Une mangue au goût de pomme
Au petit matin, nous avons atterri sur une plage de sable fin située à l'intérieur d'une crique.
Nous sautâmes hors de l'embarcation. Le canot de sauvetage était tout ce qui restait du superbe voilier que nous avions loué dans un petit port des Caraïbes.
Laura et moi avions investi toutes nos économies dans ce voyage de rêve - ! - et nous avions âprement discuté les conditions avec le loueur. En fait, celui-ci s'était montré assez conciliant. Nous comprîmes vite que la raison du tarif particulièrement avantageux que le loueur nous avait consenti ne devait rien à nos talents de négociateurs. Ce bateau était une épave flottante, son moteur était en panne et moi, je l'avoue, un piètre mécanicien. Alors, quand le voilier s'est dirigé vers une zone de haut-fonds, je n'ai pu que le laisser dériver.
Lorsque la quille à commencer à raclements les récifs coralliens, j'ai dit à Laura, pour me rassurer :
- Tu vois, ça va passer. Dans le pire des cas, on va rayer la peinture.
Je me forçais à rire mais, au regard inquiet de Laura, je savais qu'elle n'était pas dupe.
Je me suis dirigé vers l'avant du bateau et me suis allongé sur le beaupré. Je regardais l'eau. Elle était d'une impitoyable limpidité.
Les massifs de coraux étaient de plus en plus hauts. A certains endroits, ils affleuraient dans un frémissement d'écume blanche.
- Qu'est-ce qu'on peut faire ? demanda Laura.
- Essayer de mettre le moteur en marche et faire arrière toute.
- On a déjà essayé...
Je haussai les épaules en signe d'impuissance et me dirigeai en courant vers la trappe qui donnait accès au moteur. Malgré mon acharnement, je n'arrachai au vieux diesel qu'une série de râle.
Au moment où je me relevai, découragé, je fus violemment déséquilibré et jeté sur le pont. J'eus tout juste le temps de voir Laura qui s'agrippait au bastingage.
Le bateau venait de s'éventrer sur un rocher en poussant une longue plainte, puis il s'était immobilisé.
J'entendis la voix de Laura et ses pas précipités vers moi.
- Tu vas bien ? demanda-t-elle.
- Oui, je crois...
En tombant, je m'étais fait mal aux côtes et ma tête avait légèrement heurté le sol. Mon épaule était endolorie mais rien de grave a priori. J'étais juste un peu sonné. Je m'assis avec l'aide de Laura et nous essayâmes d'évaluer notre situation.
En arrivant sur les récifs, le bateau s'était tellement soulevé que la proue semblait indiquer le ciel. Je restai assis quelques instants, comme si l'immobilité permettait de bloquer le compteur du temps.
Plus réaliste et plus efficace, Laura déclara :
- On peut pas rester ici, faut mettre le canot de sauvetage à l'eau. Tu as bien fait l'inventaire du matériel de survie ?
J'avais surtout fait confiance au loueur qui m'avait assuré que tout était en règle.
Un nouveau craquement se produisit et le bateau prit de la gîte. S'il continuait ainsi, il allait bientôt être impossible de se tenir debout sur le pont. Nous réussîmes à atteindre l'endroit où était entreposé le canot. Le choc avait endommagé le coffre et il fallut l'aide de la hache pour le briser. Le bateau prit quelques degrés supplémentaires de gîte.
Nous jetâmes le canot à la mer et celui-ci se déplia aussitôt. En se remplissant d'air, les boudins lui donnaient l'apparence d'un papillon sortant de sa nymphe et dépliant ses ailes. L'élégance en moins.
Malgré mes protestations, Laura retourna vers le roof. Elle en ressortit avec un jerrycan d'eau douce et quelques boîtes de biscuits. Je l'aidai à embarquer puis lui tendis le jerrycan.
Mes lectures de gamins traversaient mon esprit. Je revoyais tous ces capitaines courageux assis paisiblement à leur bureau d'acajou pendant que leur navire sombrait. Moi qui n'avais rien d'un capitaine et encore moins d'un héros, devais-je avoir honte d'abandonner le bateau ? Avant de m'être répondu, je dénouai le boute et sautai sur le canot. J'atterris à plat ventre sur un boudin, les jambes pendant dans l'eau. Laura m'aida à me hisser à l'intérieur.
Nous entendîmes un nouveau craquement, le bateau continuait de se coucher.
Nous nous regardâmes, Laura et moi, l'air hébété. Ni l'un ni l'autre n'osait poser "la" question. "On fait quoi maintenant ?"
