Vol sans Voleur
Lorsque Gédéon s'était installé chez eux et qu'il avait ouvert sa boutique à l'enseigne de plombier-zingueur-chauffagiste, les presque trois mille âmes du village s'étaient réjouies de confiance.
Le maire, le curé et l'instituteur, les trois inévitables piliers de la sagesse provinciale y voyaient, qui une nouvelle taxe professionnelle à percevoir, qui une aubaine pour le toit de l'église et qui une nouvelle voix à conquérir. La lutte pour la mairie était permanente entre le maire et l'instituteur et il est toujours bon d'avoir un plombier dans sa manche ; ça se déplace chez les gens, un plombier ; ça a du bagout, un plombier ; c'est convaincant, un plombier. Bref ça a tout de l'homme politique ; sauf que le plombier, lui, peut s'avérer réellement utile.
Avant même l'ouverture de la boutique, trois mille regards pré-satisfaits étaient braqués sur la devanture du magasin. Y compris ceux des enfants qui ne faisaient pas bien la différence entre l'arrivée de Gédéon et celle du Messie, promise chaque jeudi par le curé dans un grand sourire mystique de Bienheureux.
Car l'histoire se passait à une époque où le jeudi était encore le jour favori des écoliers et, n'eussent été les deux heures obligatoires de catéchisme avec l'abbé Moisy (un peu comme l'odeur qui régnait dans sa sacristie), le jeudi aurait été plus qu'idéal.
Mis à part quelques privilégiés -dont le maire, le notaire et autres notables nécessaires à toute ouverture de commerce- personne n'avait approché Gédéon. On avait bien aperçu une silhouette filiforme aller et venir dans l'arrière boutique mais on croyait à un ouvrier chargé de l'installation. On imaginait -allez savoir pourquoi- que le plombier n'apparaîtrait qu'à l'instant solennel de tourner la clé et d'ouvrir le magasin.
Deux arguments irréductibles étayaient cette théorie. Premièrement, un plombier est petit, rondouillard et porte une moustache volée à un tapis brosse. Deuxièmement, on n'avait vu aucun gosse ni même aucune femme aux alentours du magasin ; or un commerçant se doit d'être marié. C'est un minimum. Les enfants, quant à eux, étant facultatifs. Souhaités, mais facultatifs. Comme disait l'abbé - muté depuis dans un autre diocèse - "Ils sont la raison même du mariage, mais seul le Très-Haut décide de leur venue en ce monde." Il disait ça, l'abbé.
A contre-coeur, les habitants durent faire le deuil de leurs préjugés. Gédéon était grand, très grand même (comment allait-il bien pouvoir accéder au robinet derrière la cuisinière en fonte dans l'angle le plus reculé de la cuisine aménagée? "On" était curieux de voir cela. Etait-il contorsionniste?).
Non content d'être de grande taille, Gédéon était célibataire.
On regarda donc avec suspicion le petit écriteau en vitrine "Cherche vendeuse. Se renseigner à l'intérieur."
Suspicion aggravée du fait que, parmi celles qui se présentèrent, il retint précisément la jeune et jolie Sandrine dont la maturité physique dissimulait avantageusement les seize ans. Etre trop belle trop jeune attire inévitablement la méfiance de celles qui ont cessé d'être trop jeunes sans être parvenues jamais à être vraiment belles. Aussi Sandrine s'était-elle vite forgée une réputation de sale-petite-garce-ne-pensant-qu'à-ça. On prétendait la voir souvent à la mairie (rapport de l'instituteur) ou roder aux abords de l'école (rapport du maire). Disons, pour mettre les choses au point, que dans le village, mairie et école étaient regroupés dans un seul et même bâtiment.
Personne ne pouvait donc donner foi aux propos du maire ou de l'instituteur. L'un ou l'autre avait-il raison? Ou les deux? Le curé se signa en pensant "Oh mon Dieu! Pas les deux en même temps tout de même!"
