Virtuelle Randonnée

Mary s'étira en gémissant, cambrant exagérément ses reins. Cela faisait plus de six heures qu'elle était devant son terminal, les yeux fixés sur l'écran. Elle posa ses lunettes devant elle et se frotta les yeux avec les poings à la façon d'un bébé. 4h32 du matin. Mary se versa une dernière tasse de café, froid, dégueulasse, comme d'habitude, puis déconnecta l'ordinateur, comme chaque soir au moment d'aller se coucher.

Mary avait trente ans depuis longtemps. L'âge lui avait plu, alors elle avait décidé de s'y arrêter. Elle était vêtue d'un T-shirt flou qui tombait sans grâce à l'aplomb de ses seins libres. Pieds nus, elle portait, à même la peau, un jean's sans âge. Elle n'attachait pas d'importance à la façon de s'habiller. Pour elle, les vêtements n'étaient qu'une protection contre le froid. La coquetterie et la pudeur lui étaient étrangères. Il lui arrivait de rester plusieurs jours ainsi, à l'aise dans sa nudité.

Mary habitait dans un immeuble souterrain situé au-delà du cercle arctique. Elle s'y était volontairement recluse, le temps d'achever la rédaction d'un ouvrage dont l'ambition n'était rien moins que de servir de bible aux étudiants de sociologie. Il s'agissait de créer une sorte de super encyclopédie regroupant et reliant de façon "intelligente" et évolutive toutes les connaissances et tous les documents, écrits, auditifs et visuels qu'elle agrémentait de ses propres annotations. En se connectant, elle avait accès à toutes les médiathèques universitaires du monde et, ainsi, pouvait se consacrer à son "œuvre" sans être distraite par les contraintes de la vie sociale.

Pour cela, elle avait fait le choix, parfois pesant, de la solitude. Là-bas, loin, quelqu'un qui l'aimait l'attendait et, lorsqu'elle se sentait lasse ou dépassée par l'ampleur de la tâche, le besoin de se retrouver lui redonnait l'élan nécessaire.

Mary avait éteint l'ordinateur après avoir relu le message qu'elle venait de lui envoyer. Souvent, le soir, elle achevait sa journée de travail en lui écrivant et en relisant leurs lettres électroniques, comme une façon de lui souhaiter bonne nuit. Le courrier électronique leur permettait de s'écrire, d'échanger des images et des voix.

Pourtant, la tiédeur artificielle de l'appartement vide ne remplaçait pas la chaleur de l'"autre".

Mary habitait dans un des nombreux bâtiments souterrains construits à la fin du vingt-et-unième siècle. A cette époque, la couche d'ozone n'était plus qu'un mince tulle qui semblait devoir continuer à s'effilocher irrémédiablement.

Seules des constructions souterraines auraient pu permettre alors de s'abriter des ultra-violets. L'homme du vingt-deuxième siècle s'apprêtait à redevenir un homme des cavernes. Il savait qu'il ne s'agissait, de toute façon, que d'un moyen de prolonger l'agonie puisque la vie à la surface allait sans doute disparaître. Il espérait simplement que cela prendrait longtemps...

La planète commençait à se réchauffer. La glace des pôles fondait doucement mais c'est à ces endroits que les rayons du soleil étaient les moins dangereux. De plus, le terrain était vierge et appartenait à la communauté mondiale. On commença à construire des immeubles sous la banquise, dans le sous-sol arctique. Des villes champignons étaient nées ; des villes truffes.

En 2245, cette période pré-cataclysmique n'était plus qu'un mauvais souvenir car, en quelques années, les scientifiques avaient réussi à mettre au point une technique permettant de régénérer la couche d'ozone.

La population des villes de glace avait alors fondu plus vite qu'un printemps. Beaucoup de ces villes étaient désertes. Certaines étaient utilisées comme centres ouvriers délocalisés ; d'autres comme lieux de réunions internationales et de congrès scientifiques. Ces cités aveugles étaient sans âme, sans culture, presque sans administration. Indépendantes entre elles, elles étaient généralement constituées en zones franches pourvues d'un statut d'ex-territorialité où la législation était réduite à sa plus simple expression : celui qui troublait l'ordre était renvoyé vers son pays d'origine qui, le cas échéant, était seul habilité à le juger et à le condamner. Ces expulsions sans appel étaient du ressort tout à fait discrétionnaire de l'administration ; plaçant chacun en situation d'extrême précarité.

Mary habitait au "moins six", sixième et dernier sous-sol. La plupart des appartements de ce niveau étaient vacants et elle n'avait pas de contacts avec ses rares voisins. Ceux qui avaient choisi, comme elle, d'habiter tout au fond de cette tanière étaient souvent de vieux rats célibataires ; ermites occasionnels ou non.

Son appartement était spacieux. Il se composait d'une pièce unique, sans cloison. La salle de bain était formée d'une baignoire au ras du sol ; seuls les WC étaient fermés.

Mary se tenait debout, immobile, son mug à la main. Les yeux dans le vague, elle buvait, par petites gorgées, l'eau tiédasse colorée de café.

L'ordinateur était installé sur le bureau, au milieu de la pièce. La zone nuit, constituée d'un matelas posé sur le sol était à l'opposé de la porte d'entrée.

Les lieux ayant été conçus, à l'origine, pour accueillir des réfugiés, les décorateurs avaient songé aux gens qui allaient y vivre en permanence et qui risquaient de développer des sentiments de claustrophobie. Le plafond et les murs étaient recouverts d'un écran unique reproduisant un paysage variable et choisi par le locataire. Ce pouvait être aussi bien une forêt que le fac-similé d'un appartement classique. Par les fenêtres, on voyait la rue et un système holographique en commandait l'ouverture fictive, laissant entrer le bruit et les odeurs.

Ce pouvait être n'importe quelle fiction ou n'importe quelle réalité car des caméras situées partout sur la planète formaient un maillage complet. Chacun pouvait voir ce qui se passait n'importe où dans le monde.

Le Big Brother annoncé et dénoncé par Orwell était devenu, deux cent cinquante ans après 1984, presque une réalité. Il ne s'agissait pas d'une surveillance organisée par un gouvernement. Chacun pouvait être témoin de tout ce qui était public à tout moment. Rien n'était enregistré ni archivé ; un Big Brother fraternel. Pas besoin de se déplacer pour aller voir ailleurs si l'on y était. Il suffisait de s'y rendre électroniquement.

Ce jour-là, Mary avait opté pour un décor réel polaire ; sans le froid. La nuit était tombée depuis plus d'un mois et, dans le ciel parfaitement dégagé, la voie lactée scintillait autour de l'étoile du nord. Bientôt, ce serait la période des aurores boréales. La nuit de Mary prendrait alors des couleurs de rêves, vertes, roses ou bleues ondoyant au gré des champs magnétiques.

Mary semblait préoccupée. Les sourcils froncés, elle regardait au fond d'elle-même. Les derniers messages qu'elle avait reçus manquaient d'enthousiasme. Ils ressemblaient plus à des échanges de politesse entre partenaires d'un vieux couple qu'à des déclarations passionnées exacerbées par l'absence. Mary avait un mauvais pressentiment.

Elle se dirigea jusqu'à son lit et s'y allongea sans se dévêtir. Elle ramena une couverture de laine grossière par dessus ses épaules et se pelotonna en chien de fusil. Autour d'elle, la nuit polaire se mirait sur la glace. Mary ne mit pas très longtemps avant de s'endormir sous le regard chatoyant des étoiles.