Nous fîmes l'inventaire du matériel. Quelques vivres, de quoi se repérer, des fumigènes et une paire de rames grandes comme des cuillères à soupe.
- Il faut s'éloigner du bateau, fis-je en commençant à ramer.
Il y avait peu de chances que le voilier coule et nous entraîne dans son tourbillon mais cela me donnait l'impression de reprendre l'initiative.
Nous nous retrouvâmes vite au milieu de nulle part, sur une mer bleu turquoise parfaitement étale. Le voilier était hors de notre vue ; à vrai dire, dans notre précipitation et notre obstination à nous éloigner, je n'avais pas vraiment cherché à repérer la direction que nous avions prise. Vers l'ouest, me semblait-il.
Le bateau avait-il déjà coulé ou bien était-il en train de mourir, éventré, couché sur le flanc, harcelé par le ressac des vaguelettes autour des récifs.
Nous évitions de nous parler, Laura et moi. Les mots n'auraient servi qu'à dresser le constat d'un naufrage, au propre comme au figuré.
Le ciel commençait à prendre une teinte marine lorsque Laura suggéra :
- On va manger un peu. Ensuite, on dormira à tour de rôle. Ce secteur des Caraïbes est sillonné de bateaux de plaisance. C'est bien le diable si...
Elle n'acheva pas sa phrase et je la terminai pour elle :
- T'inquiète ! On va vite nous retrouver.
J'étais loin d'en être convaincu et Laura perçut mon inquiétude. Elle vint se blottir contre moi et murmura, d'un ton aussi peu persuasif que le mien :
- On s'en sortira.
Nous avons mangé quelques biscuits mais nous n'avions pas faim. "Pas encore", me suis-je dit.
Une nuit passa. Une nuit sans lune dans laquelle les étoile étaient plantées comme des épingles en désordre. Nous ne dormîmes ni l'un ni l'autre mais nous fîmes semblant à tour de rôle. L'aube se leva ; aussi pâle que nous.
Le clapot des vagues autour du canot pneumatique me faisait penser aux dents inlassables d'un prédateur sûr de venir à bout de notre résistance. Le clapot des vagues faisait le bruit du temps qui ronge la patience.
La fatalité s'installa dans nos esprits et c'est seulement lorsque nous acceptâmes notre peur que nous commençâmes à nous parler librement. Il n'y avait pas de regrets dans nos propos, pas de "mais que sommes-nous venus faire dans cette galère ?" Nous avions plutôt envie de faire le point sur notre vie.
J'avais rencontré Laura dix ans plus tôt, en Bretagne, lors d'un rassemblement de "vieux gréements". Toutes ces voiles nous avaient fascinés. Pour les voir, elle était venue de Grenoble, et moi de Paris.
Elle se tenait droite sur la rive, les yeux accrochés à ses jumelles. Je l'avais abordée en lui disant que, pour être dans le ton, une longue-vue eut été préférable. Je n'avais jamais eu d'imagination pour aborder les filles.
La voile et la mer étaient notre passion. Nous nous retrouvâmes l'année suivante à Saint-Malo où nous nous étions découverts des amis communs et nous fîmes, en leur compagnie, quelques balades autour des îles anglo-normandes. Outre la navigation, nous avions un autre point commun : le manque d'argent et nos projets gardaient la couleur des rêves que l'on fait, juste avant de s'endormir dans un sommeil raisonnable.
Entre notre première rencontre et les vacances à St-Malo, nous avions échangé quelques lettres et beaucoup de coups de téléphone. Une sympathie que nous ne voulions pas nommer autrement s'était installée entre nous et, lorsque nous nous revîmes après cette longue année, nous nous comportâmes comme des amis de toujours. La tension de l'impatience si longtemps contenue s'était libérée avec tant d'intensité que, le lendemain matin, en nous réveillant dans le même lit, nous dûmes admettre que nous nous étions mentis et que nous en étions très heureux. L'amitié n'avait été qu'un voile sous lequel nous avions dissimulé nos réels sentiments. Ou alors une voile qui nous avait poussés l'un vers l'autre.
Avec le temps, nous étions devenus un couple solide. Malgré cela, nous étions à la dérive en pleines Caraïbes.
De ces dix ans, qu'avions-nous fait d'autre que rêver ? Sans doute pas grand chose mais combien sommes-nous à rêver d'amour et à vivre nos rêves ? Perdus sur notre embarcation de misère, nous nous savions riches de notre vie.
Nous ne désespérions pas d'être retrouvés, bien sûr, mais nous avions la sensation confuse d'être entrés dans un autre monde ; une sorte d'antichambre entre ici et... ailleurs. Cet ailleurs-là ne nous effrayait pas. La seule peur, c'était que l'un franchisse la porte de l'ailleurs sans attendre l'autre. Que le destin pût verrouiller cette écoutille entre nous eut été la plus grande des injustices.