Une chose était sûre, les femmes du village n'aimaient pas savoir leur mari à portée de regard de "la" Sandrine. Une autre chose était sûre, on ne lui connaissait pas de fréquentation de son âge. Ce qui s'explique facilement quand on pense que les garçons du même millésime étaient encore couverts de pustules acnéiques.
Question plomberie, elle n'y connaissait rien mais Gédéon attendait surtout d'elle qu'elle tînt la boutique pendant ses déplacements et notât les adresses de baignoires bouchées ou de joints défectueux.
Gédéon fut vite débordé par les éviers qui en avaient ras-le-bol, par les tuyaux mal embouchés, par les toitures dézinguées ou les thermostats enfiévrés.
On aurait dit que la population se retenait depuis des années et lâchait brusquement la bonde de toutes les avanies domestiques sur le nouveau plombier.
Pourtant Gédéon ne se faisait pas de relations parmi les habitants du petit bourg. Son visage hâve et émacié d'insuffisant rénal et son allure de grand échalas dégingandé n'en faisaient pas quelqu'un avec qui l'on a envie de discuter. Il n'avait pas une tête d'ami. Pas non plus une tête d'ennemi. Non. Même pas une tête de plombier. Rien que la tête de quelqu'un qui débouche les waters et vous présente sa facture selon le devis -mal- tapé par "la" Sandrine.
-A quoi qu'à peut bien lui servir une secrétaire qui sait même pas dactylographier à la machine à écrire?...
- Eh ben ma brave. Vous voulez t'y pas que je vous fasse un dessin, non? répondait la commère avec le sourire de celle à qui on ne la fait pas.
- C'est y pas malheureux tout de même, concluait la première.
Et elles repartaient, chargées de leur sac à commissions alourdi par le poids de "tout ce qu'on se douterait pas et puis qu'existe quand même".
Dans la relative intimité du magasin, Gédéon ne se montrait guère plus bavard. Il fallait un improbable concours de circonstances (absence de toute réparation à l'extérieur, de travail dans son atelier, de comptabilité à tenir et de client en quête de flexible de douche) pour qu'il se retrouvât seul avec la Sandrine et, dans ces rares occasions, il préférait la renvoyer chez elle avant l'heure: "Allez, je fermerai le magasin moi-même."
La Sandrine ne se faisait pas prier.
Très vite les ragots commencèrent à éclore autour de Gédéon. Certes on n'avait rien à lui reprocher. Certes il faisait bien son travail. Et à des prix raisonnables. Mais tout de même. Cet homme-là. Qui ne parle pas -ou si peu. Qu'on ne voit jamais au bistrot. Pas même sur le bord de la pelouse. Le dimanche. Pour encourager l'équipe de footus locaux. Ni à l'église. Il n'était tout de même pas protestant ? Ni juif ! Cet homme-là à qui on ne pouvait attribuer avec certitude aucun cocufiage alors que les plombiers, c'est bien connu, ne s'occupent pas que de déboucher le bidet chez les femmes dont le mari travaille. Rien. Même pas "la Veuve", qui avait pourtant la réputation d'avoir un coeur grand comme ça, et à qui on prêtait autant d'aventures que la ville comptait d'hommes valides. Plus quelques femmes. Dont la Sandrine. Elle en était bien capable, après tout, la gourgandine. Et puis ça les rassurait, les femmes du village, d'imaginer la Veuve et la Sandrine ensemble. Pendant ce temps-là, elles n'avaient rien à craindre pour la vertu de leur mari. Laquelle ne s'abîmait, au pire, qu'au pastis ou à la belote.
Mais toutes ces considérations de coin de trottoir ne résolvaient pas le cas de Gédéon. Il devenait parfaitement insupportable qu'on ne sache rien de lui. Il n'y a rien de pire qu'un individu dont on ne sait pas quoi dire de mal. Il faut tout inventer. Lancer des hypothèses. Semer des doutes. Lâcher des rumeurs à tous vents. Générer des incertitudes. Supposer des failles. Flairer des ambiguïtés. Faire courir des bruits. Imaginer des scandales ; passés, futurs ou à venir.