Un cauchemar la tira de là, moins de deux heures après. Elle était trempée de sueur. Engourdie de sommeil et frigorifiée, elle se débarrassa du t-shirt qui lui collait à la peau et s'essuya avec une serviette qu'elle jeta en boule, sur ses vêtements au pied du lit. Elle reprit sa place sous la couverture qu'elle remonta jusqu'au nez.

Elle ne parvint pas à retrouver le sommeil. Chaque fois qu'elle était sur le point de glisser, une force intérieure lui faisait rouvrir les yeux. Elle crut pouvoir trouver une forme d'apaisement en glissant sa main entre ses cuisses et en se caressant doucement. Elle ne trouva pas le plaisir que, d'ailleurs, elle ne cherchait pas mais elle permit ainsi aux dernières heures de la nuit de passer dans une sorte de quiétude rassurante.

Lorsque son réveil se mit en marche, elle se leva d'un bond, comme libérée. Mary se dirigea nue jusqu'au coin cuisine où elle se prépara un bol de café qu'elle posa sur un plateau à côté d'un paquet de gâteaux secs entamés. En passant près du bureau, elle mit en route l'ordinateur mais n'attendit pas que la procédure d'initialisation soit achevée. Emmenant avec elle le plateau, elle s'installa dans la grande baignoire ronde au ras du sol. Elle ouvrit le robinet et se laissa lécher par l'eau, comme une plage par la marée montante. Elle y demeura le temps de prendre son petit déjeuner. Avant de s'extraire, elle s'immergea complètement et reparut aussitôt, ses courts cheveux châtains collés sur les tempes et sur la nuque. Elle confia au ventilateur à air chaud le soin de la sécher.

L'ordinateur émit un bip qui attira son attention. Son visage se détendit. Un message à l'écran annonçait l'arrivée d'un courrier. Elle consulta aussitôt la boîte à lettres. Elle lut et relut plusieurs fois le message. Son visage se crispa, comme pour résister à une douleur. D'un coup de poing définitif, elle frappa le bureau.

La nuit polaire régnait toujours à l'intérieur de son appart. Mary n'avait pas allumé d'autre lumière que l'halogène de la kitchenette. Malgré l'obscurité, on la devinait pâle de colère. Elle s'installa au clavier, commença à taper une réponse... mais s'interrompit au milieu, grommelant un méchant "Qu'elle aille se faire foutre !"

"Elle", Rudy, ex-élève de Mary à l'époque où cette dernière donnait des cours de socio à l'université européenne de Gdansk. Rudy avait demandé à Mary d'être son directeur de thèse. Les langues vipérines des amateurs de jeux de mots faciles avaient dit qu'elle était surtout devenue son directeur de baise.

Le message de Rudy était bref "Je ne peux pas poursuivre cette relation par correspondance. Puisque tu ne veux pas sortir de ton trou de phoque sous la banquise, je reprends ma liberté." Message, sans formule de politesse, ni au revoir ni adieu. Une fin de non se revoir.

Aucune trace de sentiments, même défait, dans cette annonce de rupture, aucun regret, aucune nostalgie de leur complicité révolue. Une cassure nette, accompagnée par le craquement définitif de l'iceberg qui se détache de la banquise, dérive, fond et disparaît ; bloc d'eau douce dans l'eau au goût de larmes.

"La petite garce n'a pas eu la force de m'attendre !" marmonnait Mary en fixant l'écran. "Tant pis..."

Elle était soudain lasse de la solitude. Lasse du silence. Lasse de la banquise. Lasse d'être en retrait du monde. Mary se connecta sur le changeur d'environnement. Elle choisit "ville", "image réelle", "actuel" et entra d'instinct le nom de la ville où habitait Rudy, dans le sud de l'Allemagne. Le plan s'afficha à l'écran. Elle déplaça le curseur jusqu'à l'endroit choisi et valida. Aussitôt, la nuit s'estompa. Deux fenêtres se dessinèrent sur le mur gauche. Juste à côté, une porte-fenêtre donnait l'illusion qu'on pouvait sortir sur une terrasse où le soleil artificiel faisait vivre des plantes holographes. Le paysage montrait, au loin, les cimes des Alpes tyroliennes rendues floues par les nuages et la brume.

Mary regarda ce panorama avec un pincement au cœur. Rudy et elle avaient souvent rêvassé en contemplant ces montagnes, depuis l'appartement de Rudy. Mary se leva, se dirigea vers une des deux fenêtres et reconnut la rue. La scène se déroulait en temps réel. Les gens qui s'animaient derrière l'écran étaient ceux qui, à cet instant, marchaient sur le trottoir à plusieurs milliers de kilomètres de là.

Mary eut un nouveau tiraillement du côté de la poitrine lorsqu'elle reconnut Rudy en compagnie d'un homme. Elle tendit la main pour ouvrir la fenêtre et s'arrêta au milieu de son geste stupide. Elle assista, impuissante et rongée par la haine, au baiser que ces deux-là s'échangèrent avant de se séparer. Le jeune homme s'éloigna et Rudy se dirigea vers la porte de son immeuble, sortant du champ visuel de Mary.

Elle ressentit soudain une impression d'étouffement. Elle n'avait plus qu'une idée, foutre le camp de cet appartement. Il aurait été simple de changer de décor mais Mary aurait eu l'impression de tricher. Elle s'habilla et sortit.

Des rues en trompe-l'œil holographique avaient été reconstituées dans le couloir qui desservait le sixième sous-sol. De l'extérieur, les appartements apparaissaient comme des pavillons isolés. Seules manquaient les voitures. Malgré l'atmosphère "naturelle", Mary s'y sentait aussi mal à l'aise qu'un mineur au fond d'une galerie.

Mary ne rencontra qu'un homme, assis sur le pas de sa porte, qui la regarda passer, l'air hagard et l'interpella "Vous croyez qu'il va pleuvoir, aujourd'hui ?" Il s'agissait d'un de ces pauvres types qui vivaient sous terre depuis trop longtemps et que leur folie avait fini par rejoindre.

Une autre fois, elle lui aurait adressé un sourire complaisant et répondu une banalité. Mais, ce jour-là, elle n'éprouvait aucune pitié à l'égard de quiconque. Elle le traita de "pauvre malade". Le type la considéra sans se départir de son air hébété et haussa les épaules. Sans quitter son univers, il enchaîna "J'espère au moins qu'on n'aura pas de grêle."

Sur le plafond, poussés par un vent sans souffle, passaient des nuages stériles.

Mary hâta le pas et se présenta à la porte de l'ascenseur sans rencontrer personne d'autre. Elle s'y engouffra prestement et appuya sur le bouton "-1".

Le premier sous-sol ressemblait à une véritable ville ; un centre commercial dans lequel les magasins occupaient plusieurs niveaux. Le premier sous-sol était situé à une profondeur importante, ce qui donnait l'illusion que le plafond frôlait le ciel. Il avait été conçu de façon à laisser une couche suffisante de glace pour se protéger de la défaillance annoncée de la couche d'ozone.

Afin de permettre l'approvisionnement des magasins, des véhicules électriques étaient autorisés à circuler à cet étage. Parallèlement, des trottoirs roulants facilitaient les déplacements des habitants de la cité.

