Télécabine

Il n'y avait plus une chambre libre dans cette petite station de sport d'hiver. On était en pleines vacances de Pâques et la neige était encore abondante. Vers la fin du mois de mars, avec le changement d'heure, les jours commencent à être relativement long et le soleil de printemps est bien agréable quand on en met sur de la peau de citadin.

Pour aller de la station jusqu'en haut des pistes, 1600 mètres plus haut, il fallait prendre le téléphérique. Sauf si l'on était un maniaque du crapahutage dans la poudreuse.

Victor, qui était un sportif mais sans excès, prenait tous les matins le téléphérique aussi consciencieusement qu'il se rangeait dans le métro les autres jours de l'année. Il y en a qui ont besoin d'un "déca bien serré pour se réveiller, d'autres qui ne peuvent se passer d'allumer un vieux mégot, certains mêmes qui vont jusqu'à prendre une douche, mais Victor, lui, ce dont il avait besoin pour se mettre en forme, c'était de s'"en-boite-de-sardiniser"! Le non contact inhumain.

Un ski dans chaque main et les bâtons de l'autre, il se frayait un passage au milieu de la foule de zombis tout aussi endormis que lui mais qui voulaient avoir le privilège de se faire marcher sur les pieds le plus rapidement possible.

Il réussit à écarter du pied un sale gamin qui essayait de se faufiler pour rejoindre sa mère et rentra de justesse dans la cabine. Dans le froid, la foule ainsi entassée fumait comme une douzaine de Gainsbourg, ou si vous préférez, un troupeau de locomotives sauvages traversant les steppes de la Sibérie australe un dimanche matin à l'heure de la messe.

La porte se ferma derrière Victor et c'est à peine si l'on entendit que son anorak s'accrocha dans le tubes à air comprimé et se déchira. Le téléphérique se mit en branle pendant que de son coté, Victor lui-même... Mais peu importe! Il retira vite les mains de ses poches, renonçant à satisfaire la turgescence matinale manifestée par son membre non-locomoteur.

Le chef de cabine annonça aux 45 personnes debout et 15 assises, que la Compagnie Transtéléphérique était contente de les accueillir à son bord. Que le voyage allait durer 17 minutes et 75 secondes environ. Que l'on était à une altitude de 2517 mètres hors taxes au dessus du niveau de la mer morte. Que la température extérieure était froide mais qu'on y pouvait rien, la montagne, c'est pas la Côte d'Azur, faut se faire une raison.

La boîte de conserve suspendue était partie depuis un certain temps déjà et se balançait mollement au doux rythme des bourrasques de vent et derrière. La cabine traversait un nuage qui semblait très humide et Victor éternua à cause d'une crotte de nez qui avait dû bouger et était venue se prendre dans les poils de ses narines dont il était très fier.

On aurait entendu une mouche voler si cela avait été la saison. Mais les seuls bruits que l'on notait étaient les claquements des poulies à chaque passage de pylône. Le vent ballottait de plus en plus la cabine et les sinistres grincements des câbles d'acier n'étaient pas là pour rassurer les voyageurs. L'inquiétude montait. Le téléphérique aussi. La vallée était de plus en plus basse par terre. Seule au-dessus du vide, la cabine glissait régulièrement vers le terminus. Le vent était de plus en plus violent et un murmure de peur s'élevait au milieu de l'exhalaison fétide des passagers inquiets.

Le brouillard était redevenu totalement opaque; un inspecteur du fisc n'aurait pas reconnu une double comptabilité à 3 mètres. Personne ne savait précisément où l'on était et la mécanique grinçait de plus en plus. Un craquement plus fort fit comprendre à Victor que l'on venait de passer un nouveau pylône. Il en profita pour éternuer une nouvelle fois puis, n'y tenant plus, arracha ce maudit poil de nez qui le chatouillait. La douleur fût intense mais il sût la dissimuler. Profitant d'une petite bousculade due à une nouvelle bourrasque, il se débarrassa du-dit poil sur le pantalon d'une jeune femme qui lui adressa un large sourire, croyant à un geste amical.

De la station en-bas, on essayait de suivre la progression de la cabine mais, avec le brouillard, on ne voyait rien d'autre qu'un cube flou se balançant dangereusement au-dessus du vide.

Une petite fille se mit à pleurer que "maman, j'ai peur" Sa mère trouva le mot juste pour la consoler et, avec une bonne claque, la petite sût alors pourquoi elle pleurait. Les pleurs de la gamine énervaient Victor qui aurait bien donné un deuxième poil de sa narine gauche pour qu'on le débarrasse de cette petite emm... Il faut bien que jeunesse se passe... par la fenêtre! Victor esquissa un petit sourire en pensant à son jeu de mot dont il était seul à profiter.

La cabine eut plusieurs hoquets ce qui accentua son tangage. Il y eut quelques petits cris dans la foule. Puis la cabine se remit en route, plus grinçante que jamais. Pas pour longtemps! Un choc sourd et elle s'immobilisa définitivement. La porte s'ouvrit et la cabine se vida sur le quai de la station. On était arrivé. Il n'y avait plus qu'à redescendre à ski.

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