Travail à la chaîne
Un port, c’est comme une gare, sauf que les trains s’appellent des bateaux. C’est à peu près tout ce que Zbignew savait de la ville où il venait d’arriver. Il avait vécu ses vingt-cinq premières années dans le fond de la Pologne et, pour être complet, la toute dernière année, il l’avait vécue au fond d’une cellule du fond de la Pologne. Une simple histoire de livraison de voiture en provenance de l’Ouest qui s’était mal terminée.
Quand il était ressorti, il avait trouvé l’air de son pays si étouffant qu’il n’avait eu qu’une idée : partir loin, le plus loin possible. En Amérique. Faute d’argent, le plus loin qu’il avait pu, ça avait été en France, dans une région dont il ne connaissait pas l’existence six mois plus tôt mais qu’il avait choisi à cause de sa forme sur l’atlas. Elle ressemblait à la première arche d’un pont par dessus l’océan. La Bretagne, ça s’appelait. Quant au nom du patelin, Zbignew parlait trop mal le français pour le lire.
La première chose qu’il avait apprise, en arrivant, c’est qu'un port, c’est comme une gare, sauf que ça pue le poisson. Il s’était baladé sur les quais, s’était avancé au bout de la jetée comme s’il espérait s’approcher encore un peu plus de l’Amérique et puis il s’était demandé si, au bout des jetées de chaque port, en regardant en contrebas, on trouvait des femmes flottant sur le dos, tout habillées, avec le visage verdâtre bouffé par la mort.
Il poussa un juron en polonais et se laissa glisser sur la mince bande de grève qui séparait la jetée de la mer à marée basse. Le corps était trop loin pour qu’il puisse l’attraper.
Il remonta pour alerter les passants. Avec le peu de vocabulaire qu’il possédait, il ne parvenait qu’à dire " Femme ! Femme ! ", le regard révulsé et la bouche entrouverte pour mimer la mort, tout en indiquant l’extrémité de la jetée. Il rajoutait " Moi, polski, pas parler fransouski "
Les marins commencèrent à s’agglutiner autour de l’étranger. L’un d’eux, repoussant en arrière sa casquette et se grattant le front avec le dos du pouce couleur cambouis soupira avant de dire :
- Je crois bien que l’on a un mort de plus…
Les autres le regardèrent, incrédules, en fronçant les sourcils.
- Tu comprends le polak, toi ?
- Je sais pas si c’est du polak, mais ses singeries sont assez causantes, je trouve…
- Oh merde ! commenta un autre. C’est qui qui l’a trouvé ?
Le marin désigna Zbignew de la pointe du menton. L’autre le regarda en faisant une drôle de grimace. Le groupe se dirigea vers l’extrémité du quai. Zbignew les accompagnait. Arrivés en vue du corps, un marin confirma l’impression de son collègue " oh merde ! ça ouais ! "
Le corps flottait doucement agité par le clapot de l’eau. Un type équipé de cuissardes rentra dans l’eau.
- C’est une femme ! déclara-t-il.
- Tu crois que c’est la Sylvie ? demanda un type.
Le marin haussa les épaules en signe d’ignorance.
- Ben ramène-la ! grogna un autre. Va pas la laisser aux poissons !
Le type hésita puis se décida. Il chopa une manche et… faillit dégueuler en découvrant l’état de la main. Il prit une grande respiration et revint vite pour échouer le corps sur la grève.
Zbignew, lui, était resté sur le quai et regardait les marins sans comprendre ni se sentir concerné. La putréfaction était avancée mais la curiosité était plus forte que le dégoût et les types s’approchèrent à leur tour du cadavre, baignant dans son odeur.
- Merde ! c’est bien la Sylvie…
- Alors ça continue… Où il est le type qui l’a trouvée ?
La mer sentait la mort et la mort, ça sent les emmerdements. Zbignew le savait et il avait profité de ce que personne ne s’occupait de lui pour s’éloigner.