La foule effraya Mary qui n'était pas venue là depuis plusieurs semaines ; grouillement des gens, brouhaha des voix et des musiques easy-listening enchevêtrées. Il lui sembla qu'elle allait se trouver mal. Une voiture la frôla. Le conducteur la regarda "Hé ! Faites gaffe si vous voulez pas vous retrouver au moins deux !". Le moins deux abritait, entre autres, les administrations, l'hôpital et le crématorium. On avait pensé qu'il valait mieux le placer au cœur de la cité. Les calories dépensées par l'incinération participaient ainsi au chauffage de la ville. Sauf accident, on mourait rarement ici. Les habitants repartaient généralement passer leurs vieux jours en surface, dans leurs pays d'origine.

Mary grogna quelque chose à l'encontre du chauffeur puis reprit sa route sur le tapis roulant. Elle marchait afin d'aller plus vite et bousculait sans s'excuser les gens qu'elle doublait.

Elle arriva au New-York, un établissement dont la décoration intérieure montrait des rues de Manhattan. La situation changeait chaque jour. Ce jour-là, il représentait un restaurant panoramique au dernier étage d'une des jumelles du World Trade Center. On apercevait d'un côté Ellis Island sur laquelle une statue prétendait depuis des siècles éclairer le monde avec la flamme de la liberté. Les twins étaient restées les deux plus hauts bâtiments de Big Apple, les hommes avaient cessé de construire des gratte-ciels à la mesure de leur orgueil. L'Empire State était conservé comme un symbole, bien qu'il ne fût plus utilisé depuis des décennies pour raisons de sécurité. Là-bas, de l'autre côté de l'île, un immense stade. Il paraît que s'élevait là, jadis, les bâtiments d'une organisation internationale qui rêvait que des nations pouvaient être unies. Lorsqu'il se fut agi de donner un nom au stade, certains, en mémoire du bâtiment qui l'avait précédé, avait suggéré "Utopia Stadium".

Mary s'avança jusqu'à une table près d'une grande baie vitrée qui dominait l'Hudson et s'y installa. Un serveur s'approcha.

- Tiens... Mary... tu es sortie de ton trou ?

Mary leva la tête.

- Gus ? tu travailles ici ? je croyais que tu...

Gus l'interrompit d'un geste de la main.

- Tu sais, il s'en passe des choses en un mois ! Ça fait bien un mois, hein, qu'on ne s'est vu ?...

Mary fit une moue. Elle n'en savait rien, une semaine, un mois, six mois.

- Si, insista Gus. Souviens-toi, c'était à l'expo Paul Klee, l'art traditionnel. Ça fait pile un mois.

Mary acquiesça. Puisqu'il le disait, ça devait faire un mois. Elle se souvenait avoir visité cette expo qui ne lui avait, par ailleurs, pas procuré une grande émotion. Elle marmonna un vague "peut-être". Gus la dévisagea et remarqua son air contrarié. Il adopta un ton neutre.

- Je te sers quoi ?

- Bloody Mary...

- Par goût ou par état d'âme ? plaisanta Gus.

- Un peu des deux, répondit-elle, laconique.

- Ok, c'est pas le jour à plaisanter, constata-t-il en souriant. Je te l'amène.

Mary esquissa un sourire de remerciements puis se tourna vers la baie vitrée. En bas, dans la rue virtuelle, des centaines de fourmis s'agitaient sur les trottoirs, essayant de passer de l'un à l'autre sans se faire écraser par les gros scarabées qui fonçaient sur l'asphalte.

Il y avait des gens seuls, d'autres en couple... Elle serra les poings en pensant à Rudy, cette petite pute qui s'était jetée sur la première queue qui passait à portée de chatte, effaçant d'un coup de reins plusieurs mois de bonheur partagé. La jalousie se mêlait à la colère lorsque Mary imaginait le plaisir de Rudy dont elle était exclue. Comment avait-elle le front d'être heureuse, de rire, de baiser, de rêver, sans elle ? Depuis combien de temps ce petit manège durait-il ? Connaissait-elle ce type avant ? En avait-elle connu d'autres pendant leur liaison ? Est-ce que...

Le bruit du verre que Gus posa devant elle mit un terme au délire parano de Mary.

- On s'y croirait, hein ? fit Gus en désignant la rue. Ça m'a toujours bluffé ce truc. J'arrive pas à croire que c'est du bidon.

- C'est pas plus extraordinaire que la télé, répondit Mary en haussant les épaules.

Gus paraissait rêveur.

- Ouais... mais même l'écran de télé hologaphique ne restitue pas ce sentiment de réalité. J'ai toujours l'impression que je pourrais ouvrir la fenêtre, crier et que quelqu'un, en bas, se retournerait pour me faire signe.

La naïveté de Gus arracha un sourire complaisant à Mary.

- Oui, ça serait si facile si la virtualité était à portée de voix.

- Mais il ne s'agit pas de virtualité ! s'exclama Gus. Tout cela est réel ! Il s'agit d'une réalité "ailleurs".

- Je ne le sais que trop... murmura Mary. Je ne le sais que trop qu'il s'agit de la réalité.

Gus trouva cette remarque étrange mais n'y accorda guère d'attention. Il enchaîna.

- Je connais même un type qui prétend qu'on peut pénétrer ces images-là.

Mary avait entendu parler de ce genre de théorie. Des gens qui prétendaient qu'on pouvait voyager dans le temps, d'autres qui pensaient qu'on pouvait se déplacer instantanément par le biais d'une image. Il ne suffisait, après tout, que de voyager à la vitesse de la lumière !

- Tu ne crois tout de même pas à ces illuminés, blagua Mary.

Gus se força pour répondre non. Il craignait le ridicule mais soupira :

- Avoue que ça serait chouette, non ?

Mary laissa passer un long silence et but un trait de Bloody Mary. Un filet de mousse rouge se déposa sur sa lèvre supérieure.

- Sans doute, oui... sans doute... répéta-t-elle d'une voix absente.

Elle pointa deux doigts en direction d'une fourmi, mimant un vieux pistolet laser et lâcha "pfff", "pfff"...

- Hè !!! s'exclama Gus. Confonds pas les gens avec des cibles de jeux videos. C'est pas un shoot'em up. J'évoque la possibilité de voyager à travers les hologrammes et toi tu t'en sers déjà pour trucider la planète...

Mary éclata de rire.

- Tu as raison, Gus... mais il y a des jours où mes vieilles théories pacifistes battent de l'aile. Et puis ça fait du bien de se défouler en "vire tue elle".

Elle avait bien décomposé les syllabes pour que Gus saisisse le jeu de mot dont elle était assez fière. Celui-ci émit d'ailleurs un sifflement admiratif.

- Joli...

Elle tendit sa carte de crédit.

- Tu restes pas pour parler un peu ? demanda Gus, désolé de la voir partir.

Elle fit non de la tête.

- Ça me file le bourdon, de voir ces gens à l'air libre...

- Ni plus libre, ni moins libre que toi, fit Gus. D'abord, t'as pas fini ton verre.

- Tu es libre de le boire, ironisa-t-elle sans enthousiasme.

Elle se leva et quitta New-York. Elle se retrouva dans la gigantesque galerie marchande plus artificielle que virtuelle. Les gens passaient devant elle sans la remarquer. Elle se demanda si elle n'était pas elle-même une sorte de présence virtuelle destinée à faire croire aux autres qu'ils n'étaient pas seuls.

Elle entra dans un espace-jeu ; un de ces lieux où l'on pouvait jouer à tout, en solitaire ou en réseau. Il y avait aussi bien des jeux de réflexion, que des jeux de rôles, de simulation, érotiques, pacifiques ou violents. La femme de l'accueil la reconnut et lui adressa un large sourire.

