Taxi d’ennui

Le soleil est horizontal. Début de l’été. Les fins de nuit où il fait déjà jour. A bord de son taxi, Robert descend une longue avenue orientée plein est. Une interminable rangée d’immeubles entre lesquels, là-bas, l’œil encore rougi par le sommeil du soleil pointe son regard. Ses yeux à lui, Robert, sont bouffis par l’absence de sommeil. Taxi de nuit. C’est lui qui a choisi. La nuit, les clients, ce ne sont pas les types en urgence de rendez-vous professionnel. Ce sont les types qui vont aux putes. Ou qui en reviennent. Ou les putes elles-mêmes. La semaine dernière, il en a ramené une. Il s’est fait payer en nature. La fille a vaguement rechigné, prétexte qu’elle était en heures sup’. Puis elle est venue s’asseoir à côté de lui. C’était juste devant l’endroit où la fille avait demandé à se faire déposer. Ça a pas duré longtemps. C’est lui qui lui a laissé le pourboire. Puis il est reparti. Sans même regarder la fille. Sinon, il l’aurait vue cracher par terre et se torcher la bouche comme quand on vient de gerber, un soir de cuite.

Y a pas que des putes, dans la vie de Robert. Mais c’est celles qu’il préfère. Pour lui, quelqu'un doit être considéré comme mort lorsque son cul a cessé de fonctionner. Le cœur est un organe annexe qui ne sert qu’à maintenir le sexe en état. Les sentiments, c’est une invention des gonzesses qui ne cherchent qu’à se caser. Les bêtes, ça n’a pas de sentiments. Ils ne forment pas de couple. Sauf les pigeons. Portent bien leur nom. Il pense ça, Robert.

Il pense aussi que dans une heure, il sera chez lui en train de dormir. C’est bien la preuve qu’il a pas toujours raison.

Première à gauche, il dit au revoir au soleil qui lui mettait de l’eau salée dans les yeux. Des éblouissements, un autre genre. C’est bleu, ça clignote. Il a à peine le temps de voir le flic qui lui fait signe d’arrêter. Il pile au ras de sa casquette mais le policier a l’air d’être occupé par d’autres trouilles. Se faire renverser, ça lui paraît pas être le danger le plus immédiat.

- Dégagez ! Restez pas là ! qu’il hurle à Robert.

Des éblouissements jaune soleil, des flashs bleu flic, un type qui braille, très tôt le matin surtout quand c’est la fin de la journée, ça met la pagaille dans le cerveau. Robert prend appui sur l’appui-tête, comme s’il cherchait à prendre du recul sur la situation. Il voit, dans le désordre, des uniformes avec des mecs à l’intérieur, plusieurs types d’uniformes, y a du poulet fermier élevé au grain de la maison poulaga et du poulet synthétique, genre vigile ou convoyeur de fonds, nourri au militaire de réforme. Il y a un barrage formé par deux voitures surmontées par des " goldoraks " qui crachent du bleu un peu partout. Derrière, il y a une espèce de blockhaus sur roues d’où s’échappe une fumée plus dense que celle qu’aurait produite un troupeau de Gainsbourg en surchauffe ; le talent en moins. Il y a aussi des détonation qui font des accrocs dans le vacarme ambiant et des salves d’armes automatiques qui dézippent la fumée en une série d’éclairs brefs.

Robert n’a pas un énorme respect pour l’uniforme mais, pour une fois, il est d’accord avec celui qui lui a dit de se barrer. A peine a-t-il le temps de passer son bras sur le siège passager, de se retourner pour entamer une marche arrière qu’un énorme bruit se produit deux mètres devant sa voiture. Le pare-brise se ride comme une ancienne beauté qui aurait viré au FN. Robert se dit qu’il aurait dû choisir l’option pare-brise feuilleté… là, il est plutôt pâte brisée et, si ça continue, ça va sentir le roussi. Il file un coup de poing pour dessiner un hublot. Là où se tenait le flic quelques secondes plus tôt, il y a une colonne de fumée. Ça ressemble à ça, l’âme d’un flic qui monte au paradis ? plutôt brumeux…

Marche arrière, ça craque mais ça passe. Les portières s’ouvrent au même moment. Robert sent quelque chose de dur et encore chaud juste derrière son oreille ; là où ça fait déjà mal rien que quand on appuie avec le doigt. Préfère ne pas penser à ce que ça doit être quand c’est une balle de plomb propulsée par un gros calibre, qui appuie.