La médisance n'est pas affaire de tout repos. Elle nécessite de la réflexion et, paradoxalement, de l'intelligence.
Gédéon, vivant dans l'ignorance la plus totale et le désintérêt le plus parfait des ragots et des ragotteurs, ne faisait rien qui pût empêcher les rumeurs non fondées de s'ancrer sur le sol meuble et fertile du non-démenti.
Il eut pourtant été facile de se faire une bonne réputation. Une ou deux couchailleries de droite ou de gauche, pour démontrer qu'il n'était pas homosexuel ou, pire, qu'il n'avait pas de penchant -quasi incestueux, vu l'âge- pour la Sandrine. Quelques soirées par semaine au bistrot, à brailler plus fort que tout le monde d'une voix cassée par la bière que "faudrait changer tout ça". Un passage sur le bord du terrain pour promettre à l'arbitre les pires calamités sanitaires (et qu'il fallait pas compter sur lui pour déboucher le Lieu!). L'achat d'une voiture neuve, de préférence allemande, pour asseoir un minimum de standing.
Quelques marques élémentaires de civilité qui eurent suffit à le ranger dans la catégorie moyenne des gens normaux.
Au lieu de cela, Gédéon persistait dans son existence décivilisée. De là à passer pour un anarchiste, la marge était faible et s'il n'avait pas été sauvé, malgré lui, par l'incompatibilité qu'il y a entre un anarchiste et un artisan plombier...
Face à son tragique manque de vices, on lui en prêta donc un certain nombre. Par politesse et modestie -ou indifférence-, il n'osa les refuser. Les mères voyaient d'un sale oeil qu'il passât devant l'école aux heures de récréation, alors que s'agitaient dans la cour petites filles et petits garçons aux jambes nues. Les maris voyaient d'un oeil soupçonneux les tuyaux se mettre à fuir sans raison. Le curé s'inquiétait de cet homme qui ne prenait pas femme "C'est insensé! Rien ne l'empêche, lui !" disait-il en s'apitoyant plus sur son propre cas que sur l'abstinence volontaire du plombier. La Veuve se découragea progressivement et ne l'appela plus qu'en cas d'écoulement non physiologique. D'autres remâchaient en silence leur rancoeur contre ce malappris qui n'avait même pas abusé d'elles. Le maire et l'instituteur craignaient d'avoir affaire à la taupe d'un troisième parti politique.
Fallait-il que Gédéon soit dérangeant !
Fallait-il qu'il soit si peu dérangeant pour déranger autant !
Car, finalement, on ne pouvait imaginer homme plus effacé, plus soucieux d'anonymat que Gédéon. D'humeur toujours égale, arborant un sourire minimum.
On aurait pu croire que la marginalité créerait des liens et que Gédéon et la Sandrine sympathiseraient. Il n'en fut rien. Ils se désintéressaient consciencieusement l'un à l'autre et cela, si ostensiblement que les braves gens trouvèrent ça louche. Il y avait indubitablement anguille sous roche. Et on devinait aisément dans quelle anfractuosité de la roche se fourrait l'anguille.
Au bout de deux ans, la population dressait un constat sans appel : le plombier n'avait pas répondu à son attente. En dehors de ses talents dans le domaine de la plomberie-zinguerie-chaufferie, il n'avait pas su se montrer à la hauteur de la ville qui l'avait accueilli à bras ouverts...
On n'hésita donc pas bien longtemps le jour du drame.
