Cadavres exquis
Il ne faisait pas chaud. Elle ne faisait rien non plus. Le vent avait allumé quelques cheveux qui ondulaient comme des flammèches. Il cinglait ses yeux et les faisait rougir. Elle marchait le long des rues, tenant serré contre elle un épais dossier rouge ; son visage n’affichait aucun sentiment et ses yeux avaient la couleur du ciel : menace de pluie.
Raphaëlle descendait une longue avenue, ignorant les devantures des magasins, ignorant qu’elle marchait. Un bruit de frein et les injures du conducteur lui avaient à peine fait tourner les yeux. Elle continua, insensible, son voyage au milieu de la carapace cotonneuse qu’elle avait tissée. Elle ramena le dossier rouge contre sa poitrine et l’enserra entre ses bras. Elle le cala sous son menton et frissonna.
Au bas de la rue, il y avait la Seine et un pont qui l’enjambait. Rive gauche, rive droite et, entre les deux, dérive. Elle s’arrêta de marcher pour regarder le courant. L’eau grise semblait avoir la chair de poule, le vent hérissait sa surface et faisait saillir des milliers de vagues frémissantes. Raphaëlle grelottait. Le vent glacial lui brûlait les jambes.
Lentement, elle fit glisser les élastiques qui maintenaient la chemise fermée et se suicida.
Un suicide discret, sans cadavre. Rien que des feuilles mortes quittant la scène pour rejoindre la Seine. Raphaëlle regardait sa vie qui s’éparpillait. Malgré le froid qui battait ses joues, elle était aussi blanche que le verso de ses feuilles ; presque aussi vierge. Elle secoua méticuleusement la chemise vide comme si elle craignait que quelques souvenirs ne restent accrochés. Puis elle referma la chemise, aussi vide qu’elle. Les élastiques claquèrent. Fini. Raphaëlle venait d’évacuer trois semaines de sa vie. Trois semaines d’une fièvre passionnelle, sorte d’infection qui avait gonflé cette chemise rouge d’un pus blanc dont elle venait de se libérer.
Elle alla s’asseoir sur un banc en pierre niché dans un renfoncement du parapet, enfonça ses mains dans les poches de sa gabardine, enfonça sa tête dans son col, s’enfonça dans l’oubli.
- Manuscrit refusé ? demanda l’homme.
Raphaëlle sursauta et le regarda d’un air méfiant. Il venait de déchirer sa solitude, pourtant il n’avait pas l’air méchant. Elle ne répondit pas, espérant le décourager.
- Je vous ai observée et, pendant un seconde, j’ai cru que vous alliez sauter. Quand je vous ai vu ouvrir cette chemise et vider son contenu dans la Seine, j’ai compris que vous n’iriez pas plus loin.
L’homme contourna le banc. Il était derrière Raphaëlle mais lui tournait le dos. L’horizon ne paraissait pas être une limite ; son regard se perdait quelque part en mer. Raphaëlle essayait de calfeutrer la brèche que l’homme avait ouverte dans sa bulle. Elle s’interdisait d’écouter l’homme qui continuait à se parler.
- La première fois que l’on m’a refusé un manuscrit, j’ai agi comme vous. J’avais tellement mis de moi dans ce roman que, lorsqu’on m’a répondu par lettre type que le manuscrit " n’entre pas dans la politique éditoriale de la maison ", j’ai eu la sensation que c’est moi qu’on rejetait et pas simplement ma prose. Alors je suis accouru ici et j’ai dégueulé mon manuscrit dans l’eau.
La crudité des mots irrita Raphaëlle.
- Que voulez-vous que ça me fasse ? c’est votre histoire, c’est votre vie… que savez-vous de la mienne ?
- Je n’en sais rien… rien d’autres que ces feuilles qui sont tombées comme d’un arbre à l’automne.
- Cliché ! ricana Raphaëlle. Pas étonnant qu’on vous ait refusé si toute votre littérature relève de ce genre d’images.
L’homme continua sur un ton égal.
- Et vous ? que vous reproche-t-on ? A-t-on justifié le refus ou avez-vous eu droit à la lettre type ?
Raphaëlle ouvrit la bouche pour répondre mais ses mots restèrent accrochés à ses lèvres. Elle n’avait pas envie de poursuivre un quelconque dialogue avec un inconnu tout aussi quelconque.
