Une Heure à tuer

Jeanne entra dans la salle de cinéma. L'ouvreuse lui fit signe d'avancer.

- Vous trouverez bien toute seule, chuchota-t-elle. Il n'y a presque personne.

Dans l'obscurité, la jeune femme la remercia par un sourire invisible et s'engagea dans l'allée centrale en pente douce.

Jeanne n'avait pas prêté attention au titre du film. Elle n'était rentrée que parce qu'elle avait une heure à tuer. Richard, son amant, lui avait donné rendez-vous à 15h30. Le train de banlieue de Jeanne arrivant une heure plus tôt, ils étaient convenus de s'attendre à l'intérieur en cas de pluie. Ce jour-là, précisément, le ciel avait oublié d'être bleu.

Elle n'avait noté ni l'heure de la séance ni la durée du film. Ses rencontres avec Richard allaient de pair avec une succession frustrante de westerns inachevés. Jeanne fit siffler sa langue d'un ton agacé.

Elle avisa une rangée déserte et s'y glissa. Elle s'installa confortablement pour tenter de rattraper le film. Elle fit une boulette avec le mouchoir en papier dont elle s'était épongée les cheveux et le cou puis elle s'en débarrassa discrètement sous le fauteuil.

Elle sursauta lorsque l'homme derrière elle lui tapa sur l'épaule.

- C'est à vous, ça ? murmura-t-il au ras de son oreille.

Il lui tendit le morceau de papier chiffonné. Rouge de confusion, Jeanne n'eut pas le cran de mentir. Elle le prit et le glissa dans sa poche. Elle sentit aussitôt l'humidité qui transperçait le tissu.

- Je peux venir m'asseoir à côté de vous ? demanda le type.

- C'est que... bredouilla Jeanne, je ne peux pas vous empêcher de vous asseoir où vous voulez mais...

- Oui...?

- Mais j'aurais aimé rester seule... vous comprenez, j'attends mon mari....

L'homme ricana d'une façon que Jeanne jugea malsaine. Elle se retourna et découvrit son visage, éclairé par la lumière changeante de l'écran. Il avait une cinquantaine d'années au moins, d'épaisses lunettes surmontées par deux buissons sourcilleux, des cheveux denses et quelque peu hirsutes. Ses traits étaient fins et sa peau, malgré son âge, ne semblait pas ridée. La moustache n'était pas symétrique. Le physique de l'homme la dérangeait. Elle ronchonna en se calant dans son fauteuil et, les yeux froncés, se concentra sur l'écran.

Elle essayait de ne pas entendre l'homme qui lui murmurait des banalités, penché vers elle.

- Pourquoi ne voulez-vous pas me regarder ? ricana le type. Je vous fais peur ?

Excédée, Jeanne se retourna et essaya de planter ses yeux dans ceux de l'importun. La lumière venant de la cabine de projection l'empêchait de voir.

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Richard arriva en courant au guichet du cinéma. Il frappa avec l'index contre la vitre.

- Ma femme est là ? demanda-t-il.

Il trouvait plus commode de présenter Jeanne comme son épouse.

Le guichetier haussa des épaules impuissantes. L'ouvreuse qui était en train de préparer sa corbeille d'esquimaux glacés, s'approcha. Richard lui reposa la question.

- Une jeune femme, vingt-cinq ans, châtain clair... elle devait porter une robe claire et une espèce de veste bleu ciel.

Le visage de l'ouvreuse s'illumina.

- Oui, oui, je l'ai vue, elle est arrivée en retard... mais je sais pas où elle est...

- Je peux aller la chercher ?

La femme hésita. Ça n'était pas dans ses habitudes de laisser passer des clients sans billet. Elle écarta légèrement les bras pour marquer sa gêne. Richard lui adressa un sourire de connivence et un billet de cinquante francs.

- Ça n'est qu'un pourboire de Petit Prince, s'excusa-t-il en tendant le Saint-Exupéry.

L'air contrarié, l'ouvreuse prit le billet et le glissa provisoirement dans sa sacoche. Cela lui donnait meilleure conscience que de le mettre directement dans sa poche. A son regard fermé, Richard comprit qu'elle avait saisi le billet mais pas sa plaisanterie sur le Petit Prince. Il la remercia tout de même et pénétra dans la salle en promettant de faire vite.

