Voyage Interminable
Le quai B commença à glisser en contrebas de la vitre. Le marchand de journaux ambulant referma son tiroir-caisse et disparut de mon écran. Défilèrent, comme dans un film qui va en s'accélérant, quelques dizaines de silhouettes anonymes. Personne ne m'avait accompagné et je n'avais pas à m'agiter stupidement pour répondre par des "à bientôt" joyeux à des "bon voyage et téléphone dès que tu es arrivé!" inquiets.
J'étais assis dos à la marche; sans doute par esprit de contradiction. Ou parce que cela me permettait de voir ce qui avait déjà échappé aux autres. Passéiste? non, plutôt perdurateur de mémoire... rallongeur de temps; lui survivre, au temps, ne serait-ce que de la longueur d'un segment de rail.
Je n'étais pas seul. Malgré mes efforts, je n'avais pu empêcher un vieux monsieur sourd ni une femme accompagnée de son jeune fils d'investir mon compartiment. Mais qu'importait? Je m'évaderai, comme d'habitude, par la fenêtre.
Les craquements des aiguillages laissèrent bientôt place à un dormitif boggie-woogie. Les maisons s'éloignèrent du train. La campagne s'installa; couleur de terre en ce mois de novembre. Les squelettes des arbres hachuraient la ligne d'horizon, griffant des nuages pansus et traînants.
Le vieux monsieur secouait son sonotone régulièrement en s'excusant auprès du garçonnet:
-Je suis désolé mais est-ce que je peux te demander de parler un tout petit peu plus fort?... Je n'entends pas ce que tu dis.
Le gamin, inquiet, regarda sa mère; les lèvres muettes agitées par la mastication de son chewing-gum. La femme, amusée et gênée par la méprise du vieil homme, détourna discrètement les yeux vers moi dans l'espoir vain d'un écho à son sourire complice.
Un tracteur boueux chargeait une pleine charretée de betteraves dégouttante de terre grasse. Il fumait comme un vieux cheval de labour.
Le garçonnet sortit du compartiment, prétextant un "besoin" et, comme n'importe quel autre môme de son âge, partit à la découverte du train.
Je m'assoupissais dans ma campagne lorsque le train fit un brusque écart! C'est du moins l'effet que cela me fit car il était évident que le train n'avait pas fait une embardée pour se mettre en travers des rails! Le choc avait été suivi d'un coup de frein si violent que la femme s'était retrouvée à mes genoux. En tombant, elle avait crié le nom de son fils: "Thibauld!" Le grand père, qui était sur la même banquette que moi, en fut quitte pour la peur. Puis, progressivement, il retrouva ses esprits, épongeant la sueur qui avait enduit son front d'un baume luisant. La transpiration faisait ressortir son odeur de vieux tabac froid.
Je relevai la jeune femme qui se perdait en excuseries dont je n'avais rien à faire. "Puisqu'elle n'est pas blessée, qu'elle se rassoit!" Par chance (pour ma tranquillité!) son rejeton passa le nez à la porte. En époussetant le gamin pour le débarrasser d'imaginaires contusions, elle le gronda et lui ordonna de ne plus quitter le compartiment.
Le train avait tangué pendant quelques secondes puis s'était stabilisé.
D'autres personnes auraient mis à profit l'incident pour entamer la conversation, c'est à dire se plaindre de tout et de rien; l'important étant de se plaindre!
Le sonotone du pépé était aussi performant qu'une boule Quiès.
Et la forêt devait être silencieuse. L'odeur d'humus des feuilles écrasées se recomposa dans mon esprit et les troncs nus s'échappèrent les uns après les autres. A la vitesse d'un train.
La femme grommela quelque chose que je n'écoutai pas et que l'autre n'entendit pas; puis se rassit, fouillant avec nervosité dans son cabas pour en sortir un magazine riche en princesses délaissées.
Nous étions réunis tous les quatre dans le compartiment lorsque le second choc se produisit. Plus violent que le premier. J'eus l'impression que le train venait de s'arrêter net. La décélération fut si forte que mon corps s'imprima dans la banquette. Une masse énorme pesait sur moi et cherchait à me faire passer à travers la cloison. Mes yeux étaient si comprimés au fond de leur orbite que je m'attendais à ce qu'ils explosent. Mon ventre était repoussé au tréfonds de lui-même, expulsant l'air de mes poumons. Mon cerveau était dans un étau. Il m'empêchait de comprendre le bruit au dehors. La fenêtre devint blanche. Je pénétrai dans un univers aveugle où le sommeil m'accueillit.
*
La femme était assise en face de moi. Son regard était celui d'une personne sortant d'un mauvais rêve. Elle regardait alentour, comme si elle découvrait le wagon.