- Je crois que lorsque le refus est justifié, c’est encore pire. Dans l’autre cas, on peut encore se dire que le manuscrit n’a pas été lu ou qu’il a été à peine ouvert par un type qui ne cherchait qu’une faute de syntaxe, un cliché, une répétition pour arguer du manque de qualité littéraire et l’envoyer rejoindre la pile des manuscrits adressés par des Flaubert en –mauvaise- herbe, persuadés d’être des génies méconnus.
Le ton prétentieux de l’homme obligea Raphaëlle à répondre.
- Parce que vous, vous êtes certain d’avoir du talent ? Vous n’êtes pas un de ces petits écrivaillons du dimanche qui couchez ses états d’âme sur papier, persuadé que le monde ne pourra pas s’épanouir tant que vous n’aurez pas révélé votre vérité ?
- Vous n’avez pas répondu à ma question : refus motivé ou lettre type ?
- Ma vie ne vous regarde pas.
- Ah, fit l’homme goguenard. Lettre type…
- Ni lettre type ni… rien, rétorqua Raphaëlle sur un ton agressif.
Elle se leva et s’apprêtait à partir. Cette discussion l’avait sortie définitivement de son deuil. Elle rajusta sa gabardine, resserra la ceinture et s’éloigna.
- Hé ! Vous oubliez ça…
L’homme l’avait suivie et elle ne voyait de lui que la chemise rouge, vide, qu’il mettait devant son nez.
- Gardez-le, fit-elle avec une ironie qui dessinait un sourire désabusé. Cela vous fera un souvenir.
Du revers de la main, elle écarta l’écran rouge et reprit son chemin.
- C’est vide… se lamenta l’homme immobile.
- Ce ne sera que d’autant plus facile de le remplir.
- Ça, c’est creux ! bougonna le type.
Raphaëlle se sentit piquée. Elle hésita, puis se retourna. L’homme était face à elle. Elle n’avait pas encore pris la peine de le regarder. Il avait la dégaine d’un prof de fac qui aurait commencé ses études en 68. Il en avait l’âge aussi mais s’habillait toujours de façon " jeune " d’il y a trente ans. Trente ans, c’était plus que l’âge de Raphaëlle. Son pull un peu large devait dissimuler un ventre mou.
Elle lui arracha la chemise des mains et l’envoya voler par dessus le pont. La chemise commença à courir après ses feuilles perdues.
- Vous croyez qu’elle les rattrapera ?
- Quoi donc ? demanda Raphaëlle.
L’homme lui expliqua et Raphaëlle haussa les épaules. Le type s’accouda sur le rebord du pont et garda les yeux rivés à la chemise rouge qui s’éloignait, ballottée par le flot clapoteux.
Raphaëlle s’éloigna elle aussi, sans faire de vagues et l’homme ne la suivit pas. Elle regagna son appartement ; une chambre de bonne aménagée sous les combles d’un immeuble Hausmannien. L’ascenseur était dans sa cage. Raphaëlle préféra l’escalier. Avec une lenteur de montagnard, elle se hissait d’étage en étage, agrippée à la rampe. A mi-chemin, elle fut rattrapée et dépassée par l’ascenseur. Elle eut tout juste le temps d’apercevoir les occupants. Elle fut frappée par la vacuité de leur regard.
Le dernier étage était formé d’un couloir sur lequel donnait une succession de portes identiques. Un graffiti à la craie que la poussière ne parvenait pas à effacer, parodiait le panneau en bas de l’immeuble : accès interdit à la lumière du jour et aux personnes étrangères à l’immeuble.
Raphaëlle se réfugia derrière la troisième porte. Malgré le vasistas, il ne faisait pas beaucoup plus clair que dans le couloir. La pluie avait déposé un film flou sur la vitre qui donnait à la chambre un aspect de photo en noir et blanc. Sur la petite table qui lui servait du bureau, Raphaëlle avait installé une antique machine à écrire dans laquelle étaient insérés en permanence une feuille de papier, un carbone et une feuille de papier pelure.