" Je rentre à Levallois " songe Robert. L’humour, il paraît que c’est la politesse du désespoir. Le désespoir, ça caractérise assez bien l’état d’esprit de Robert mais la politesse, c’est pas son point fort, alors il s’abstient d’être drôle.

- Fonce ! hurle le type au calibre.

D’habitude, il demande l’adresse avant de partir mais là, il se dit que c’est pas indispensable. La seule direction qui convienne, c’est " loin et vite ". C’est pas pour rien qu’un voyage en taxi s’appelle une course. La marche arrière était enclenchée, il ne reste qu’à lever le pied de l’embrayage. Ça patine, ça laisse de la gomme sur le bitume et ça part à fond en marche arrière. Robert voit monter vers lui une marée de flics. Un de ceux qui ont un garrot rouge au bras gueule un truc qui fait stopper tous les autres. Robert ne distingue qu’un mot : " otage ". Le type derrière confirme à sa façon qu’il s’agit bien de ça, en grognant :

- Si tu fais le con, j’te bute !

Un coup d’œil dans le rétro ; le type a l’air de penser ce qu’il dit. Robert se dit que le cœur, ça sert aussi à faire mal quand on a la trouille. Robert se dit aussi que les deux mecs derrière lui doivent avoir le cœur qui se serre.

Lui qui refuse de monter les clients qui ont des clébards sous prétexte que ça salit les sièges, il ne bronche pas en voyant le second type dont la chemise est couleur rouge sang au niveau de l’abdomen.

Arrivé au carrefour, Robert donne un coup de frein comme dans les films policiers et la voiture fait un quart de tour, se retrouvant face au soleil. Le type à la chemise sale pousse un cri.

- Ho ! hurle l’autre. Fais gaffe à mon pote, il est… souffrant. Si t’essayes de nous planter, j’te bute, OK ? On a suffisamment d’emmerd’ sans avoir à rajouter un accident de bagnole, tu piges ?

Robert fait signe de la tête. Il a compris. Il ne demande pas s’il doit respecter la limitation de vitesse parce qu’il suppose que l’autre n’a pas non plus la politesse du désespoir. Il repasse la première et arrache la voiture. Tout droit. Un feu. Rouge. Il hésite, ralentit, donne deux coups de Klaxon et passe en force devant un bus qui pile. Le type à l’arrière ne fait pas de commentaire. Ça doit être comme ça qu’il conçoit la prudence…

Robert n’a plus le canon du pistolet dans le cou. Les deux braqueurs sont en train de discuter.

- T’as mal ?

- Devine ! fait l’autre en grimaçant. Essaye de voir si c’est grave.

- Chui pas toubib, moi.

- Non, mais je suppose que t’es capable de faire la différence entre un type qui vient de se faire griffer par un matou et un type en train de crever.

L’autre fait la grimace. Il est pas bien sûr d’avoir envie de regarder. De temps à autre, Robert jette un œil dans le rétro. Faute d’autres consignes, il continue à aller tout droit. Dans le rétro, il surveille également la possible apparition de voitures de flics. Personne. Pourtant, il ne se sent pas abandonné. Les flics, il n’y tient pas vraiment. Avant de faire taxi, il a commis deux ou trois petites conneries qui lui ont permis d’essayer des bracelets métalliques en dehors de jeux sado-maso.

Le blessé hurle pendant que l’autre écarte la chemise déjà collée à la plaie. De sa place, Robert aperçoit une espèce de trou noir d’où s’écoule un sang marron. Celui qui n’est pas blessé essaye de se rassurer en rassurant son pote.

- Ça saigne moins que quand je me suis fait péter le nez… mais bon, c’est tout ce que je peux dire.

- Je connais un toubib, lâche Robert sans se retourner.

- Alors qu’est-ce t’attends ? Vas-y ! (il se ravise aussitôt) un toubib sûr, hein ? Pas une balance.

- Un toubib sûr, ça, y a pas de problème. Seulement, il est pas bénévole. Vous vous débrouillerez avec lui.

- Du fric ?

Le type passe la main dans son blouson et en extrait une poignée de billets froissés.