Les gens étaient déjà massés devant son magasin lorsque la fourgonnette de la gendarmerie lancée à toute allure et tout gyrophare au vent alluma ses quatre pneus faisant une embardée qui se termina à quelques centimètres des badauds effrayés. Les portières s'ouvrirent simultanément dans un bruit de roulement à billes et des uniformes surexcités jaillirent de partout. Ils n'étaient que quatre mais brassaient tellement d'air et aboyaient si fort des "Circulez, y'a rien à voir, restez pas, vous gênez le travail de la force publique." qu'on aurait pu croire à un remake du Débarquement.
- Calme-toi, Paulo, cria une voix dans la foule vers l'adjudant de gendarmerie. On est juste venu s'assurer que ce pourri ne s'enfuirait pas.
Quelques minutes plus tard, Gédéon traversait sous les huées une foule modérément en colère, venue savourer son triomphe. Plus que du crime dont il était accusé, les gens se félicitaient d'avoir eu raison. D'avoir flairé dès le début un individu louche sous son physique anormalement grand et maigre pour un plombier. Car le crime, après tout, ce n'était que le meurtre de la Sandrine. Bien sûr, c'était triste, mais ça n'étonnait personne; à cause de ses manières de petite pute. Le jour de sa mort on préféra toutefois parler d'"attitudes peut-être un peu trop provocantes dont elle ne mesurait pas bien l'effet sur les hommes...". On ne réutilisa les vocables de garce ou de salope à son propos que quelques jours plus tard. Après l'enterrement.
Cérémonie émouvante qui rassembla une bonne partie du village dans l'église. Ceux qui ne trouvèrent pas de place attendirent au café la fin de la messe pour se joindre au très long cortège montant vers le cimetière.
Au dessus de la béance noire qui s'apprêtait à recevoir le cercueil de chêne (offert par le conseil municipal qui avait pris de court la souscription lancée par l'instituteur), l'abbé Moisy récita encore quelques prières, évoqua Marie-Madeleine et implora le pardon de ses fautes (faute d'avoir été assassinée?). Ce fut très émouvant. Certaines femmes n'hésitèrent pas à pleurer.
Il n'y avait pas eu d'enquête. Dès la découverte et l'identification du corps, les gendarmes s'étaient rendus chez le témoin numéro un. Gédéon fut immédiatement promu au rang de suspect. Il avait traversé sans rien comprendre une foule qui le conspuait et avait été introduit maladroitement dans la fourgonnette mal adaptée à sa grande carcasse. Il s'était d'ailleurs cogné le front et le mince filet rouge-sang qui descendait sur son visage parachevait son portrait d'assassin.
L'instruction fut à la fois longue et courte. Courte pour un coupable. Infiniment longue pour un innocent qui sent petit à petit la poix de l'appareil judiciaire l'engluer, l'absorber et le dissoudre comme une plante carnivore. Deux mois de cauchemar au cours desquels, présumé coupable, il lui fallut démontrer son innocence, assisté en tout et pour tout d'un avocat convaincu par principe (et uniquement par principe !) de l'innocence de son client.
Peut-être n'en serait-il jamais sorti (ou au prix d'un non-lieu pour faute de preuve plus infamant qu'une condamnation à perpétuité) sans l'intervention de l'abbé Moisy dont le toit de la sacristie s'était encore dégradé. Voyant d'un côté un innocent sur le point d'être condamné et de l'autre son toit partir en quenouilles, l'abbé, après en avoir discuté avec son évêque -qui en avait aussitôt référé à l'archevêque- avait obtenu la levée du secret de la confession.
Le coupable fut arrêté et Gédéon relâché. Plus exactement "les" coupables. Il est rare en effet que des assassins aillent se libérer de leurs fautes dans le premier confessionnal venu. Par contre lorsqu'une femme trouve son mari au lit avec une gamine, qu'elle l'étrangle et qu'elle maquille hâtivement le meurtre avec la complicité d'un mari dépassé par les événements, il n'est pas inconcevable qu'elle soit touchée, à un moment ou à un autre, par un sentiment apparenté au remords. C'est ce qui s'était passé et, dès le lendemain des émouvantes funérailles, elle s'était ouverte de son crime à l'abbé Moisy dans le cadre d'une confession qu'elle croyait sacrée.