Syd connaissait assez bien Mary. Il leur était arrivé une fois de pousser la simulation jusqu'à la réalité au cours d'un jeu de rôles érotique. Mary avait regretté de s'être ainsi abandonnée. Elle s'en voulait d'autant plus aujourd'hui d'avoir été infidèle à Rudy, par accident, par inadvertance...

Syd, quant à elle, trouvait dommage que Mary n'ait jamais donné suite à cette soirée. C'était une jolie jeune femme brune aux formes bien dessinées, toujours impeccablement pomponnée, le rouge à lèvres brillant, les ongles comme des écailles de nacre, le contour des yeux soutenu par du Rimmel. Elle vivait seule dans la cité, quelque part au quatrième sous-sol. Elle avait insisté pour que Mary passe la voir mais cette dernière avait toujours esquivé.

Aujourd'hui, Mary avait mauvaise conscience en se présentant devant elle. Syd lui prit la main, Mary se dégagea aussitôt.

- Je passais faire un tour, histoire de voir si tu n'aurais pas quelque chose pour me défouler.

Syd lui adressa un sourire complice.

- J'ai bien une idée mais... je ne crois pas que ce soit ce que tu cherches.

Mary saisit l'allusion et préféra ne pas y répondre.

- Effectivement, je voudrais du virtuel pur, rien que du virtuel. En même temps, je cherche quelque chose capable de faire monter mon adrénaline et de me défouler.

- Ça correspond tout à fait à ce que je pouvais te proposer, persifla Syd.

Mary eut un rictus d'agacement.

- Je voulais juste plaisanter.

D'un geste de la main, Mary fit comprendre qu'elle ne lui en voulait pas.

- Tu as des problèmes ? demanda Syd.

Pour toute réponse, Mary émit un grognement d'ours polaire. Syd soupira.

- Je vois... j'ai un simulateur de type assez nouveau, ça s'appelle brain-shuffle. Un jeu de rôles qui peut être assez violent, c'est selon ton humeur, mais... c'est à tes risques et périls...

Mary fronça les sourcils :

- Quels risques ?

- Viens, je vais t'expliquer...

Syd entraîna Mary dans un salon où était installé une sorte de siège très incliné surmonté d'un casque. Mary s'étonna :

- Qu'est-ce qu'il a de plus que les autres ton simulateur ?

- Sur la forme, pas grand chose. Mais sur le fond, il fait appel à tes réactions les plus primaires. Le champ magnétique induit par le casque est capable d'annihiler ton sur-moi. C'est à dire que tu ne contrôleras plus tes pulsions et que tu ne les refouleras plus.

- Oui, merci... fit Mary, agacée, je sais ce que c'est que le sur-moi mais quel est le risque, c'est un jeu, non ? Dès que le casque est retiré, je récupère ma personnalité, non ?

- Oui... oui, bien sûr...

Le visage de Syd affichait des signes évidents de contrariété.

- Il y a un problème ? insista Mary.

- C'est que... on a eu un accident une fois... enfin... deux fois mais la seconde, on ne sait pas bien...

- Et... la première fois ? demanda Mary, anxieuse.

- Le type a dû être renvoyé dans son pays...

- Et...?

- Il y purge une peine pour meurtre...

- Ah !

- Mais rien ne prouve que cela vienne du jeu, s'empressa de préciser Syd.

- Si rien ne permet de mettre le jeu en cause, reprit Mary d'une voix lente et calme, où est le problème ?

- En fait, j'en sais rien !

Syd se torturait les mains de façon fébrile.

- C'est sans doute une coïncidence. Les deux types sortaient d'ici quand ils ont... fait des bêtises.

- Bêtise ? Le mot est faible s'il y a eu un meurtre. Et l'autre ? Quelle... bêtise ?

- Oh, il n'a rien fait de mal. C'est plutôt lui qui était victime. Il est tombé dans un état de prostration complète. Incapable de dire un mot. La terreur se lisait sur son visage. Il aurait vu le diable en personne, il n'aurait pas été plus choqué.

- Le diable ne me fait pas peur, répondit Mary avec arrogance. Mais pourquoi ces deux comportements si différents feraient-ils penser que le jeu est responsable ?

Syd haussa les épaules.

- J'en sais rien... c'est pour ça que je me dis que le jeu n'est peut-être pas en cause...

- Et puis ça te rassure de penser ainsi, non ?

- Ce que je sais, je l'ai appris après, c'est que l'un des types était arrivé au bout du jeu et que l'autre avait été éliminé.

- Je parie que c'est le meurtrier qui était sorti vainqueur.

Syd acquiesça.

- Quel est le scénario de ce jeu ?

- Il n'y a pas de scénario, c'est ce qui en fait l'originalité et sa puissance. Tu t'installes, tu passes le casque et ton inconscient est lu, analysé, déchiffré. Brain-shuffle détermine tes angoisses, tes forces, tes faiblesses et les met en scène.

- Comme le ferait le cerveau pendant le sommeil, pour générer un rêve.

- ...ou un cauchemar, oui... sauf que la machine va apporter dans ton rêve des éléments qui te sont étrangers. Elle va modifier ta façon de "rêver" en te proposant d'autres situations, d'autres peurs et tu vas devoir lutter contre ton propre cerveau.

- Je trouve ça plutôt excitant...

- N'oublie pas une chose, tu ne dormiras pas ! Tout se déroulera dans un état de parfaite conscience. Bien sûr, tu ne seras pas blessée ni mutilée ni même tuée, mais tu ressentiras les exactes douleurs de tes blessures et tu les endureras, de gré ou de force jusqu'à ce que la machine déclare que la partie est finie, que tu aies perdu ou gagné.

- On ne peut pas arrêter en cours ?

- Tu peux décider d'arrêter de "rêver", toi ?

Mary jugea que l'argument était pertinent. Elle considéra le lieu d'un air dubitatif. Syd compléta sa réponse.

- Il y a évidemment la possibilité d'arrêter, comme dans chaque jeu, lorsque la machine ou le joueur ont une défaillance, en conformité avec les normes de sécurité.

- Je n'étais pas venu chercher quelque chose d'aussi perfectionné. Juste une petite babiole où on éclate tout ce qu'on croise.

- Comme ces vieux jeux d'arcade... oui, je vois... j'en ai aussi, viens, je vais...

Mary posa sa main sur son bras. L'autre s'immobilisa, troublée par ce qui aurait pu être une invite.

- Pourquoi m'as-tu proposé ce jeu-là ?

- Une idée... comme ça... une sorte d'intuition... tu es une fille pas banale et je sais que tu n'es pas du genre à reculer devant les défis.

Mary émit un bref ricanement.

- Si je ne te connaissais pas un peu, je prendrais ça pour un compliment mais... qu'as-tu à gagner si je ressors prostrée ou si je vais tuer quelqu'un ?

- Je t'ai dit que je n'ai aucune preuve que la mach...

Mary la saisit par les épaules.

- Aïe... tu fais mal, gémit Syd en essayant de se dégager.

Elle l'avait plaquée contre le mur. Leurs corps étaient en contact, ventre contre ventre. Syd ferma les yeux, sa bouche s'entrouvrit et Mary ressentit un trouble profond. La chaleur empourpra ses joues. Un fourmillement agréable prit naissance au creux de son ventre et diffusa dans tout son corps. Elle essaya de maîtriser sa respiration et s'écarta doucement de Syd, immobile contre le mur. Une goutte de sueur perlait sur chacune de ses tempes.