Pendant deux jours et autant de nuits, nous nous racontâmes notre vie "tu te souviens..." Bien sûr que l'autre se souvenait ! Se souvenait de tout puisque nous avions tout fait ! ou presque. Que n'avions-nous pas fait ; à part un enfant ?
Mais, après tout, qu'est-ce que c'est qu'un enfant ? Quelqu'un qui croit en ses rêves et, en ce qui nous concerne, personne ne pouvait mettre notre foi en doute. Nous avions été des enfants qui avions rêvé jusqu'ici, au milieu de l'océan, à la frontière du monde où, jadis, les marins imaginaient que commençait... l'ailleurs.
Au soir du deuxième jour, nous aperçûmes une terre vers l'ouest. Avec fébrilité, nous prîmes nos rames et commençâmes à piocher l'eau. Très vite, nous réalisâmes que le courant était plus fort que nous. Tout ce que nous faisions, c'était de ralentir ses effets car, par chance, il nous rapprochait de la côte. Nous étions trop loin encore pour distinguer quoi que ce soit. J'arrachai un mince sourire à Laura en faisant allusion à notre première rencontre "Tu as encore oublié ta longue-vue". Elle haussa les épaules, d'un air faussement désolé. En nous rapprochant de de cette terre, nous voyions s'éloigner l'"ailleurs" pour un "autre part" plus concret.
Il fallut à la mer toute la nuit pour nous rapprocher de la côte. Nous la découvrîmes au moment où le soleil, dans notre dos, pointait son regard vers elle. Projeter notre ombre vers l'île était une façon douce de reprendre contact avec la réalité. Un clin d'œil aussi que d'envoyer notre ombre en... éclaireur.
Pour cette dernière partie du parcours, nous nous aidâmes de nos rames. Nous étions à l'entrée d'une petite crique à l'eau si claire que nous pouvions voir le dos argenté des poissons.
Estimant que l'eau était assez peu profonde, je me laissai glisser hors du bateau et le hâlai vers la plage. Laura m'imita et nous tirâmes le canot jusqu'à ce qu'il fut au sec. Là seulement, nous laissâmes éclater notre joie. Je me laissai tomber sur les sol, les bras en croix, en proie à un fou rire. Laura, elle, encore toute mouillée, se roula sur le sable, comme pour se faire une robe de sable.
Savoir où nous étions nous importait peu. Tout ce que nous savions, c'était que nous pouvions taper du pied sur le sol sans traverser la toile cirée du bateau et que nous ne risquions pas de chavirer ni de nous déchirer sur un récif.
Les premières paroles de Laura me déconcertèrent. Je ne m'habituais pas à cette faculté qu'elle avait de reprendre, au bout de deux jours, une conversation à l'endroit précis où nous l'avions oubliée.
- Tu as raison, fit-elle. La seule chose importante que nous n'ayons pas faite, c'est un enfant.
Je me relevai lentement, allai vers elle et pris sa bouche avec tant de plaisir que j'en oubliai le sable qui la maquillait.
Je levai les yeux et, d'un geste du bras, je décrivis la crique qui nous abritait.
- Tu crois que le Paradis d'Adam et Eve ressemblait à quelque chose comme ça ?
Laura fit semblant de réfléchir avant de répondre.
- Mhhh... ça m'étonnerait...
- Ah ? Pourquoi ?
- Eh bien... je n'ai pas fait une lecture attentive de la Bible mais je ne me souviens pas qu'il y soit fait allusion à un canot pneumatique.
- Peut-être que t'as mal lu...
- Mouais... peut-être...
Nous prîmes le temps de regarder autour de nous. La crique était comme une bouche dont la langue, plage de sable, léchait la salive océane.
Les rochers qui nous entouraient étaient si hauts et la paroi si abrupte, que nous nous trouvions prisonniers de cette crique.
- On n'a pas dû prendre la bonne entrée, commentais-je.
- Ça dépend, fit Laura sur un ton malin. Peut-être qu'en déplaçant une pierre, on va ouvrir une porte secrète qui va...
-... nous conduire à la Cité enfouie de l'Atlantide, enchaînais-je en riant.
- Ou simplement une porte vers une quatrième dimension...
Je tapais mon poing au creux de ma main.
- Bon sang, mais pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ?
- Mais... parce que c'est moi qui possède l'intuition féminine. C'est de naissance.
Je lui souris avec tendresse. Je ne voyais pas qui d'autre que Laura aurait pu, dans ces circonstances, se transposer dans un jeu d'aventure et s'abstraire de la réalité.