Malgré la pénombre, il reconnut la silhouette de Jeanne qui se découpait à contre-jour sur un désert d'Arizona traversé par une horde d'indiens au galop. Il s'élança vers elle mais stoppa net en apercevant le type qui la collait. Il attendit une fraction de seconde. L'attitude de Jeanne lui paraissait pour le moins équivoque. L'homme lui caressait les cheveux et elle ne protestait pas. Incrédule, il scruta le reste de la salle, cherchant en vain quelqu'un qui aurait la même silhouette que Jeanne. Il voulait encore croire que la femme qu'il voyait devant lui n'était pas Jeanne. Hormis une trop grosse, une trop maigre, une trop brune et trois ou quatre hommes, la salle n'abritait personne qui, de près ou de loin, ressemblât à Jeanne.

Pendant quelques secondes, Richard se sentit envahi par une étrange sensation. Il réfléchissait froidement à la manière de se mettre spontanément en colère. Il était comme un acteur qui ne parviendrait pas à endosser son personnage. Il savait que, quoi qu'il fasse, il allait jouer faux ; presque aussi faux que le cow-boy à l'écran qui, dans un râle pathétique, expliquait que la flèche enflammée qui lui avait traversé l'épaule n'était, somme toute, que désagréable.

Il prit son souffle et fonça sur le type. Il lui posa la main sur l'épaule pour l'obliger à se retourner. La main qui était posée sur la nuque de Jeanne tomba. Richard lâcha l'épaule et le type s'écroula mollement. Richard regarda sa main, incrédule.

Sa voix se coinça au fond de sa gorge quand il voulut parler à Jeanne. Il venait de réaliser qu'elle n'avait absolument pas bougé. Il avança sa main vers elle avec crainte ; comme s'il savait déjà ce qu'il allait découvrir. A peine eut-il effleuré la nuque de Jeanne que celle-ci bascula en avant. Sa tête heurta le siège de devant avec un bruit mat.

Son cou était éclairé par le ciel bleu sans nuage du Far-West. A la base des cervicales, était enfiché un morceau de métal pointu. Un filet de sang très fin frisait sur sa peau comme un ruban de tissu.

- Assis ! cria une voix au fond de la salle.

Richard se laissa tomber sur un fauteuil, abasourdi.

- 'rci ! cria la même voix au fond de la salle.

Ses yeux ne quittaient pas l'objet métallique qui dépassait de la colonne vertébrale.

- Filons d'ici ! hurla le captain McDowell. Ils vont reven...

L'officier de l'armée des Etats-Unis n'eut pas le temps de terminer sa phrase. Une flèche Apache traversa sa gorge de part en part sous le regard éberlué de Richard qui se portait alternativement vers l'écran et vers le cou de Jeanne. Il n'osa regarder l'homme à ses pieds. Il avait trop peur de s'apercevoir qu'il avait été scalpé.

Richard se sentit tout à coup inondé par une sueur abondante et glacée. Il n'osait plus bouger. Il se cramponnait à son fauteuil. Glissant les mains de chaque côté du siège, comme s'il voulait s'y enfoncer et disparaître, ses doigts rencontrèrent un objet insolite. Il le sortit aussitôt et, roulant des yeux horrifiés, il lâcha la plume. Richard eut l'impression qu'elle se retenait de tomber, pour le narguer. Il se raidit sur son siège et se mit à grelotter.

Il était comme paralysé. Il ne savait pas ce qu'il devait faire. S'enfuir et abandonner Jeanne. Elle était morte et il n'y pouvait plus rien ! Ou alors donner l'alerte et prendre le risque d'être accusé d'avoir voulu se venger de sa maîtresse infidèle ? Même si les choses n'allaient pas si loin, le scandale éclaterait obligatoirement au sujet de sa relation avec Jeanne. Connaissant son épouse, il savait que la tempête serait violente et qu'il n'en sortirait pas indemne. S'il en sortait !

Il choisit finalement d'agir en homme responsable ; même s'il ne voyait pas bien comment expliquer aux policiers qu'il avait découvert le corps de sa maîtresse transpercé par une flèche sioux et que l'homme derrière était aussi...

- Ça ne tient pas debout, dit-il en se relevant d'un bond.