C'est le reniement de ce secret qui fit demander à l'abbé son déplacement quelque temps après.
Gédéon avait repris ses activités de plombier là où il s'était arrêté. Là où il avait été arrêté. Et ne se montrait pas affecté par l'aventure. Il ne pouvait pas se permettre d'en vouloir officiellement à ceux qui étaient, malgré leur lâcheté et leurs préjugés, ses clients. Il continua donc de promener sa carcasse dégingandée de robinets qui fuient en lavabos qui se bouchent. Avec la même indifférence patente qu'auparavant.
Le comportement des gens avait changé. On n'osait plus parler de lui. Mais chacun continuait de penser, en son for intérieur, que ce type-là était quand même bizarre. On ne se le disait plus, c'est tout.
L'écriteau réclamant une nouvelle vendeuse resta sans réponse et l'encre bleue passa lentement sous l'action conjuguée de la lune et du soleil. Au bout d'un an, l'écriteau était illisible mais Gédéon ne crut pas utile de le remplacer. Tout le monde savait qu'il recherchait une vendeuse et Gédéon savait que les mères empêchaient leurs filles de se présenter. Comme si, malgré tout, il était pour quelque chose dans la mort de la Sandrine.
Parallèlement, à la gendarmerie, on notait une inflation des déclarations de vol. Pas grand chose à chaque fois, des bibelots, quelques billets. Des choses de moyenne valeur et généralement de petite taille. On y vit d'abord les agissements de quelques garnements en quête d'argent de poche et, dans cette période, plus d'un derrière rougeoya de fessées inquisitrices. "Tu vas le dire, oui, que c'est toi qu'a fouillé dans les poches à ton père, hein ? Sale môme ! Graine de prison ! La maison de correction, c'est tout ç'tu mérites !" Mais les gosses avouaient rarement. Car c'était rarement eux les coupables.
Ces larcins à répétitions empoisonnèrent vite l'atmosphère. Tous ne moururent pas mais beaucoup furent atteints.
- J'inviterai plus les X... à manger. C'est après leur départ que les Y... ont constaté la disparition des couverts en inox de leur cadeau de mariage...
- Penses-tu. X... est huissier, il n'a pas besoin de faucher. Il lui suffit de saisir.
- Ben justement, et la déformation professionnelle ? Qu'est-ce que t'en fais ?
- Même ! C'est une question d'éducation. Les huissiers, c'est des escrocs, mais des escrocs légaux. Ils ont fait leur droit.
Madame X... était d'ailleurs aussi suspecte que Monsieur Z... ou Mademoiselle W...
Ce qui gênait l'adjudant Brougnart (lequel avait remplacé le sympathique Chef Paulo muté après l'arrestation trop rapide de Gédéon) c'était que personne ne pouvait dire avec précision à quel moment l'objet, ou l'argent avait disparu. A un moment il était là. Et après il n'y était plus. Mais depuis combien de temps ? Mystère. On constatait son absence par hasard. Au moment de servir le dessert, le couteau avait disparu. Au moment d'aller faire les courses, les billets n'étaient plus dans le vide-poche de l'entrée. La fausse statuette maya achetée au club Med disparaissait au moment même où : "Regardez ce que j'ai ramené du Mexi... Ben zut, elle est plus là..." Objets de décoration qui ne parlaient que lorsqu'on avait quelque chose à dire et qui, le reste du temps, s'empoussièraient au fond d'une armoire ou sur une étagère supportant, comme une phrase sans fin, tout Proust relié pleine peau in-quarto dans une édition si originale qu'elle n'avait jamais dû être lue ni même feuilletée sauf, peut-être, le jour de l'achat, quand on avait fait défiler avec fierté les centaines de pages du livre comme pour les faire respirer et anticiper au travers du doux feulement du papier le plaisir qu'on prendrait à le lire. Plus tard.