Nous poursuivîmes ce délire quelques minutes puis nous en vînmes à nous poser la question essentielle : Que feraient des vrais héros, genre Indiana Crusoë, s'ils étaient dans notre situation ?
- Etablir un campement et puis essayer d'avancer dans la mer pour contourner les anses de la crique.
- A la nage ? objecta Laura.
- Oui, j'ai peur de ne pas pouvoir faire décoller l'hélico ici et...
Laura montra un signe d'agacement.
- Ça suffit ! ça n'est plus drôle.
Je n'insistai pas et lui expliquai mon projet. Il devait être possible, en se mettant à l'eau, équipé d'un gilet de sauvetage, de suivre la paroi rocheuse qui s'avançait dans la mer.
Laura fixa les murs de notre "prison" et réfléchit assez longuement.
- L'idée est tentante mais... à une seule condition.
Je la regardais avec inquiétude.
- Oui, c'est moi qui pars en reconnaissance.
- Ça va pas, m'insurgeais-je. C'est trop dangereux !
- Trop dangereux ? fit-elle en me regardant d'un ton artificiellement étonné. Je suis sûre que tu étais sur le point de m'expliquer que tu ne courrais aucun danger...
L'argument était autant perfide que pertinent. Je finis par convenir que c'était effectivement aussi dangereux pour moi que pour elle.
- Ce n'est pas tant le risque, me confia-t-elle, que l'idée de rester là à t'attendre.
- C'est vrai... Tu préfères que ce soit moi qui m'y colle ?
Elle fit signe de la tête.
Lorsque nous eûmes fini de fixer le canot sur le sol pour en faire un abri, Laura s'équipa. Sa tête émergeait à peine du gilet de sauvetage. Elle ne prit qu'un filin et un couteau.
- De toute façon, je ne vais pas très loin, fit-elle alors qu'elle avait déjà le dos tourné.
Je la vis entrer dans l'eau, longeant la paroi. Elle faisait en quelque sorte, de la varappe en apesanteur. Je la suivis jusqu'à ce qu'elle arrive au bout de la falaise. Elle se tourna vers moi et m'adressa un grand signe avec le bras. Je lui répondis de même. J'étais seul maintenant ; passif et impuissant. Une petite boule se forma dans ma gorge. Je ne voulais pas penser que Laura risquait de ne pas revenir. Je ne pouvais pas m'empêcher d'y penser non plus. Et si ce bras agité au loin devait être la dernière image de Laura ?
Pour passer le temps, j'allais m'asseoir à la limite de la plage. Les fesses au sec et les pieds dans l'eau. Le soleil avait passé midi depuis longtemps et tapait sur ma nuque que j'humidifiais régulièrement. Je songeais à la solitude d'Adam dans un décor paradisiaque, avant qu'Eve n'apparaisse. Eve issue de la... côte. La première mère. La première mer. Cette version de la Bible revisitée par mes mauvais jeux de mots m'amusa.
Je n'attendis pas longtemps avant de voir Laura rebrousser chemin. Arrivée à une dizaine de mètres de la plage, elle s'écarta des rochers et vint vers moi en nageant, engoncée dans son gilet. Elle n'essayait pas de se tenir debout bien qu'elle eut pied. Elle rampa, à la façon d'une sirène, jusqu'à moi. Je m'étais mis à genoux et lui tendais les bras pour l'aider à accomplir les derniers centimètres.
Elle était épuisée et resta un long moment avant de reprendre son souffle. Au bout d'un certain temps, elle prit la parole.
- Falaises et rochers sur plusieurs centaines de mètres, apparemment. Ça n'aurait servi à rien de continuer.
- De l'autre côté peut-être... fis-je pour nous redonner un semblant d'espoir.
- Peut-être... répéta-t-elle. Mais de là où j'étais, on ne pouvait pas voir. Cette partie-là de l'île est en retrait des rochers.
- Tu veux que je m'en charge ?
- Demain, j'irai ! avait-elle répondu aussitôt.
Le lendemain fut une journée très longue. Nous nous levâmes aux aurores et Laura repartit, en longeant l'autre bord. Même signe d'au revoir au moment de contourner les rochers. Je retrouvais, d'instinct, ma place au bord de l'eau. Le soleil montait sans rencontrer de nuage. Je l'avais vu se dégager du tulle de brume bleu orangé où il avait passé la nuit. Lentement, il s'était démaquillé et, maintenant, il était presque blanc. Mon ombre se rapprochait de moi, pourtant, Laura était loin. J'avais peur de regarder dans la direction où elle était partie, de peur qu'elle ne soit toujours pas là. J'aurais voulu fermer les yeux et qu'elle soit là quand je les rouvrirais. C'est presque ce qui se produisit. En fin d'après-midi, sans doute accablé par le soleil, je m'étais réfugié dans un sommeil oublieux. Je fus réveillé par des éclaboussures.