Elle approcha la malle qui lui servait de siège et commença à taper. " Tout à l’heure, un homme m’a abordée. Il m’a prise pour un écrivain dont le manuscrit venait d’être refusé. Je ne l’ai pas détrompé. J’ai simplement cherché à écourter cette conversation. Il n’a pas insisté. Ce n’était pas un simple dragueur, c’était "…
Raphaëlle laissa sa phrase en suspens. Elle réalisa qu’elle n’était pas en train d’écrire mais simplement de remplir du papier avec des mots. L’homme de tout à l’heure n’avait pas plus d’importance que le regard absent des occupants de l’ascenseur. Pourtant, elle préférait parler de lui plutôt que d’eux. Elle alla se servir un verre de lait qu’elle but d’un trait.
Elle n’en savait pas plus sur tous ces gens qu’ils n’en savaient sur elle. Cela n’avait pas empêché l’homme du pont de s’adresser à elle comme s’il la connaissait ; comme si elle ne pouvait être que telle qu’elle lui apparaissait. Raphaëlle songea à la phrase d’Epictète : Les choses n’existent que par la perception que l’on en a. Sans doute les gens ne vivent-ils qu’au travers de l’image qu’ils projettent. Si c’est le cas, chaque individu possède plusieurs vies. Des vies qui se terminent d’une façon unique, entraînant avec elles l’Univers puisque la conscience de l’Univers n’existe que dans l’esprit du vivant et, dès que l’esprit disparaît, tout avec lui s’en…
Raphaëlle se servit un autre verre : vodka. Elle ne le but pas d’un trait… elle s’y reprit à deux fois avant que l’alcool ne pleure ses dernières larmes le long des parois. Elle prit une longue inspiration pour éteindre le feu que l’alcool avait allumé dans sa gorge et pour anéantir l’inspiration paraphilosophique où elle avait failli s’abîmer.
Très vite, elle sentit ses joues commencer à la cuire. Elle se sentait incapable d’écrire quoi que ce soit. C’est l’alibi qu’elle se donna pour se servir un autre verre. Chaude et lourde, sa tête. Elle alla pour se servir de nouveau mais s’arrêta et porta directement le goulot à ses lèvres. Bouche ruisselante, attristée par le rouge à lèvres dilué.
Le miroir lui renvoyait une image floue. Raphaëlle parvint toutefois à s’arranger un peu, remettant, du bout des doigts, un peu d’ordre dans ses cheveux et gommant la fatigue du maquillage. L’alcool avait fait venir quelques larmes à ses yeux, attaquant le Rimmel. Raphaëlle n’y attachait qu’une importance modérée. Elle n’était pas saoule, elle avait juste assez d’alcool dans le cerveau pour désinfecter ses idées noires.
Elle adressa un sourire complice à la bouteille avant de sortir. L’étroitesse du couloir l’aida à assurer sa démarche. Elle dévala l’escalier, doubla l’ascenseur et, cette fois-ci, il n’y avait personne à l’intérieur. Raphaëlle songea qu’il était aussi vide qu’à l’aller mais qu’enfin, il ne se dissimulait plus. Le vieux monsieur qui était dans le hall fronça les sourcils d’un air inquiet lorsqu’il entendit la jeune femme qui se parlait à elle-même. Des propos incompréhensibles, du genre " tout n’est pas perdu si les objets deviennent honnêtes. " Raphaëlle remarqua l’homme et lança, sans attendre de réponse : " Vous ne croyez pas ? "
Le froid avait du mal à supporter la chaleur de Raphaëlle et densifia sa couche de nuages. La jeune femme croisa le regard d’un homme. Elle le reconnut immédiatement : l’homme du pont. Elle lui adressa un grand sourire et l’homme sursauta comme si ce sourire venait de lui éclater à la figure.
- C’est vous ? demanda-t-il, étonné.
Considérant la façon dont était posée la question, cela ne pouvait être qu’elle ! Elle lui répondit donc logiquement :
- Bien sûr que c’est moi !… puisque c’est vous…
La répartie amusa l’homme qui s’excusa de la sottise de sa question.
- Sottise, le mot est désuet, non ? pourquoi ne pas dire connerie ? ce n’est pas assez littéraire pour vous ?
- J’ai du mal à reconnaître en vous la jeune femme triste et suicidaire du pont. Vous me paraissez maintenant pleine d’aplomb, presque arrogante.
- Comment voudriez-vous reconnaître quelqu’un que vous ne connaissez pas ?
- Faisons connaissance, alors…
Raphaëlle pouffa.