Syd ouvrit les yeux, surprise par la réaction, et découvrit le visage défait de Mary. Syd n'était pas dupe, elle se savait étrangère au désarroi de Mary. Elle en éprouva une jalousie confuse.

Elle se râcla la gorge pour se défaire de sa propre émotion.

- Je... je suis désolée. Je n'aurais pas dû chercher à rallumer...

- Laisse tomber... ça n'a aucune importance.

- Considère-moi comme une amie - au moins comme une confidente - et aies l'honnêteté de dire que "ça" a de l'importance et que "ça" te fait mal. Même si tu ne veux pas me dire ce qu'est exactement que ce "ça".

Mary la dévisagea avec un sourire désabusé.

- "Ça" fait mal... finit-elle par dire, la voix prise dans un voile au goût de larmes.

Syd posa la main sur sa nuque et la patouilla maladroitement comme on le fait pour consoler un enfant. Mary ne chercha pas à se dégager.

- Je crois que je vais essayer ce jeu, fit-elle en désignant le siège.

- Ça n'est peut-être pas une bonne idée, finalement, si tu n'as pas les nerfs solides aujourd'hui. Une autre fois peut-être...

- Maintenant !

Sa voix était plus sèche que ses yeux.

- Comme tu veux, se résigna Syd. Installe-toi.

"D'une façon ou d'une autre, je vais me vider le cerveau", songea Mary en se dirigeant vers le fauteuil. Elle s'y installa, posa ses bras sur les accoudoirs, enfilant les gants sensitifs. Elle ressentit aussitôt la tiédeur du courant bas voltage qui captait l'influx nerveux parcourant ses membres. Elle posa sa tête en arrière et eut l'impression d'être perforée par des milliers d'aiguilles miniatures.

Syd remarqua sa grimace et expliqua :

- Ne t'inquiète pas, ce sont des micro-électrodes qui vont "lire" les mouvements de ton corps tout en t'empêchant de bouger réellement.

- Je suis... je suis paralysée ? c'est ça ?

- Disons que tu es momentanément désactivée. Tu es libre de tes mouvements dans ton crâne. Ton corps n'existe plus que pour le jeu. Tu n'auras pas besoin, comme dans les anciens espaces virtuels, de faire un pas vers la gauche pour te déplacer à gauche. Là, il te suffit de penser que tu vas à gauche pour y aller. De même, ton corps ne ressent plus rien.

Syd lui pinça la cuisse. Mary n'eut aucune réaction.

- Tu n'as rien senti ?

- Senti quoi ?

- Rien, je vérifiais simplement que tu étais bien branchée.

Syd ne put s'empêcher de faire remonter sa main entre les cuisses de Mary, immobile et insensible, et de la poser en conque sur son sexe.

- Je pourrais abuser de toi, si je voulais, dit-elle d'une voix empreinte de douce perversité.

Mary sourit.

- Cela n'aurait aucun intérêt pour toi puisque mon corps est "mort"... D'autre part, si tu le faisais, je crois que je te tuerais comme n'importe quel salaud de violeur.

Mary s'était exprimée d'une voix à la fois calme et autoritaire. Syd ôta vivement sa main.

- Bien sûr, je plaisantais... c'était juste pour te faire comprendre la situation. Tu... tu es toujours d'accord ?

- Je n'ai pas l'habitude de changer d'avis !

Syd s'abstint de commenter.

- De toute façon, ne t'inquiète pas, la machine est conforme aux normes sanitaires de l'OMS. Tu es sous suivi médical constant.

- Tu me l'as déjà dit, s'irrita Mary.

Syd abaissa le casque sur la tête de Mary puis s'éloigna. Sa présence était inutile. Mary était "partie". Il ne restait que son corps, enveloppe inerte, et son cerveau connecté comme une carte électronique au logiciel de jeu.

Dès que le casque était descendu, Mary avait ressenti ce flash qu'elle connaissait bien et qui indiquait que le jeu était commencé. Cependant, aucun scénario ne se mettait en place. Au contraire, une sorte d'engourdissement la gagnait. Elle avait l'impression d'être aspirée par un sommeil artificiel. Elle n'essaya pas de lutter. Pourtant, elle ne s'endormit pas. Elle se sentait transportée et traversait à toute vitesse des lieux qui lui étaient familiers. Des visages s'associaient à ces lieux, et puis des sensations de plaisirs ou de malaise. Elle visitait sa mémoire et les souvenirs s'imprimaient dans sa conscience avec une précision qui n'avait d'égale que leur fugacité. Elle tournait les pages de sa vie avec une rapidité monstrueuse. Bientôt, il lui sembla que le film ralentissait et repartait en arrière. Mais au cours de ce nouveau voyage, n'apparaissaient que des moments plus importants de sa vie. Sa mémoire - ou le logiciel de jeu - semblait avoir fait un premier tri. Il y eut un deuxième puis un troisième tri. Il ne restait que des lieux, des événements et des personnages qui avaient marqué la vie de Mary. La mort de son père, des suites d'une maladie dégénérescente, lorsqu'elle avait douze ans, sa mère et ses amants, Rudy, ses brillants résultats aux examens, la maison de son enfance, la cité sous la glace ; des événements très précis, riches de détails, complets. Puis il lui sembla de nouveau que sa mémoire était revisitée mais de façon anarchique ; un peu comme si le logiciel qui avait lu son cerveau battait les cartes avant la distribution définitive. Tout devint confus et un scénario étrange se mit en place. Rudy était la maîtresse de son père. Ils se retrouvaient en cachette au fond de la cité arctique. La mère de Mary avait décidé de se venger de l'infidélité de son époux et Mary, atteinte d'une sclérose en plaque, avait pour mission de l'en empêcher avant d'être elle-même totalement impotente et que l'amant de Rudy la viole et la tue.

Dans une pièce voisine, Syd feuilletait tranquillement un magazine vidéo. Elle leva la tête en entendant l'alarme émise par le moniteur de contrôle du logiciel de Mary.

- Merde ! Y a une mauvaise connexion.

Syd s'apprêtait à désactiver le système lorsque l'alarme s'arrêta. Les contrôles passèrent tous au vert et le jeu continua. Syd regarda sa montre, cela faisait moins de deux minutes qu'elle avait laissé Mary. Le système mettait donc moins de deux minutes pour lire complètement la mémoire d'un individu et créer le personnage d'un jeu de rôles.

Cela faisait maintenant près de huit mois que Mary ne se déplaçait plus qu'en fauteuil roulant électrique. Elle habitait seule avec sa mère, en Allemagne. Depuis que son père était parti, sa mère s'était mise à boire. Plusieurs fois, Mary l'avait trouvée, ivre morte, au milieu du salon, barrant le passage de son fauteuil roulant. Elle l'avait écartée, comme elle avait pu, de son chemin. Et puis un jour, sa mère était partie, armée d'un pistolet, avec pour seule idée, de tuer son mari et sa maîtresse, Rudy. Mary avait décidé de la rattraper.

Syd regarda de nouveau le moniteur de contrôle. Il indiquait une activité anormale. Elle appela un collègue.

- Regarde, Stef, on dirait qu'elle lutte...

Stephen fit une grimace. Il avait l'air contrarié.

- Tu lui as proposé brain-shuffle ? Moi, je sais pas pourquoi, mais j'ai un mauvais feeling avec cette bécane.

Syd haussa les épaules.

- C'est pas parce que deux joueurs ont eu un comportement étrange que...

- Ben qu'est-ce qu'il te faut toi ?!