Le village portuaire n’était pas bien grand et était essentiellement constitué d’une rangée de maison face à la mer. Zbignew avait fini par trouver une rue qui lui permit de s’éloigner du quai ; une de ces rues étroites et courbes conçue pour que le vent ne s’y engouffre pas les jours de tempête. Il s’avança jusqu’à un bar à la façade dont la peinture partait par plaques. Vodka, il avait demandé mais le bistrotier n’en avait pas. Une bière alors... Dormir ici ? Il mima le geste en inclinant sa tête sur ses deux mains jointes. Le type avait hésité avant de dire oui. Les étrangers, par ici, c’est pas fréquent.
C’était juste un bistrot où les marins trop saouls pour rentrer chez eux venaient passer la nuit ; seuls ou avec une fille. Au-dessus du bar, il y avait la reproduction d’un bateau : l’Henriette-Marie, il s’appelait.
- Bienvenu à l’Henriette-Marie, fit le patron. Moi, c’est Maurice. Si tu veux une piaule, tu payes d’avance, d’accord ?
Zbignew fronça les sourcils.
- Je pas comprendre bien fransous.
Maurice renifla et expliqua en montrant un billet.
- Toi payer… fric, oseille, picaillon… verstehen ?
Le peu d’étranger que Maurice connaissait, il le devait au passage des allemands lors de la dernière guerre. Un souvenir pas si terrible que ça. Ils étaient les seuls à faire marcher le commerce.
Zbignew sortit son portefeuille qui contenait quelques zlotys chiffonnés et un billet de deux cents francs fraîchement repassé par un distributeur.
A la surprise de Zbignew, le patron parut intéressé par les zlotys.
- Mon neveu. Collection. Tu me les donnes ?
Les deux hommes finirent par tomber d’accord et Zbignew paya sa chambre en zlotys à un taux de change qui lui parut avantageux, quoique cher par rapport aux prix pratiqués en Pologne. De toute façon, il n’en avait plus besoin : ils ne changent pas les zlotys en Amérique, juste de l’autre côté de la mer.
Zbignew monta directement dans sa chambre et eut à peine le temps de fermer les yeux que l’on vint frapper à la porte.
Le temps pour lui de s’asseoir, de se souvenir où il était, de constater qu’il n’avait même pas pris la peine de se déshabiller ni d’ouvrir le lit.
- Faut libérer la chambre à midi ou payer, m’sieur, fit une voix de fille de l’autre côté de la porte.
Il se traîna pour aller ouvrir et se trouva face à une jeune fille portant une blouse à carreaux serrée à la taille par une ceinture de tissu déformée. Une mèche de cheveux sales tombait devant ses yeux bleu gris. Pas une beauté, simplement une fille à la peau blanche pour qui la jeunesse faisait passer la médiocrité du physique. Suffisamment pour tirer un sourire à Zbignew qui ne comprenait rien de ce qu’elle voulait.
Elle tapa du doigt sur le carreau de sa montre et mima le signe de l’argent en frottant ses doigts. Zbignew regarda l’heure et ses yeux s’écarquillèrent en constatant qu’il avait dormi plus de 18 heures d’un trait.
- Manger, fit-il en portant ses doigts à sa bouche.
- Ça ! Faut voir en bas.
Zbignew commença à descendre l’escalier mais la fille le rattrapa et lui tendit son sac. Zbignew ouvrit la bouche, voulant expliquer qu’il restait encore mais, faute de savoir le dire, il se résigna à prendre ses affaires et descendit.
Maurice se tenait derrière son bar, servant et resservant avant qu’ils n’aient le temps d’avoir soif, quelques habitués. A l’arrivée de Zbignew, le silence se fit.
- Ah ben c’est lui, fit un des types en amenant son verre à marée basse. Ouais, c’est lui, je le reconnais ! C’est le type qu’a trouvé la Sylvie !
Aussitôt, les autres s’écartèrent, considérant Zbignew avec un air indéfinissable. Un homme l’avait montré du doigt et les autres s’étaient éloignés. Il n’y avait pas de peur, pourtant, dans leurs yeux. Pas de haine non plus. Zbignew avait plutôt l’impression d’être regardé comme une bête étrange. Peut-être parce qu’il était étranger. Il tenta de se présenter en affectant un large sourire.
- Moi Zbignew, polski… po…lo…gné.