Mais Brougnart, lui, n'aimait pas les longueurs. Surtout lorsqu'il s'agissait de travail. Devant l'afflux de plaintes qui désorganisaient la brigade, il résolut de reprendre l'enquête à zéro.
Il se rendit chez chacune des victimes, ce qui n'avait pas toujours été fait. On ne déplace pas la maréchaussée pour une douzaine de fourchettes à escargots. Les questions qu'il posait étaient simples : 1°) Quand avez-vous constaté le vol ? 2°) Quand, avec certitude, vous souvenez-vous avoir vu pour la dernière fois l'objet dérobé ? 3°)Pouvez-vous dresser une liste de toutes les personnes ayant eu accès à votre appartement pendant la période probable de disparition ?
Les gens répondaient difficilement à la troisième question. Ils ne voulaient citer que les personnes dont ils se méfiaient et écartaient d'emblée les gens au-dessus de tout soupçon. C'est à dire au-dessus de leurs propres soupçons. L'adjudant devait à chaque fois expliquer qu'il ne s'agissait pas de dénoncer des coupables.
- Et surtout, n'oubliez personne, l'employé du gaz, le curé, le facteur, le plombier, le médecin, vos amis, votre famille... Oui, même votre famille, insistait-il.
Très rapidement, les fiches établies par l'adjudant mirent en évidence le passage du plombier dans la période précédant la découverte du vol.
L'adjudant savait ce qu'il en avait coûté à son prédécesseur d'arrêter hâtivement Gédéon. Il préféra donc garder le silence sur ses premières conclusions et fit appel à quelques personnes sûres afin de tendre un piège au voleur. Le directeur de la banque fut hautement surpris lorsqu'on lui demanda de se faire cambrioler. Il s'empourpra comme une rosière à la première botte proposée.
- Vous n'y pensez pas ! On ne joue pas avec le "bien" !
Pour le banquier, le bien était une notion éminemment matérielle s'opposant au mal dans la mesure où celui-ci désignait une absence de biens. Il se laissa pourtant convaincre car il fallait bien mettre un terme aux agissements de ce détrousseur de chef-lieu de canton.
Quelques jours plus tard, le banquier appela Gédéon pour résoudre un problème de baignoire se vidant plus rapidement qu'elle ne s'emplissait. Auparavant, il avait dressé un inventaire complet de ses vitrines, étagères et placards; prenant toutefois la précaution de déposer quelques objets plus précieux dans un coffre de sa banque. Et d'ôter tout argent liquide de la maison.
On laissa le plombier oeuvrer dans la salle de bain. Sans y prêter plus d'attention qu'on en prête habituellement à un plombier oeuvrant dans une salle de bain. Mais au moment de partir, le banquier, fébrile, procéda à un rapide recensement de ses bibelots. Inventaire en main.
- Là ! Là, sur la troisième étagère ! La tabatière en os ! Elle n'est plus là.
- Ah bon, fit Gédéon impassible.
- C'est vous qui l'avez volée !
Le visage vertical du plombier se fendit horizontalement d'un sourire méprisant. Le banquier avait à peine raccroché le téléphone que débarquait la maréchaussée. Adjudant en tête.
On fouilla Gédéon.
Et on ne trouva rien.
L'adjudant et le banquier se regardèrent d'un oeil mutuellement interrogateur. Et conclurent qu'il devait s'agir d'une erreur. Excuses plates à Gédéon qui épaula sa sacoche et sortit sans avoir prononcé autre chose que le "ah bon." consécutif à l'accusation du banquier.
La même scène se répéta -à quelques détails près- chez le photographe, chez le marchand de chaussures, chez un tourneur fraiseur, chez la veuve d'un gendarme en retraite. Jusqu'à l'adjudant Brougnard qui se livra lui-même, en désespoir de cause, à l'expérience. A chaque fois, des objets disparaissaient. A chaque fois, on fouillait Gédéon. A chaque fois, il se laissait faire avec la même nonchalance désabusée.