L'homme regardait l'écran sur lequel défilaient des courbes irrégulières.

- Tiens, on dirait que ça s'atténue...

Syd s'approcha à son tour.

- Oui... j'espère...

- Au pire aller, tu connais la procédure pour quitter le jeu...

- Oui, oui, ne t'inquiète pas...

Mary venait de sortir de chez elle lorsqu'un type passa près d'elle et arracha le sac pendu sur le côté de son fauteuil. Elle eut juste le temps de prendre son arme et de tirer. Le type s'étala dans une mare de sang. Son crâne avait littéralement explosé sous l'impact de la balle. Mary était étonnée par sa propre réaction ; elle qui se prétendait non violente, était ravie d'avoir froidement éliminé cet indésirable. Elle venait de vérifier qu'elle était capable de tuer. Elle ne s'attarda pas sur le sort de sa victime et reprit sa route. Quelque part, sa mère se promenait, armée, à la recherche de son père et de sa maîtresse. Il fallait qu'elle aille vite. Sa seule obsession était d'empêcher que son père soit tué. Elle prit un taxi qui l'amena vers l'aéroport. Son fauteuil fut emmené dans la soute d'un avion et un type la porta jusqu'à son siège, dans la cabine. Son père est un salaud ! c'est à cause de lui que sa mère soigne sa dépression à coup de vodka. Ça n'est pas possible, son père est mort alors qu'elle avait douze ans et sa mère s'est envoyée tous les types qui passaient près de sa bouteille. L'avion décolla.

Sur l'écran, les courbes se déformèrent de nouveau. Syd vérifia que les cables étaient correctement branchés.

L'avion fit un atterrissage forcé à plus de mille kilomètres de sa destination. Mary pestait. Elle prenait trop de retard. Elle imaginait son père en train de prendre du plaisir avec Rudy et... non ! ça n'allait pas. Ça n'allait pas parce que l'idée était insupportable. Le scénario était insupportable !

Nouvelle série de parasites sur le moniteur de Syd. Puis de nouveau retour au calme. Un mauvais pressentiment lui demandait de stopper le jeu mais cela allait à l'encontre de sa déontologie : laissez au joueur la liberté de vivre son aventure. Par ailleurs, elle craignait que Mary se moque de sa poltronnerie ou lui reproche de l'avoir interrompue au milieu d'une partie intéressante.

La neige tombait en tempête. Mary était immobilisée dans un hôtel. Personne ne voulait l'emmener. Seule solution, voler un camion et obliger un chauffeur à la conduire là où elle voulait. Elle s'approcha d'un agent de la sécurité, déroba une grenade et menaça de la dégoupiller dans le hall de l'hôtel. Stop. Aucun intérêt. Elle était invalide et tout le monde pouvait fuir la pièce, elle serait toute seule à se faire exploser la cervelle. Elle plaisanta avec l'agent "faites attention, n'importe qui pourrait vous piquer une grenade" fit-elle en souriant. Le type la regarda, suspicieux. Il n'avait pas eu le temps de comprendre. La fille avait l'air inoffensive, pourtant il avait eu l'étrange impression d'avoir été menacé. Il resta sur ses gardes. Mary devait trouver une autre solution. Elle demanda à se reposer, on lui proposa une chambre. Elle insista pour en avoir une dont elle pouvait changer le décor. Elle obtint satisfaction moyennant une certaine somme d'argent. Elle compta ce qu'il lui restait : peu. Elle ne pouvait pas se permettre de dépenser n'importe comment. Même virtuel, l'argent n'est pas inépuisable.

Syd restait vigilante. Elle était inquiète depuis les fausses alertes bien que, maintenant, tout semblât se passer normalement. Elle supposait Mary au milieu de son aventure. "J'espère qu'elle me la racontera", songea-t-elle.

Arrivée dans sa chambre, Mary n'eut qu'une hâte, essayer, au travers des décors holographiques, de localiser sa mère et son père. Elle savait à peu près où pouvaient se trouver son père et cette Rudy, sa maîtresse qu'elle ne connaissait que de nom. Rudy. Elle ne connaissait pas Rudy. Si, elle connaissaitt Rudy. Elle aimait Rudy. Elle la haïssait. L'aimait. La haïssait. L'aimait...

- Viens, ça recommence ! cria Syd.

Son collègue arriva immédiatement.

- Déconnecte-la ! Je ne veux pas d'emmerd' avec cette machine. Il ne manquerait plus qu'un client nous claque dans les pattes. On n'est pas là pour alimenter le "-2".

- Non, laisse... fit Syd, hypnotisée par les courbes anarchiques qui déchiraient le plasma de l'écran.

- Mais tu es folle, cette machine c'est de la merde ! D'ailleurs j'étais contre le fait qu'on l'installe ici. Elle joue avec la mémoire des gens pour recomposer une histoire. C'est obligatoire qu'il y ait des problèmes.

- Il y a des gens qui l'ont essayé sans histoire.

- Oui, mais sans doute ne se sont-ils jamais retrouvés en conflit avec eux-mêmes.

- Tu veux dire ?

- Je veux dire, qu'au cours d'une partie, si le joueur se trouve en contradiction avec son affectif, par exemple s'il fait jouer le rôle du salaud à éliminer à un personnage qu'il aime, il est possible qu'il lutte contre le scénario.

- Tu crois que c'est ce qui se produit ?

- Regarde ce qui s'est passé ! En sortant, un type est allé tuer sa femme et l'autre est prostré comme s'il se barricadait dans un univers étanche.

- Oui, mais on a appris ensuite que sa femme le cocufiait à tour de bras, si j'ose dire...

- Quant à l'autre, au moment même où il jouait, ses enfants ont brûlé vif dans l'incendie de leur maison, à 6000 kms d'ici et il n'en a rien su ! Ça ne peut pas avoir de rapport.

Stef fit une moue.

- Va savoir s'il n'a pas eu la vision du... tiens ton écran s'est de nouveau calmé.

- J'ai vu, fit Syd. Continue ton histoire... à quoi penses-tu ?

- Ça ne tient pas debout mais qui sait si la machine, en pénétrant le cerveau de l'individu, ne met pas en activité des zones inconnues et inutilisées.

- Tu veux dire qu'il donnerait des pouvoirs télépathiques ? s'esclaffa Syd. Tu as raison, ça ne tient pas debout ! La télépathie n'a jamais existé que dans les romans de prétendue science-fiction du vingtième siècle. Et puis, même ! Aussi tragique et dramatique que cela soit, la perte de ses enfants n'expliquerait pas que son état de prostration perdure...

- Mouais, fit Stephen sans enthousiasme. T'as peut-être raison. Télépathie ou autre chose, j'en sais rien... Mais ce que je sais c'est que cette machine est diabolique et que tu devrais la déconnecter dès que possible !

- Jamais Mary ne me croira si je lui explique qu'il y a eu un problème technique...

- Ah ! bon, parce qu'en plus, c'est quelqu'un que tu connais ?

Syd haussa les épaules.

- Qu'est-ce que ça peut te faire ?