Son sourire se fit plus large encore quand un des marins éclata de rire.
- Ah ! Ah ! Jamais vu un " biniou " avec une tronche pareille !
Joie vite interrompue. A part l’auteur du jeu de mots, ils faisaient tous une sale tête. Une tête d’enterrement. Le type, là, Zbignew se souvenait vaguement de lui… Il l’avait vu, c’était… c’était hier, bien sûr. Le port, l’odeur de poisson, le quai, la fille, l’odeur de mort… Ses souvenirs se réveillaient avec un peu de retard sur lui. Mais bon, pour la fille, il n’avait fait que prévenir les gens. Il n’y était pour rien et il ne comprenait pas ces gens qui maintenant, lui semblaient menaçant. Il lâcha son sac et fit signe que non avec les deux mains comme pour dire qu’il n’avait tué personne.
La panique devait se lire sur son visage car Maurice s’approcha de lui.
- Calme, dit-il en posant la main sur l’épaule. Alles gut ! (Puis se tournant vers les autres ) Il sait pas le français.
- Ben y a qu’à lui apprendre tout de suite le breton ! fit le rigolo de service avant de se faire rabrouer par ses collègues de zinc.
Une voix cria à travers l’escalier :
- Pourquoi que vous allez pas chercher le Polak ?
- Fais ton ménage au lieu d’écouter les conversations ! gueula Maurice à l’adresse de la bonniche.
Le Polak, c’était un ancien marin qui était arrivé là par hasard il y a longtemps – personne ne se souvenait plus – et qui avait oublié de repartir. Il faisait des petits boulots, rendait service à l’un ou à l’autre. Les mauvaises langues disaient même qu’il prenait soin des femmes de marin quand leurs hommes étaient en campagne. On disait ça mais personne ne l’avait jamais surpris. Lui, il ne démentait pas. Dans ce domaine-là, une bonne réputation c’est la moitié du travail de fait.
En attendant l’arrivée du Polak, on installa Zbignew à une table et on lui servit un verre de gnôle. Il la but comme s’il s’était agi d’eau minérale. Au bout de trois verres, il oublia qu’il avait faim et n’avait plus peur.
Le polak arriva à ce moment-là, flanqué de deux autres types. Entre-temps, la rumeur s’était répandue : il se passait quelque chose à l’Henriette-Marie et le café s’emplissait doucement, en même temps qu’une fumée de tabac gris embrumait la pièce.
Le polak vint s’asseoir en face de Zbignew, l’air aussi réjoui que s’il retrouvait un ami de toujours. Il n’avait en face de lui qu’un type qui s’était barré de Pologne. C’était leur seul point commun.
- Explique-lui, demanda Maurice.
Avec un sourire malin, le polak désigna le verre de Zbignew. En ronchonnant, le bistrot alla en chercher un autre et remplit les deux.
- Bon maintenant, explique-lui…
Le polak parlait polonais… comme un polonais qui n’avait pas parlé le polonais depuis des années. Et lorsque Zbignew lui répondait, il lui fallait un certain temps avant de comprendre, sans parler des autres qui le pressaient :
- Bon alors, qu’est-ce qu’il dit ?
De l’alcool comme lubrifiant des méninges ! Au bout de cinq ou six verres, les deux hommes commençaient à se comprendre.
Sylvie, la fille que Zbignew avait retrouvée, flottant entre deux touffes de goémon, était le cinquième cadavre que la mer rejetait depuis moins de deux mois. Pour autant, la fille n’était pas une inconnue, c’était la fille du marchand de tabac… (Le polak s’arrêta pour réclamer une cigarette. Zbignew écoutait attentivement mais ne voyait pas le lien avec lui. Il dilua sa perplexité dans une autre verre d’alcool blanc.)… une gentille fille, sans problème et… (le polak profita de ce que personne ne comprenait pour adresser un clin d’œil complice à Zbignew) pas du genre à fumer que du tabac. (Zbignew répondit par un sourire poli). Enfin, sans problème, c’est pas le mot : la preuve ! Son problème c’est que c’est elle qui a trouvé le quatrième cadavre. Celui d’Antoine, un marin qui habitait dans son bateau depuis que sa femme l’avait foutu dehors. C’est comme ça qu’un soir, en sortant pisser par dessus bord, il avait aperçu un canot qui dérivait avec, à son bord, le troisième cadavre…
Zbignew commençait à comprendre.