-Vous n'avez pas vu mon... commença-t-elle.
Puis elle secoua la tête en disant:
-Non, rien, excusez-moi...
Et reprit sa lecture.
Le train avait une allure normale. Nous abordâmes les faubourgs d'une ville. Les pavillons de banlieue se ressemblaient par leur monotonie et leur uniformité. Entre deux maisons, j'apercevais des gens dans les rues. Je les voyais pendant un instant si bref que cela me donnait l'impression qu'ils étaient immobiles. Le train passa devant une gare déserte et ne s'arrêta pas. C'était la première fois que je faisais ce trajet; je supposais qu'il s'agissait d'une gare désaffectée. Et n'avais guère envie d'en demander confirmation à ma voisine.
La jeune femme passa les yeux au-dessus de son journal, m'observa et, comme je ne bronchais pas, retourna aux problèmes conjugaux d'une célébrité mal liftée.
Nous nous arrêtâmes quelques kilomètres plus loin; juste le temps de laisser passer un interminable train de marchandise. Les wagons agissaient à la manière d'un stroboscope et, entre chacun d'eux, je découvrais pendant une fraction de seconde la même fugitive image, parfaitement immobile.
J'étendis le bras vers ma gauche et le fis glisser jusqu'à la place où j'aurais juré qu'il y avait...
J'allais parlé lorsqu'une secousse annonça le départ du train. Quelques mouvements d'assouplissement de la nuque me fournirent un alibi pour promener mon regard sur ce qui m'entourait. J'avais soudain envie de parler à la jeune femme et je cherchais à accrocher son regard. Elle dut le ressentir car elle repoussa son magazine et ses yeux se mirent à errer à leur tour. Après plusieurs hésitations, nous osâmes nous voir. En guise de salut, je lui adressai un rapide sourire; elle, un hochement de tête, lent.
-C'est la première fois que vous prenez le train?
Elle me regarda avec scepticisme.
-Non, je veux dire: c'est la première fois que vous prenez CE train?
-Ah! Eh bien non mais... (elle fronça les sourcils et regarda longuement au dehors) je ne reconnais pas le paysage... Peut-être la ligne a-t-elle été détournée à cause de travaux sur la voie?...
-Ce qui expliquerait le choc de tout à l'heure, repris-je aussitôt.
-Oui... Peut-être, oui... (elle avait dit ça sans trop de conviction) Enfin!... j'espère que cela ne va pas nous retarder! (elle jeta un oeil à sa montre; son visage se tendit; elle agita son poignet puis le porta à son oreille) Et flûte! Cette satanée montre est arrêtée. Pouvez-vous me dire...
-Bien sûr! Il est...
Je remarquai que ma trotteuse était fixe. Poignet contre poignet, nous comparâmes nos montres. La sienne affichait cinq minutes de plus.
-Normal, expliqua-t-elle. Je l'avance toujours; histoire de ne jamais -enfin, pas trop souvent- être en retard.
-Normal? Que trouvez-vous de normal à ce que nos montres se soient arrêtées à la même heure? Si l'on tient compte, bien sûr, du décalage horaire qui existe entre vous et le reste du pays.
-Le choc! C'est la violence du choc qui a détraqué les mécanismes.
-Eh bien, si c'était vraiment cela, je pense que nos propres mécanismes humains auraient dû être encore plus... détraqués!
Elle me regarda avec des yeux ronds d'institutrice.
-Vous avez une autre explication, vous? Non? Bon, alors...
-Ok... ok... gardons votre théorie... ne vous fâchez pas...
-Je ne me fâch...
Puis, prenant conscience qu'elle m'avait parlé un peu brutalement, elle sourit en s'excusant.
Nous retournâmes à nos non-occupations respectives; elle, son journal, et moi, le paysage.
L'herbe était verte! Et les arbres étaient coiffés d'un feuillage dense! Je n'avais pas envie d'entamer un nouveau dialogue et gardais pour moi mon étonnement.
Dans un champ, un troupeau de boeufs ne nous regardaient même pas passer. A l'horizon, s'élevait une chaîne de montagne aux cimes blanches.
C'est la jeune femme qui réagit.
-Mais enfin! Quelle est cette montagne? (elle se tourna vers moi) Vous allez bien à Bruxelles? Comme moi?..
-Comme vous? Çà, je n'en sais rien mais je vais bien à Bruxelles, oui, et j'avoue que je ne comprends pas bien où nous sommes. Même si nous avons été détournés pour travaux, je doute que le Paris-Bruxelles ne voit jamais l'ombre d'une neige éternelle. A la rigueur, je m'attendais à voir les dômes de quelques poussiers...