Dans sa chambre d'hôtel, Mary avait recréé le décor de la cité souterraine où elle vivait. Elle déplaçait sa caméra de couloir en couloir en couloir, d'étage en étage et, à chaque point de vue, elle s'approchait de la fenêtre et scrutait les passants. Tous ne lui étaient pas inconnus. Il y avait notamment, parmi eux, une fille qui ressemblait à Syd. Il y avait des tas d'autres gens, des lieux qu'elle voyait pour la première fois mais que la mémoire du jeu avait modelisés selon sa mémoire à elle. Au bout d'une galerie marchande grande comme une rue, il y avait une enseigne portant le nom de New-York. Elle positionna son angle de vue face aux portes des magasins d'alcool, pensant y trouver sa mère si elle était arrivée. Elle ne repéra personne qui lui ressemblât parmi la clientèle. On frappa à sa porte, un homme entra sans attendre qu'elle réponde. Il se jeta sur elle, la fit tomber de son fauteuil. Il ressemblait à l'homme qui embrassait Rudy, dans la rue, en bas de chez elle. L'homme releva son pull, puis son chemisier, dégageant ses seins libres. Mary hurlait et se débattait en vain. Ses forces étaient diminuées par la maladie. De plus, le pull entravait ses mouvements et l'aveuglait. Elle sentait les mains de l'homme qui pétrissaient sans douceur ses seins.

L'écran de Syd indiquait le calme plat. Le jeu se déroulait normalement. Elle songeait à ce que lui avait dit Stephen. Se pouvait-il que le cerveau continue à lutter contre ce qui lui paraîtrait anormal ou amoral ? Ça, elle voulait bien l'envisager, bien que le manuel de fonctionnement de la machine n'évoque pas cette question. Quant à la télépathie, ça, non ! Comment un individu dont la mémoire est en osmose parfaite avec une machine pourrait-il comprendre, capter, voir, ou ..., elle cherchait en vain le mot, tant la chose lui était inconcevable.

Mary réussit à attraper, son sac à main. A l'aveugle, pendant que l'homme se débattait sur elle et essayait de lui écarter les jambes, elle trouva une lime à ongles métallique. Elle la planta au hasard. Son agresseur poussa un cri et s'écarta un instant. Elle vit son visage déformé par la haine et la douleur. Une longue balafre sanglante allait de son oreille à sa gorge. Touché mais pas éliminé. La colère de l'homme redoubla. Il gifla Mary, l'assommant presque. Elle sentit l'homme qui la déshabillait et commençait à fouiller son sexe avec ses doigts. La douleur de l'impuissance lui déchirait le ventre.

Le collègue de Syd était revenu. Il jeta un œil sur l'écran.

- Tout a l'air calme...

Syd fit signe que oui, de la tête.

- N'empêche que j'aime pas cette bécane.

Syd esquissa un petit sourire moqueur.

- T'es un anxieux, toi...

Mary recouvrait péniblement ses esprits. Le sang coulait du visage de l'homme et tombait sur elle, ruisselant autour de sa bouche. L'homme pesait de tout son poids. Il ne parvenait pas à la pénétrer mais Mary savait qu'elle ne pourrait pas longtemps continuer la lutte et que la bête odieuse qui cherchait la faille était sur le point de la déchirer et de lui brûler les entrailles avec son venin ignoble. Elle trouva la force de mordre l'homme. Le cartilage de l'oreille craqua entre ses dents et une nouvelle vague de liquide chaud inonda sa bouche. Elle recracha avec dégoût. L'homme voulut de nouveau la frapper mais elle para le coup avec le bras. Elle profita de ce moment pour glisser son autre bras vers son bas-ventre, afin d'en protéger l'accès. Sa main posée à plat faisait barrage au sexe de l'homme dont elle sentait contre sa peau la moiteur. L'homme choppa son avant-bras avec sa main et l'écarta. Diminuée par sa maladie, elle n'opposa pas longtemps de résistance. Le sexe était ouvert, Mary était vulnérable. Si elle ne réagissait pas, elle allait perdre la partie.

Syd et son collègue discutaient tranquillement devant l'écran calme.

Mary planta ses ongles dans les yeux de l'agresseur, l'aveuglant et provoquant une douleur intense. Elle parvint, en rampant, à se dégager de l'homme et approcher de sa veste. Elle extirpa le revolver de la poche et, à deux mains, ajusta son agresseur à hauteur du thorax. La poitrine, sans qu'il lâche un cri. La puissance du projectile fit basculer l'homme en arrière. La tête pendait hors du lit, la bouche ouverte dégueulant un flot rouge brun. Le type avait le pantalon ouvert. Il était mort avant d'avoir débandé. Le sexe retrouva sa flaccidité par à-coups et se recroquevilla définitivement. Les sphincters se relâchèrent et une coulée d'urine se répandit parmi ses poils. Epreuve réussie. Mary était haletante. Son cœur battait à plus de 200 pulsations.

- Dis-donc, ça te brancherait pas de se faire une soirée sympa tous les deux ?

Syd sourit.

- Tu sais bien que t'es pas mon style.

- Je sais, fit Stef en souriant, je ne suis qu'un mec, mais bon, ça n'empêche pas de...

Syd hocha le menton pour dire que :

- Ben si, moi, ça m'empêche...

- Dommage, fit Stef avec philosophie, on ne peut rien contre la nature.

Syd lui adressa un sourire qui le remerciait de sa non insistance.

Mary revint près de la console et reprit son inspection de la cité. Aucune trace de sa mère. Aucune trace non plus de son père. Elle promena sa caméra sur chacun des six niveaux. Elle commençait à désespérer lorsqu'elle finit par localiser l'appartement de son père au sixième et dernier sous-sol. Il était formé d'un grande pièce équipée de façon spartiate ; un bureau, une kitchenette, un lit. Elle reconnut son père, les lunettes relevées sur le front, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire lorsqu'il écrivait. Il était assis face à son écran, torse nu, et semblait concentré sur son travail. Une silhouette apparut dans le champ de la caméra. Mary retint son souffle, elle avait peur que ce soit sa mère. Mais la silhouette se fit plus distincte. Rien à voir avec sa mère, il s'agissait d'une jeune fille plutôt belle. "Je vais enfin voir la tête de cette salope" murmura Mary. La fille s'approcha de l'homme, dans son dos et posa ses bras en écharpe autour de son torse nu. L'homme s'arrêta, pencha la tête en arrière pour aller chercher un baiser. L'obscénité de la scène révolta Mary. Le baiser qu'échangeait son père avec cette fille était ignoble. Ce père qu'elle avait toujours admiré n'était qu'un homme banal.

Le moniteur montra quelques signes de nervosité.

- Et puis je n'ai pas la tête à penser à ça, fit Syd en montrant, de la pointe du menton, les nouvelles irrégularités de la courbe.

Stephen se tourna aussi vers l'écran, de plus en plus soucieux.

- Putain j'aime pas ça ! Ça veut dire quoi ? ça s'affole, ça se calme, ça s'affole de nouveau...

- Et ça se calme encore, on dirait... constata Syd d'une voix neutre.

- Ça vient pas de la machine uniquement, sinon, la défectuosité serait permanente. Je suis sûr que c'est le joueur qui entre en conflit avec le programme par moments...

Syd secoua la tête en signe de négation.

- Une machine ne lutte pas... elle exécute des routines programmées.

- Programmées par un cerveau humain à son insu ! Qui peut dire que la machine ne renvoie pas au joueur ses propres contradictions, ses propres angoisses ?

- Bien sûr que oui ! s'exclama Syd sur un ton d'évidence. Cette machine est faite pour ça ! Pour mettre en scène l'inconscient des joueurs. Battre et redistribuer les cartes de sa mémoire.