… et tu vas me dire que le type dans la barque était celui qui avait trouvé le deuxième cadavre qui était celui du type qui…
…non, coupa le polak, celui d’une fille mais c’est pareil. Je vois que t’as compris… celui qui découvre un macchabée est le suivant sur la liste.
Zbignew haussa les épaules. Ce qu’il dit en rigolant aurait pu être traduit approximativement par " c’est quoi ce jeu de con ? "
… Jeu de con, peut-être… reprit le polak, mais un jeu dans lequel tu viens de mettre les pieds et, comme on dit en français " tu n’en sortiras que les pieds devant ! "
Zbignew frappa du plat de la main sur la table. Stupide cette histoire ! Les spectateurs, y compris la bonniche qui s’étaient approchée, regardaient Zbignew avec le respect que l’on doit à celui qui va mourir. Lui, Zbignew, ne se sentait pas concerné. Il se fit simplement la remarque que la fille avait des yeux de la même couleur que ceux du polak et qu’elle avait le même teint de peau que les filles de chez lui. Cette constatation le fit sourire.
Zbignew se leva, donna son sac à la fille aux yeux bleus pour qu’elle le remonte, tendit un billet au patron de la taule puis sortit.
- Bah, fit un des curieux resté à l’intérieur. C’est moins grave si c’est un étranger qui y passe.
Personne ne sut quoi répondre.
A peine eut-il fait quelques pas dehors que Zbignew sentit une grosse patte s’abattre sur son épaule.
- Tovaritch, fit le Polak. Je ne peux rien pour toi…
Ses yeux étaient deux abîmes bleu gris rongés par le sel qui donnaient à son expression une allure inquiétante.
… une question, fit Zbignew. Dans cette histoire de meurtres à la chaîne, il y a bien eu un premier. Et ce premier, il avait trouvé le cadavre de qui ?
… le sien, sans doute. Il a été étranglé face à un miroir. Il a eu le temps de se voir mourir, le temps de voir son assassin et le temps de comprendre pourquoi il mourrait.
… Un fou ! c’est un fou qui fait ça… on irait qu’un type a décidé de se débarrasser de tout le monde et qui agit selon un ordre dont il ne décide pas.
… Pourquoi chercher une raison, il n’y a pas de raison à la folie.
… Qui voudrait exterminer tout un village ? Et moi, là-dedans, je fais quoi ? je casse le schéma stupide de ce meurtrier.
Le sixième cadavre fut donc celui d’un étranger. C’est le boulanger qui le découvrit, écrasé dans son pétrin. On ne put identifier le corps de Zbignew que grâce à ses habits. Puis le boulanger mourut à son tour de mort violente.
Quand il se promène sur le quai, le Polak regarde toujours vers le ponton ouest : celui où est jadis resté amarré pendant plus de trois semaines un chalutier rempli de réfugiés polonais. C’était à la fin de la guerre, les plus anciens s’en souviennent. Les habitants avaient refusé de laisser repartir le bateau et de donner à manger aux femmes et aux enfants qui étaient à bord. C’est la gestapo qui est venu les chercher. On sait simplement qu’un gamin s’était échappé en se jetant à l’eau. Un gamin aux yeux gris bleu qui aurait l’âge… oui, qui aurait à peu près l’âge du Polak, maintenant.
Puisque des innocents sont morts, pourquoi d’autres innocents ne paieraient-ils pas ? Logique, comme folie, non ? Il a trouvé ça amusant, le Polak, qu’un autre polak soit venu s’intercaler comme un maillon de trop au milieu de cette chaîne ; comme si Quelqu'un là-haut voulait lui faire signe d’arrêter. Mais il y a longtemps qu’il ne croit plus en dieu, le Polak. Depuis qu’un salaud, un descendant de salaud s’en était pris à la fille aux yeux gris bleu. Celui-là s’était vu mourir…