découper inutilement rats, lapins et grenouilles. On ouvre, on injecte un produit, on regarde les battements du cœur qui s'accélèrent, on se dit que c'est-beau-la-science et on envoie une grosse bulle d'air. Embolie. Arrêt cardiaque. A quoi bon les réanimer ? Les travaux sur le comportement animal de savants comme Konrad Lorenz ou von Frisch m'intéressaient beaucoup plus. C'était aussi l'époque où la mode était d'essayer de communiquer avec les grands singes. Je ne sais pas ce que ces travaux ont donné, ni même s'ils ont été poursuivis. Tout ce que j'avais retenu, c'était qu'il fallait respecter l'animal. Le respecter, c'est à dire le laisser à sa place et ne pas chercher à le comparer à une autre espèce animale beaucoup plus prétentieuse, l'homme en l'occurrence. C'est fort de ces principes-là que je me suis toujours dit qu'un chien ou un chat ne devaient pas faire l'objet d'attendrissement ou de débordement affectif relevant de forme de névrose. Alors tant pis, je dois être névrosé ! Parce que mon cœur a failli s'arrêter de battre lorsque je t'ai vu ce matin, sale p'ti con, essayer d'escalader le bureau et retomber sur tes pattes arrières. Tu as filé aussitôt dans ta planque. Tu ne bougeais presque plus, j'étais déjà prêt à te remmener chez le véto, persuadé que tu avais fichu tout le Meccano de ta cuisse en l'air. Puis tu t'es relevé, il me semblait même que tu boîtais moins qu'avant. C'est beau de voir ce qu'on veut voir. Te respecter, respecter la loi qui fait que les animaux malades ou blessés se retirent au fond de leur tanière, non pour souffrir seul avec noblesse, mais parce qu'il est écrit dans leurs gènes qu'il faut se cacher lorsqu'on est vulnérable. Te respecter, c'est te foutre la paix, ne pas te déranger afin que tu te sentes en sécurité. Faut que je t'avoue : je triche. Je vais régulièrement voir où tu es, en restant le plus loin possible, là où la présence d'un animal étranger n'est pas un danger. Et puis attendre... attendre que ton corps se reconstruise, molécule après molécule, attendre que tu sortes pour venir vers moi, le temps d'un ronron ou d'un miaulement pour réclamer tes croquettes (ça t'a pas coupé l'appétit, mon cochon ! sauf lorsqu'il s'agit d'avaler tes antibiotiques) et puis te laisser repartir dans ton antre comme si ça ne me manquait pas que tu sois hors de ma vue. Je voudrais pouvoir, moi aussi, ronronner pour me rassurer ! C'est parce que je ne sais rien de ce que tu "penses" ni de ce que tu ressens que j'en suis réduit à traduire, avec mes expériences et mes émotions humaines, ce que tu vis. Et je me sens furieusement incompétent et impuissant. D'autant plus furieux que cela ne fait que mettre encore plus en évidence le fait que je porte plus d'attention à toi, chat européen, qu'à tous les gamins d'Afghanistan ou de Thaïlande qui ont marché sur une mine antipersonnelle depuis que j'ai commencé à t'écrire cette lettre. P'ti con, tu le sais que je t'écris ? Alors pourquoi es-tu venu te coucher entre moi et l'écran de mon ordinateur ? Promis, je ne dirai pas au docteur-chat que tu as escaladé le bureau en te servant d'une chaise comme tremplin. Je me doute bien qu'il y a peu de chances que tu lises cette lettre. Elle a une fonction cathartique, évidemment, afin d'expurger les angoisses que j'ai accumulées depuis samedi, jour où tu t'es éclipsé en même temps que le soleil. Heureusement que ce n'était qu'une éclipse partielle, sinon... sinon ben, j'aurais fait avec, comme on dit, mais je crois que ça m'aurait vraiment brûlé les yeux... Alors j'écris pour que d'autres lisent cette lettre. Pour que d'autres se disent "Faire pour une bestiole plus qu'il n'a jamais fait pour un être humain, c'est scandaleux !" oui, j'ai conscience que ça l'est et j'ai ma petite idée pour m'acquitter de cette dette envers ceux de mon espèce ; mais permets-moi de la garder pour moi.
P'ti con, deux jours après le début de cette "lettre", six jours après ton opération, tu gambades comme un chaton. Tu recommences à jouer, certes avec moins d'entrain et moins d'endurance, sans doute la fatigue ou la douleur. Tu dors plus paisiblement. J'avais la sensation, juste après ton opération, que tu te retenais et que tu luttais contre le sommeil. Je te regardais t'endormir par à-coups, la tête qui tombait, se redressait, retombait... jusqu'à ce que tu perdes le combat contre Morphée...lin, le dieu du sommeil chat. Lorsque tu te réveilles, tu étires ta patte exagérément, elle est agitée de brèves contractions puis tu pars... comme si de rien n'était. Le pansement ne recouvre plus qu'une partie de la plaie puisque tu as entrepris de t'en débarrasser et que j'ai pas l'intention de t'en empêcher. On voit tes sutures, une quinzaine de points environ sur huit à neuf centimètres de longueur. Avec la vaste zône "dépoilée" tout autour, tu as l'air d'un chat-punk qui se serait essayé au piercing ! Chaleté de chat. P'ti con, dépêche-toi de redevenir aussi insupportable qu'avant !...