Mary regardait sans réagir son père et cette fille qui se bécotaient comme deux tourtereaux. A ses pieds, le cadavre de l'homme qu'elle avait abattu. A quoi cela lui servait-il d'avoir éliminé cet obstacle si elle se trouvait coincée dans une chambre d'hôtel, assistant passivement aux insupportables ébats de son père avec une quelconque petite pute, attendant que sa mère arrive, probablement imbibée d'alcool, et les tue froidement. Elle s'attarda sur le visage de la fille et fut prise immédiatement d'un sentiment très trouble. A la fois une très grande attirance et une répulsion allant jusqu'à l'envie de meurtre. L'antipathie qu'elle éprouvait à l'encontre de cette fille dépassait de loin la légitime jalousie qu'elle aurait dû éprouver envers celle qui déchiquetait l'image de son père. Cette fille devait être éliminée, anéantie, Mary en avait la certitude. Parallèlement, elle ne voyait pas l'intérêt de cette action. Inconsciemment, elle savait qu'elle n'était pas programmée pour cela. Elle aurait pourtant eu envie d'avoir des mitraillettes au bout de son objectif de caméra. Une giclée de plomb aurait réduit cette fille en une espèce de pâtée pour chiens. Son personnage dans le jeu était débordé par une pulsion de haine et de jalousie viscérale. Jalouse de cette fille parce qu'elle écartait les cuisses pour que son père y plante son sexe et crache des milliards de frères et de sœurs morts-nés. Plante son sexe et jouisse. Plante son sexe et la fasse jouir.

Une sorte de flash illumina l'écran de contrôle. Syd et Stef sursautèrent puis, ensemble, rentrèrent la tête dans leurs épaules, comme s'ils s'attendaient à une implosion immédiate et fatale mais rien ne se passa. A vrai dire, plus rien ne se passa. L'écran était out.

- Et merde ! hurla Stef. Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?

- Je sais pas... je... une panne de secteur...

Syd essayait de rassurer Stephen en même temps qu'elle mais son visage était si pâle que même un aveugle s'en serait aperçu.

- Ni panne de secteur ni panne de rien ! La bécane vient de disjoncter. Lance la procédure de déconnexion.

Syd retint sa main une fraction de seconde avant de soulever le couvercle qui abritait le panneau de sécurité. Elle enfonça une touche située en-dessous d'un voyant lumineux. Appuya une deuxième fois. Une troisième...

- Ça marche pas ! hurla-t-elle.

Steph, incrédule, appuya à son tour. Ils s'arrêtèrent, hébétés, le regard fixé sur le bouton désespérément allumé.

A l'intérieur de l'appartement, le père de Mary tendit la main sans se retourner. "Donne-moi ta main, Rudy". Il sentit la main se poser dans la sienne. En voyant la scène, Mary eut la sensation que son cœur explosait. Elle poussa un cri. Ses tempes enserrèrent son cerveau dans un étau insupportablement douloureux. Son ventre se vrilla pour ne former qu'une brûlure. Elle ferma les yeux en hurlant un interminable "Nooooon !" et ne les rouvrit que lorsqu'elle sentit dans sa main, la main de Rudy. Rudy l'ôta vivement. "Qui êtes-vous ? Où est... ?" le père de Mary avait disparu et Mary s'était substituée à lui. Elle-même mit quelques instants à comprendre où et avec qui elle était. Cette femme devant elle... les sentiments qu'elle lui avait suggéré avaient été suffisamment fort pour foutre en l'air l'ordre logique du scénario. L'endroit était familier à Mary sans qu'elle sut dire pourquoi. Par la porte-fenêtre du balcon, on apercevait la cime d'une chaîne montagneuse. Au cours de son "voyage", Mary avait recouvré l'usage parfait de son corps et c'est avec rapidité et violence qu'elle se jeta sur Rudy, complètement ahurie. "Mais que faites-vous ? Laissez-moi..." Mary s'était emparée d'un couteau posé sur un plateau et découpa l'air juste devant Rudy. La jeune fille recula et fit tomber devant elle un petit meuble qui barra un instant le passage de Mary. Elle enjamba l'obstacle et se retrouva contre Rudy. Un nouveau coup de couteau s'accrocha dans la chair de l'avant-bras. Rudy était tellement paniquée qu'elle ne sembla pas s'apercevoir de la blessure. Elle recula encore, trébucha, ne parvint pas à retrouver son équilibre et s'affala contre le mur. Ecumant de jouissance, Mary se jeta de tout son long sur sa victime, la lame en avant. Rudy eut juste le temps de lancer sa jambe pour arrêter l'assaut. Mary reçut le pied dans le plexus et s'effondra, le souffle coupé. Rudy saisit l'occasion et s'enfuit. Mary resta pliée en deux sur le sol et se releva à grand peine. Elle avança en titubant jusqu'à la fenêtre. La rue était presque déserte. Mary revint aussi vite qu'elle put jusqu'au bureau où elle avait la certitude de trouver une arme. Un pistolet à visée laser, avec lequel elle revint vers la fenêtre au moment où Rudy sortait de l'immeuble. La jeune fille courait droit et le plus vite qu'elle pouvait, sans se retourner. Elle ne vit pas la petite lumière verte qui se posa comme une mouche sur sa nuque et elle n'eut pas le temps de souffrir lorsque la balle fit éclater son cervelet.

*

A quelques milliers de kilomètres de là, Rudy F., a été abattue d'une balle dans le dos alors qu'elle sortait de chez elle.

*

- Ça y est, fit Syd. Ça marche !

Le bouton de déconnexion automatique venait de s'éteindre tout seul.

Aussitôt, ils se précipitèrent dans la salle où se trouvait Mary, relevèrent son casque et procédèrent à la déconnexion physique de la jeune femme. Elle restait allongée, inerte, les yeux grand ouverts, la respiration hâchée.

- Putain, j'espère qu'on a pas fait de connerie en forçant l'arrêt.

Steph tapota les joues de Mary qui émit un à peine audible :

- Ça va... je crois que ça va aller...

Syd soupira lourdement, montrant son soulagement. Elle chercha le regard de Steph pour lui faire comprendre qu'ils l'avaient échappé belle. A ce message non-dit, Stephen répondit par un hochement de tête.

La bouche de Mary s'entrouvrit avec peine. Elle semblait avoir d'énormes difficultés à articuler. Elle murmura :

- Aidez-moi... s'il vous plaît, aidez-moi à me mettre sur mon fauteuil, je suis malade, je ne peux presque pas marcher...

- Allons !

Syd avait pris une voix énergique.

- Mary ! c'est moi, Syd ! Ça y est, le jeu est terminé... Je... on a été obligé de l'interrompre mais c'est fini...

Mary ne parut pas prêter attention à ses propos et continua sur sa voie.

- Aidez-moi, approchez mon fauteuil... je vais m'asseoir et attendre ma mère...

- Mary ! hurla Syd.

Stephen passa ses bras autour de ses épaules et Syd éclata en sanglots, injuriant la machine et la fatalité. Stef, perplexe, se mordait les lèvres.

- Ne vous inquiétez pas, fit Mary d'une voix monocorde. Maman va venir me chercher. Il ne faut pas lui en vouloir si elle est en retard. Elle... elle boit parfois un peu... Oh pas beaucoup, juste un peu... mais c'est pas de sa faute... c'est depuis que papa est parti... il la trompe avec une...

Elle ne termina pas sa phrase et se mit à pleurer à chaudes larmes comme un bébé... ou comme une folle. Entre deux hoquets, elle répétait "Je l'ai tuée pour venger ma maman... Je l'ai tuée pour venger ma maman..."

Syd se laissa tomber à genoux devant la machine. Son corps était agité par les spasmes de sanglots secs.

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