- Tu vois, mec, on n’a pas tout perdu.

- Tu parles, fait l’autre dont le sang quitte le corps avec la régularité d’une clepsydre. Cinq sacs plein de billets et on a réussi à en sortir que la moitié d’un !

- C’est mieux que rien, non ! Si tu trouves que ça vaut pas le coup, je garde ta part !

Ricanement douloureux du blessé.

- De toute façon, tu risques de tout garder, faute d’associé pour partager.

Au moment où il dit ça, une violente crampe abdominale l’oblige à se plier en deux. Il aurait sans doute pousser un cri si celui-ci n’avait pas été étouffé par un reflux de l’estomac. Le type dégueule un long jet de bile noirâtre.

- Hé, fait l’autre. Regarde où tu gerbes ! Tu vas m’en coller partout.

- Excuse-moi de crever mais j’ai pas l’habitude, c’est la première fois… articule-t-il d’une voix à peine audible.

Robert fait la grimace. Pas beau, ça.

- On va chez mon toubib ? demande-t-il d’une voix artificiellement calme.

- Pas le choix… mais s’il y a un lézard…

- Tu m’butes… j’ai compris, t’inquiète pas…

Face à eux, le soleil s’élève lentement, sa lumière crue annonce une chaude journée. Les odeurs de bitume se réchauffant pénètrent en même temps que les rayons de soleil par le pare-brise éclaté.

Bientôt, ils quittent la ville aux grandes artères et la voiture s’engage dans un dédale de ruelles bordées de pavillons de banlieue.

- Magne-toi ! Je crois que mon copain va tomber dans les vaps…

- Pendant ce temps, il souffre pas. On arrive bientôt.

Robert rentre dans une propriété, avise la porte du garage au sous-sol grande ouverte et descend.

- Bougez pas, je vais le prévenir.

Avant que les petits braqueurs n’aient le temps de réagir, Robert sort de la voiture, en laissant les clés, et s’éclipse par une petite porte au fond qu’il referme derrière lui. Arrivé au premier étage, il actionne la fermeture automatique de son garage.

Les types réalisent qu’ils sont pris au piège. Celui qui n’est pas blessé passe à l’avant de la voiture et prend le volant. Il part à fond en marche arrière, espérant défoncer la porte.

Robert entend un grand choc qui lui fait faire une grimace. Robert avait pris soin de braquer les roues et le type s’est payé le montant du mur. Il prend son temps pour déballer son vieux P38 enveloppé dans un chiffon de graisse et enclencher le chargeur. Un déclic, la balle est dans le canon. Il écoute. Il ne perçoit que le ronron du diesel. Il sort de chez lui, contourne la maison et s’approche d’un petit soupirail qui donne dans le garage. Il aperçoit le type groggy qui sort de la voiture et essaye de se barrer, abandonnant purement et simplement son associé.

L’autre ne l’a pas vu. Robert vise calmement. Une balle de P38 dans la tête, ça fait une marque plus importante qu’une griffure de chat. Parfois, ça enlève même la cervelle d’un seul coup. Bah, se dit Robert en voyant le résultat, elle ne lui servait pas à grand chose, sa cervelle, à ce petit con.

Ensuite, Robert redescend au garage, arrache de la voiture le blessé qui s’entraîne avec succès à mourir. Il le tire par les pieds au fond du sous-sol, ramène son copain à côté de lui en disant " Tiens, il t’a pris de vitesse ". Il jette une bâche sur les deux corps puis regarde l’état de sa voiture. L’aile arrière gauche enfoncée et le pare-brise en miettes : " les salauds ! vais encore me chopper un malus ! "

Ensuite, il ouvre le garage et repart. Seul. Il roule pendant une demi-heure, jusqu’à être en rase campagne, s’arrête, sort de sa voiture, s’étire. Le soleil réchauffe sa vieille carcasse.

Il ne lui reste plus qu’à prévenir les flics, leur dire que les types sont partis après avoir retrouvé un complice

C’est une sale journée qui s’annonce. Il va falloir passer des heures à faire des dépositions, inventer un baratin quelconque et se plaindre de l’insécurité, lui qui ne rêve que de deux choses : dormir et compter le fric que le type a dans son blouson. Dans cet ordre-là.

Ah, ça va pas sans ennui, la vie de taxi de nuit.

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