- C’est votre façon de draguer ? Vous faites parler vos personnages comme ça ? Clichés, répliques faciles…
L’homme se renfrogna. Il tolérait pas l’impertinence lorsqu’elle prenait des couleurs agressives. L’idée de mettre un terme rapide à cette rencontre recula devant sa curiosité.
- Cela vous choquerait, que j’aie envie de vous draguer ?
Raphaëlle répondit par une moue négative qu’elle explicita :
- Me choquer ? non ? je dois même dire que cela me flatterait mais…
- Mais… ?
- Encore faudrait-il que vous sachiez vous rendre séduisant… minauda-t-elle
L’homme réprima un petit rire puis, sur un ton d’excuse, déclara :
- Je suis homosexuel.
- Effectivement, soupira Raphaëlle, vous y mettez de la mauvaise volonté. (Elle laissa passer un bref moment avant de reprendre) Et ça vous choquerait si j’essayais de vous draguer ?
- Cela ne ferait que confirmer ma première impression à votre égard.
Fronçant les sourcils, Raphaëlle l’incita à poursuivre, ce qu’il fit en écarquillant les yeux pour lâcher sur un ton déclamatoire :
- Suicidaire !
Raphaëlle secoua la tête d’un air amusé.
- On va se le boire ce pot ?
Raphaëlle commanda une pinacolada et Philippe – ils s’étaient enfin décidés à se présenter – prit un café. Le sucre n’était pas encore dissous dans la tasse que le verre de Raphaëlle ne contenait plus qu’une paille aux arômes de rhum. Philippe s’étonna de la descente de Raphaëlle.
- On voit la paille dans le verre de son voisin et pas…
- …la poudre qui est dans le sien, compléta Philippe, somme toute assez fier de son sens de l’à-propos.
Raphaëlle, surprise par la vivacité de la réplique, hocha la tête et tapa deux fois dans ses mains en espaçant exagérément les deux claps.
- Je vais vraiment finir par regretter que vous soyez homo…
- Si vous insistez sur cette voie, je vais moi aussi le regretter ! s’amusa Philippe.
Le visage souriant de Raphaëlle vira brutalement au terne, comme si elle venait de tomber dans un souvenir désagréable.
- Vanité de l’amour, marmonna-t-elle en tétant machinalement la paille de son verre vide.
- Le manuscrit… histoire vécue ? journal intime ? demanda Philippe.
- Journal… si on veut… intime… je ne sais pas… journal dans le sens de quotidien et quotidien dans le sens de banal… un fait divers parmi d’autres.
- Pourquoi l’avoir jeté ?
Raphaëlle haussa les épaules en signe d’impuissance.
- Peut-être pour qu’il ne tombe pas sous les yeux de voyeurs…
- Lorsqu’on écrit, on est toujours un peu exhib…
- Je ne suis pas une… écrivaine.
- D’après vous, à quoi on reconnaît un écrivain ?
- Vous reprenez quelque chose ? j’ai envie d’un Bloody Mary.
Philippe n’insista pas. Il fit signe au serveur. Le Bloody Mary n’eut pas le temps de coaguler. Mary mêla son sang à celui de Raphaëlle, faisant monter d’un degré l’éclat de ses yeux.
Ils passèrent un long moment à ne rien se dire. Raphaëlle fixait le plateau de la table et traçait, avec l’extrémité de la paille, des dessins invisibles. Philippe guettait le regard de la jeune femme avec la patience d’un chasseur qui espère que le gibier l’évitera. C’est finalement Raphaëlle qui rompit le silence.
- Vous voulez savoir ce que contenait la chemise rouge ?
- C’est à vous d’en décider… Je ne peux pas vous forcer… Je pense que si vous avez jeté le manuscrit, c’est que vous ne vouliez pas que quiconque le lise.
- Je ne vous propose pas de le lire mais de vous le raconter. D’ailleurs, il ne s’agissait pas d’un roman mais du journal de ces derniers jours.
Du regard, Philippe l’incita à poursuivre.
- J’ai tué mon amant.
Elle avait dit ça avec un tel détachement que Philippe ne put s’empêcher de lui demander en riant :
- Pourquoi ? Il vous trompait avec sa femme ?
Raphaëlle eut un tic d’agacement. Philippe s’excusa et la pria de continuer.
- Venez, fit-elle en quittant la table.