Et ce manque de rébellion chez un homme accusé -apparemment à tort- cinq fois de suite, ne faisait que conforter l'adjudant dans son opinion : "Il se fout de nous ce grand connard de plombier !"
Par ailleurs, les voleries continuaient à se produire dans des endroits non piégés mais où, toujours, on notait le passage du plombier.
Les flagrants délits n'ayant rien donné. L'adjudant obtint du juge une commission rogatoire avec laquelle il se présenta chez Gédéon.
Tout fut démonté, parquets, moquettes, portes, armoires. Hélas pas de double fond. L'atelier fut passé au peigne fin. Les murs de la cave furent sondés- ainsi que le sol. Pour un résultat si nul qu'on pouvait même le qualifier de négatif.
Et toujours sans la moindre velléité de protestation de la part de Gédéon.
Le maire et l'instituteur s'interrogeaient. La question était de savoir s'il fallait prendre parti pour/contre Gédéon ou s'en désintéresser, voire s'en débarrasser ; l'amputation ayant toujours été une thérapeutique des plus radicales dans les cas de gangrène. La question ne fut pas tranchée mais toute la ville était maintenant au courant des soupçons qui pesaient sur le plombier. Il était de toute évidence coupable mais encore plus évidemment innocent... et échaudés par la première accusation pour viol, personne n'osait plus affirmer quoi que ce soit.
Au mois d'août, les journaux nationaux relatèrent "les curieux événements qui agitent la charmante petite localité de..." mais un accouchement princier fit avorter la campagne de presse. Heureusement d'ailleurs, car comment prendre au sérieux des vols de petites cuillères ou de tabatières made in Hong-Kong ?
L'adjudant Brougnard fut, à son tour, muté et l'adjudant-chef LeGloarec qui lui succéda n'eut guère le temps de s'installer. A croire qu'en Haut-Lieu, on avait un stock de formulaires de mutation où ne restaient à inscrire que le nom du nouvel arrivé et la ville de destination.
Tous débouchaient sur la même inévitable conclusion, c'est à dire la culpabilité du plombier mais aucun n'était capable d'apporter le moindre début de preuve. Un faisceau de présomption énorme et l'absence totale de la moindre esquisse d'amorce de pièce à conviction.
Pourtant tous ces objets volés depuis des mois représentaient, rien qu'en volume, une masse colossale et difficilement dissimulable. Ni même négociable. Tous les brocanteurs de la région étant systématiquement visités et "épluchés" par les gendarmes.
Il n'en fallait pas plus pour que naquît la légende d'une caverne d'Ali Baba, probable vestige d'une époque médiévale à laquelle on situe le percement de galeries mythiques reliant entre eux tous les châteaux de France, de Navarre et des environs immédiats. Jamais la bibliothécaire archiviste employée d'état civil (et joueuse d'harmonium à la grand messe du dimanche) ne vit défiler autant de monde à son guichet. Chacun y allait de sa théorie et venait consulter (le plus discrètement possible) les relevés géologiques, les documents d'époque (laquelle ? chacun avait une idée -secrète !- sur la question) ou les livres auto-édités par quelques érudits locaux, jamais lus mais toujours cités, traitant de l'histoire du village ou de la région.
Une véritable chasse au trésor s'organisa donc. On espérait bien évidemment récupérer son propre bien mais on était tout aussi curieux de savoir ce qui avait pu être détourné chez le médecin, l'épicier, l'huissier etc... La particularité de cette chasse au trésor était qu'officiellement, personne n'y prenait part. On feignait de s'en désintéresser somptueusement en laissant la légende aux gogos. Il était de bon ton, en société, de ricaner en évoquant les postulants inventeurs de trésor tout juste bon à inventer l'eau chaude. Et encore...