-Peut-être est-ce une illusion d'optique? expliqua-t-elle à elle-même. Parfois les nuages, à l'horizon prennent des aspects curieux... Oui, cela doit être ça.
Et, pour lui donner tort, le train aborda une forte côte. Nous étions bien sur les premiers contreforts d'une montagne. Un nouveau train nous croisa; un train de voyageurs, comme le nôtre. Sauf que celui-ci était vide. "Pourquoi notre train serait-il moins vide que celui-ci?" ai-je pensé alors. Je me suis levé et, au moment où je franchissais le seuil du compartiment, la jeune femme décida:
-Moi aussi je veux savoir! Je viens avec vous.
Nous remontâmes le wagon, au propre comme au figuré, car la pente était raide. Les compartiments déserts jouxtaient d'autres compartiments déserts. Les portes menant aux autres wagons étaient fermées.
-'doit pas être rentable, cette ligne, déclara ma compagne.
-A moins que vous n'ayez loué le train rien que pour nous deux, rétorquai-je bêtement (l'humour n'a jamais été mon fort).
Ses yeux, plus navrés qu'inquiets, me confortèrent dans l'opinion que moins l'on parle et moins l'on dit d'âneries.
Appuyé contre la barre de la fenêtre, je surplombais un paysage sans âme. Une route d'un gris uniforme traçait une cicatrice dans le décor. Elle empruntait un pont pour franchir une rivière plus bleue que nature. Puis le noir total. Ma compagne poussa un cri. Nous venions de rentrer dans un tunnel. Le train ne possédait aucun éclairage et, à cause du bruit amplifié par le tunnel, nous fûmes isolés l'un de l'autre pendant un moment. Lorsque la lumière revint, mon premier souci fut de prendre sa main. Afin de ne plus nous perdre. Elle était la seule "chose" vivante près de moi et m'en séparer eût été comme abandonner un peu de vie...
Le train commença à redescendre. Nous croisâmes à nouveau, dans un même bruit infernal, un convoi de marchandises. Il me sembla reconnaître celui de tout à l'heure mais... rien ne ressemble plus à des wagons citernes que d'autres wagons citernes.
Le trajet durait maintenant depuis des heures. Nous n'avions ni faim ni soif. Ni envie de quoi que ce soit; ou de qui que ce soit. Nous regardions défiler un paysage en continu. Nous gravissions régulièrement une montagne géographiquement improbable, traversions un tunnel, croisions les mêmes trains déserts, apercevions par instants des personnages immobiles qu'il nous semblait avoir déjà vu, au même endroit, plus tôt, passions sans nous arrêter devant les mêmes gares, faisions des haltes sans raison en rase-campagne puis reprenions notre itinéraire banal.
Banal.
Assis vis-à-vis sur nos banquettes, nous ne nous regardions même plus. Nous nous étions trop vus et étions devenus inutiles l'un pour l'autre. Elle lisait son journal sans jamais en tourner les pages; quant à moi, mon regard ne quittait plus la fenêtre.
Il y a des heures que je n'ai plus bougé. Mes membres sont figés. Seuls mes yeux vivent encore un peu.
Une nappe de brouillard bleuté se répandit comme un souffle sur la campagne.
*
Le petit garçon applaudissait son grand-père.
-Vas-y, fais encore du brouillard.
Un sourire égaré dans le regard, le grand-père aspira une longue bouffée, se pencha au-dessus du train électrique et souffla une lourde brume sur le décor en polystyrène. Un des petits trains entra dans le brouillard qu'il dispersa et continua son chemin parmi les aiguillages complexes où des trains de voyageurs croisaient en zonzonnant des trains de marchandise sans jamais dérailler.
L'odeur de tabac froid qui imprégnait les vêtements du grand-père fit reculer le gamin.
-Celui-là, c'est celui que je préfère, déclara le garçonnet. Regarde! Il y a même des personnages dedans! (l'enfant prit un des wagons et le montra à son grand père) Regarde! Là! Le bonhomme et la bonne femme!
Il parlait exagérément fort pour surmonter la surdité du vieil homme.
-Ah oui... fit le vieillard sans enthousiasme autre que l'envie de faire plaisir à l'enfant.
Les trains électriques ne l'avaient jamais amusé. Ils avaient le goût d'une enfance détruite. En regardant de plus près, il trouva que l'une des deux petites figurines ressemblait un peu à sa propre mère... qui était morte dans un accident ferroviaire alors qu'il n'était qu'un garçonnet.
Il était trop jeune pour bien se souvenir des événements. Il se rappelait juste de la mauvaise odeur du vieux bonhomme qui était dans le compartiment et l'avait éloigné pour qu'il ne voit pas "ça", disait-il. Il y avait un autre type dans le compartiment mais, de lui, il n'a aucun souvenir.