Vol au Vent

On ne vole au vent que des bises qui nous enrhument.

On ne vole au vent que de vieilles rancunes qui nous brisent.

Le vent ne se vole pas ; souvent, il se dérobe sans pudeur comme une fille des rues tombée des nues à genoux riant de sa nudité.

Le vent ne se vole pas ; souvent il s'enrobe sans douceur comme une ville sans rue tombée des nuages nourris par une nuit d'été.

Parfois les soupirs du vent galbent la voile d'un navire. Ils se confondent avec la mer qui se déchire lorsque l'écume inonde la brume.

Parfois les soupirs du vent dévoilent le ventre glabre d'une fille. En soulevant l'écharpe, elle met ses charmes sous le vent, ne gardant que sa pâleur comme paletot.

Elle arriva sur le rivage, les ailes remplies de ciel bleu dépliées sur le sable d'une plage horaire entre minuit et ennui.

Le bruit de ses ailes lisses rappelait celui d'une étrave coupant la lame.

Sa tunique impudique laissait voir ses seins. Ils avaient l'apparence d'essaims où des abeilles en sommeil auraient sculpté des alvéoles à l'aune de ses aréoles.

- Je suis un ange de passage dans ce paysage, fit-elle avec un regard de mésange.

- Je ne crois pas aux anges, rétorquai-je.

- Je ne vous demande pas de me croire.

Elle frissonna.

- J'effroi.

- Bien sûr, vous êtes presque nue et ce ne sont pas les quelques plumes de vos ailes qui peuvent vous tenir chaud. Tenez, prenez ceci...

J'ôtais la couverture d'un livre et la lui tendis.

- Non merci, fit-elle. Je connais ce roman. L'histoire est horrible et me fait froid dans le dos. Et puis, avec le papier glacé, les pages sont plus cruelles que des miroirs. Elles me renvoient mon image.

- Si j'étais un miroir, je ne la renverrais pas ! Je la garderais précieusement.

- Vous me la voleriez ? Qu'en feriez-vous ? L'image volée ne peut plus s'envoler. Je ne serais plus moi-m'aime et vous ne m'aimeriez pas.

- Qui vous dit que je vous aime ?

- C'est évident !

- Ah bon ?

- Bien sûr... sinon, pourquoi m'auriez-vous inventée ? Pourquoi m'auriez-vous invitée ici ? au milieu de votre rêve ?

- Je ne sais pas, moi ! protestai-je. Peut-être pour partager avec vous le lever du soleil...

- En pleine nuit ?

- Je vous trouve bien impertinente pour une créature de rêve.

- Vous n'êtes pas maître de vos songes. Et je ne suis que le fruit de votre pensée, donc votre reflet, votre psychée...

- Si c'était le cas, je saurais tout ce que vous allez dire. Je serais votre créateur, votre... votre...

- Vous hésitez à prononcer le mot ? Vous vous faites peur tout seul.

- C'est ridicule ! Vous voulez me faire dire que je me prends pour dieu.

- Vous voyez ! Vous savez à la fois ce que je vais dire et ce que je veux vous faire dire...

- Ridicule !

Le vent soufflait par à-coups. La respiration de la nuit accompagnait le flux et le reflux des vagues imprécises.

- Pourquoi m'avoir choisi, demandai-je.

Elle fit un pas en avant, se planta devant moi, les ailes repliées de façon si serrée qu'aucune barbule ne vibrait au vent. L'apparition croisa ses bras sur ses seins et me toisa avec un brin d'exaspération.

- Excusez-moi, repris-je. J'avais oublié que c'est moi qui vous avais... "appelée", c'est comme cela qu'on dit ?

- On peut le dire comme cela, marmonna-t-elle en relâchant sa position.

- Merci...

- Merci de... quoi donc ?

- ... d'avoir décroisé vos bras. Le spectacle de vos seins me manquait. Voltaire décrivait ceux de la belle Astarté comme deux pommes d'ivoire surmontées d'un bouton de rose.

- Voltaire était Voltaire ! déclara-t-elle d'un air autoritaire.

Je répondis à cette évidence par un sourire aussi poli que l'ivoire d'un sein. La lune déposait sa lumière floue sur son profil. Je ne voyais que l'une des joues qui rosissait, trahissant le trouble de ses ailes, émoi.

- ... Pourquoi vous ai-je choisie ?

Elle baissa les yeux et haussa les ailes vers les cieux.

- Je représente ce dont vous avez envie, donc vous aviez besoin que je me présente en vie. Lorsqu'on ne peut obtenir quelque chose, il arrive qu'on le vole et moi, je suis arrivée en volant... Vous m'avez dessinée à dessein...

Je les regardais et les trouvais fort bien dessinés, ses seins destinés à mes mains...

Elle continua :

- ... Il est possible qu'une femme vous ait déçu ou, même, que vous n'ayez jamais rencontré la femme idéale. L'"Elle" absolue, celle qui vous fera mettre à genoux pour que vous soyez plus grand. Celle dont la présence sera une brûlure et l'absence, un déchirement. Celle dont le corps épousera le vôtre comme la mer épouse la côte. Celle dont l'âme imposera sa rime à votre flamme, allumant son f-eu pour devenir votre f-âme.

Je l'écoutais et sentais, au creux de mon ventre, durcir l'insupportable angoisse de la solitude. Je fermai les yeux et me mis à marcher, en attendant le jour. Sa voix traîna encore un peu dans le vent.

Lorsque mes paupières se relevèrent, le soleil était déjà eau sur la mer et mes idées s'étaient envolées.

L'essence des sens est si volatile...

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