Mais le soir, les caves résonnaient de bruits étranges. Coups de pelles, coups de pioches, coups de marteaux ou bruits de perceuse, chacun y allait de son instrument. Armés de plans "sûrs", ils creuseraient depuis leur cave jusqu'à rejoindre l'Ancienne Galerie, celle dont parlent les livres, celle qui est probablement bouchée par endroits, mais celle qui mènera immanquablement à la Salle du Trésor.
Le dimanche, en famille, on se promenait dans la forêt. Innocemment. Et par hasard dans les endroits où la rumeur faisait jadis aboutir un souterrain.
Parallèlement, Gédéon continuait à travailler et les objets à disparaître.
Car on persistait à faire appel à Gédéon dans l'espoir, soit de le surprendre, soit d'obtenir une confidence. Espoirs parfaitement utopiques. A moins que l'on ait raisonné autrement, considérant la continuation des vols comme un placement. Plus il volait et plus le magot augmentait. Celui qui mettrait la main dessus récupérerait bien sûr sa mise, mais également les "enjeux" des autres. A noter que l'idée fut reprise quelques années plus tard...
A cette époque, le maire jugea précisément opportun d'entreprendre la réfection totale du tout à l'égout. Et jamais on ne vit maire plus attentif à ses travaux d'équipement. Il ne quittait pas les ouvriers de toute la journée et ressortait le soir, totalement vidé et puant, des boyaux du ventre de sa ville.
L'instituteur trouva dans la visite de ces mêmes égouts, un remarquable sujet pour une leçon de chose. Il fit de nombreuses descentes, accompagné par ses élèves. Lesquels se dépêchaient, le soir, de faire lire à leurs parents les notes qu'ils avaient pu prendre.
Gédéon les observait comme on observe des taupes. Il les trouvait amusants ou pathétiques. Selon les jours. Ou selon son humeur. Selon qu'il pensait plus ou moins fort à ces creuseurs qui n'avaient pas hésité à le traiter de voleur et d'assassin.
Puis un jour, vers midi, toute la ville s'immobilisa. On avait cru sentir bouger le sol et on tendait le dos dans l'attente d'un deuxième choc. Avait-on rêvé ou s'agissait-il bien d'une secousse sismique? Il ne fallut pas trente secondes pour avoir la réponse. Le sol avait bien tremblé. Et continuait. Tout le monde se précipita dans la rue pour assister, impuissant, au spectacle. Là, une maison s'effondrait sur elle même, comme avalée. Là une deuxième, puis une autre, puis le monument aux morts de la grand'place qui vacillait et disparaissait dans le sol. On aurait dit une interminable réaction en chaîne. L'une après l'autre, toutes les maisons d'une même rue s'effondraient. Puis c'était le tour d'une autre rue, puis de l'école -heureusement vide-.
Au bout de deux heures, la ville n'était plus qu'un immense nuage de poussière. Il fallut près de vingt quatre heures pour que le brouillard retombe. Ne restaient plus, de tout le village, que l'église et la maison de Gédéon. C'est à dire les deux seuls bâtiments qui n'aient pas été sapés par des mineurs imprudents.
Parmi les décombres, on retrouva finalement le trésor. Les trésors. Et chacun le sien. Et chacun le sien chez soi. Généralement dans les salles de bain, ou près des chaudières.
Au cours de ses travaux de réparation, et à chaque fois qu'il l'avait pu, Gédéon avait pris quelque chose. Et l'avait caché. Facile, pour un plombier, de glisser un petit objet le long d'un tuyau dans un mur et de reboucher soigneusement le trou avec du plâtre. Ou de faire un double fond dans une cuve. Ou de souder un objet métallique sous un bac de douche. Ou à l'intérieur d'un tuyau...
C'est ce jour-là que Gédéon quitta la ville. Il abandonna son magasin tel quel, ôtant toutefois l'écriteau de la vitrine : il ne cherchait plus de vendeuse. Certains ont dit qu'il riait fort. En tout cas, on ne revit jamais sa grande carcasse désarticulée.