Laura se tenait debout au-dessus de moi. Elle était souriante, alors, je me forçai à plaisanter.
- C'est à cette heure-ci que tu rentres ?
- Oui, le "super" était fermé alors j'ai dû aller jusqu'à l'épicier du coin pour faire mes courses.
Elle me montra une mangue ruisselante d'eau de mer.
- C'est tout ? m'exclamais-je.
- Ben oui, les manguiers sauvages ne prennent pas la carte bleue. D'ailleurs, je ne l'avais pas sur moi.
- Pffttt... tu es vraiment inconséquente, comme fille...
- Oui mais tu m'aimes...
Son ton m'intriguait, elle avait l'air de particulièrement bonne humeur. De plus, elle semblait beaucoup moins épuisée que la veille alors qu'elle était partie beaucoup plus longtemps.
- Bon, alors raconte-moi...
- On s'est trompé de plage, fit-elle. Il aurait fallu arriver quelques dizaines de mètres plus au sud. Là, il y a une grande plage et l'on peut rentrer vers l'intérieur des terres.
- Tu as vu du monde ?
Elle ne me répondit pas mais haussa les épaules d'un air navré. Voyant mon air abattu, elle continua.
- Mais ne t'inquiète pas, il y a largement de quoi vivre en attendant les secours.
- Quels secours ? si tu dis que l'île est inoccupée.
- Ah ? Je ne t'ai pas dit ? Il y a un ponton de bois en bon état, ça prouve que des marins y viennent souvent.
- Des marins ? et pourquoi pas des cannibales ?
Laura ne se démonta pas.
- Parce que je n'ai pas trouvé d'ossements humains. Juste quelques arêtes de poisson et ça.
Elle montra la mangue. Globalement, les nouvelles n'étaient pas bonnes mais elles auraient pu être pires. Il ne s'agissait donc plus que d'une question de patience.
- Tu sais à quoi je pensais, pendant que tu étais loin ? demandais-je.
Elle secoua la tête de manière négative.
- Eh bien, je compatissais avec ce cher Adam et je me disais qu'il devait trouver l'Eden sans intérêt avant l'arrivée d'Eve.
- Et tu irais jusqu'à me comparer à Eve ? minauda-t-elle.
- Propose-moi de croquer ta mangue, tu verras...
Elle ouvrit le fruit en deux et mordit à même la chair juteuse. Je vis son visage s'emplir de dégoût. Elle me tendit le morceau entamé et à peine l'avais-je porté à mes lèvres que je recrachais la pulpe. Laura en fit autant. Le séjour dans l'eau de mer avait donné un goût détestable au fruit.
- Si la pomme du Paradis avait ce goût-là, je comprends qu'Adam et Eve aient préféré faire l'amour.
- Il n'y a pas d'incompatibilité, fit Laura en se laissant tomber près de moi.
Nous reconstituâmes l'histoire d'Adam et Eve pendant une bonne partie de la nuit.
Nous fûmes réveillés par le flop-flop d'un diesel qui avançait dans la crique. Je secouais Laura qui affecta un air blasé.
- Eh mais enfin ! on vient vers nous ! On est sauvé !
Laura regarda sa montre et déclara :
- Pile à l'heure...
Je restais médusé.
Les explications, Laura me les fournit quelques instants plus tard, alors que nous débarquions sur la plage dont elle m'avait parlé, un peu au sud. Accosté au ponton, il y avait un bateau de pêche à moteur.
L'île n'était pas tout à fait déserte. Laura avait rencontré une famille de pêcheurs, ramasseurs de noix de coco ou autres fruits exotiques qui vivaient là en permanence. Chaque semaine, un bateau venait acheter leur récolte. Lorsque la femme lui eut expliqué que le bateau venait le lendemain, Laura eut l'idée de cette petite mise en scène.
- Et si le bateau n'était venu que dans trois ou quatre jours ?
- Rassure-toi, je n'aurais pas poussé le sadisme jusqu'à t'obliger à faire l'amour avec moi pendant quatre jours, murmura-t-elle.
Le soir-même nous avions rejoint une plus grande île où nous trouvâmes un avion-taxi.
Au petit matin, nous avons atterri à l'aéroport de Fort-de-France. Sans le savoir, Laura portait au fond de son ventre, l'espoir d'un monde à naître.