Il remonta l'allée et sortit de la salle. Apercevant l'ouvreuse, il l'appela.

- Madame, vite... je vous en prie...

Elle le regarda avec des yeux grondeurs.

- Je commençais à trouver le temps long, fit-elle. J'aime pas beaucoup les resquilleurs. J'allais aller...

Richard secoua la tête. Son visage était luisant de peur. L'ouvreuse s'interrompit au milieu de sa phrase et s'approcha tout doucement.

- Vous avez un malaise ?

Le souffle manquait à Richard qui ne parvenait à s'expliquer.

- Mon épouse... articula-t-il avec peine. Les indiens... et l'autre homme aussi.

Elle le regardait avec stupeur. Il chopa l'ouvreuse par la manche et l'entraîna vers la salle. L'autre le suivit en regimbant des "mais enfin ! Qu'est-ce que ça veut dire...?"

Richard arriva près de Jeanne. L'ouvreuse poussa un cri. Richard voulut ensuite montrer le type tombé derrière. Il fit signe à l'ouvreuse de regarder. Celle-ci, avec réticence, se pencha et ne vit rien. Le mort avait disparu.

L'inspecteur était assis-debout sur le dossier d'un siège. Devant lui, assis en contrebas, Richard essayait de se dépêtrer de son histoire.

- Ma femme...

- Votre maîtresse, corrigea l'inspecteur.

- Jeanne, reprit Richard, était là, avec une flèche plantée dans le cou.

- Bien sûr, fit l'inspecteur... une flèche tirée depuis l'écran par Géronimo en personne..

- Oui, fit Richard avant de se reprendre. Non, bien sûr, c'est impossible !

- Evidemment, ricana le policier, Géronimo serait mort depuis 1908, d'après mon adjoint. Par ailleurs ce n'est pas une flèche apache...

- Mais arrêtez ! hurla Richard. Je sais bien que ça ne tient pas debout mais je ne vois pas comment les choses auraient pu se passer !

- Oh, certainement comme vous le dites... d'ailleurs on m'a signalé, la semaine dernière, une noyade pendant la diffusion d'un film sur le Titanic et une silicose suite à une overdose de Germinal par une mineure...

L'inspecteur se pencha vers Richard. Son visage était à dix centimètres du sien. Il le fixait attentivement.

- Vous allez me prendre longtemps pour un imbécile ? Richard Greiner, ex-champion de France de chasse au sanglier... à l'arc !! Et ce soi-disant scalpé à vos pieds...

- Non, protesta Richard je n'ai pas dit qu'il était scalpé, j'ai dit que c'était l'idée absurde qui m'était passée par la tête...

- Absurde, oui... d'autant que le corps a disparu... et que personne n'a vu entrer quelqu'un correspondant à son signalement et que, d'après les tickets vendus, si l'on vous excepte, tous les spectateurs ont été identifiés. Alors, libre à vous de jouer les barges ou les hallucinés... Vous pourrez peut-être même bluffer un ou deux experts mais ça m'étonnerait qu'un jury d'assises marche dans votre plan.

Richard jaillit de son siège.

- Vous... vous n'allez tout de même pas m'arrêter ?

L'inspecteur prit un ton faussement navré et moqueur pour répondre :

- C'est l'idée absurde qui m'est passée par la tête... Je sais bien que ça ne tient pas debout mais je ne vois pas comment les choses auraient pu se passer !

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Dans la cabine de projection, une femme finissait de se démaquiller. Elle fourra les faux-sourcils, la moustache et les lunettes dans un sac poubelle. Le projectionniste, appuyé sur ses machines, la regardait faire.

- Ils en sont où ? demanda la femme.

L'homme jeta un œil par sa lucarne.

- Ils embarquent ton mari.

- Tout l'accuse, commenta laconiquement l'épouse trompée. Tu n'as pas perdu ton adresse à l'arc.

- Eh non... mais j'ai bien cru que tu n'arriverais jamais à la faire se tourner vers moi.

- Moi je crevais de peur que cet imbécile de Richard ne se penche vers moi et s'aperçoive que j'étais vivante.

- Tsss... ironisa le projectionniste. Ne parle pas comme ça de mon ancien coéquipier et puis... à t'écouter, il ne s'apercevait même plus de ton existence depuis des années.

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