Philippe la suivit. Elle ne lui avait pas laissé le choix. Raphaëlle refusa de répondre aux questions que lui posa Philippe tout au long du trajet. Ils arrivèrent à l’entrée d’un immeuble. Raphaëlle poussa la porte du hall, pianota sur le digicode qui ouvrait la seconde porte et pressa Philippe de la suivre. L’ascenseur les mena au troisième étage. Raphaëlle sortit un trousseau de clés et ouvrit.
- Entrez…
- C’est chez vous ? demanda Philippe, inquiet.
- Entrez, je vous dis !
Ils pénétrèrent dans un appartement sombre.
- Voilà ! c’est ici que je l’ai tué. Voulez-vous que je vous indique l’endroit exact ?
Elle le prit par le bras et l’amena jusqu’à la cuisine. Philippe la suivit sans réfléchir. Il s’arrêta net en découvrant le spectacle. Un homme gisait sur le sol, nu à l’exception d’une écharpe rouge qui lui… saignait le cou. L’homme avait été égorgé. Raphaëlle prit le couteau et le mit dans les mains de Philippe.
- Avec ça, fit-elle laconiquement.
Sans montrer une réelle affectation, Philippe examina la lame encore rouge.
- C’est tout récent, s’étonna-t-il.
- Ce matin.
- Et vous avez eu le temps d’écrire toute l’histoire ?
Raphaëlle le regarda avec amusement.
- Je vous montre le cadavre d’un type que j’ai tué ce matin et, tout ce qui vous semble bizarre, c’est que j’ai pu rédiger une centaine de feuillets en une journée…
- J’ai la fâcheuse habitude de ne jamais me demander " pourquoi " mais " comment ".
- Vous ne jugez pas ? Jamais ? J’admire cette qualité… c’est si rare… d’autant que, moi non plus, je ne sais pas pourquoi je l’ai tué. Je sais seulement que j’ai su que j’allais le faire dès que je l’ai rencontré, il y a trois semaines. Dès ce moment-là, j’ai commencé à consigner tous les événements, toutes mes émotions dans un journal…
Philippe s’accroupit près du cadavre et remarqua un élastique à la base du pénis. Raphaëlle anticipa sa question.
- Nous étions sur le point de faire l’amour. Dans vos romans à l’eau de rose, vous auriez sans doute écrit qu’il était en proie à une vive érection mais moi j’ai écrit qu’il bandait. Le coup de lame fut si net qu’il s’est effondré sans avoir le temps de débander. J’ai passé aussitôt l’élastique à sa queue pour éviter la détumescence…
- La débandade, sous-titra Philippe. J’en déduis que vous aviez prévu les circonstances de sa mort ainsi que son état… avantageux.
- J’avais l’élastique à portée de main, confirma Raphaëlle.
- Et il a continué à bander longtemps ?
- Suffisamment, répondit Raphaëlle d’une voix dénuée d’émotion. Voilà… Je ne vous dirai pas pourquoi, puisque je n’en sais rien moi-même mais, au moins, vous savez comment.
Philippe tenait toujours le couteau. Il frappait sa paume avec le plat de la lame, sans quitter des yeux le sexe violacé et rabougri du cadavre.
- Impressionnant, lâcha-t-il d’une voix admirative.
Il ne s’étonna pas de voir Raphaëlle qui commençait à se déshabiller. Il demanda simplement :
- Ça aussi, c’était prévu ?
- Non, ça, j’en ai eu l’intuition après notre rencontre sur le pont.
- Mais vous ne pouviez pas prévoir que nous nous croiserions de nouveau…
- Mektoub, disent les arabes. C’était écrit… Vous écrivez, m’avez vous dit. Alors à vous de continuer l’histoire.
- Il me manque le premier chapitre…
- On dit que, dans un roman, le premier chapitre est toujours en trop. Coupez-le.
Philippe s’exécuta, l’exécuta. Il coupa, la coupa. C’était la première fois depuis bien longtemps que le corps nu d’une femme réveillait en lui une " mâle vigueur ".
Il gardait encore à l’esprit la mémoire de ce corps tiédissant lorsqu’il se mit à sa table et commença son récit. " Ce matin, sur le pont, j’ai abordé une jeune fille que j’avais prise pour un écrivain désespéré dont le manuscrit venait d’être refusé. Elle n’a pas nié. Alors j’ai eu l’idée de me faire passer pour un écrivain à mon tour. Je ne faisais pas cela pour la séduire mais pour l’empêcher de se jeter à l’eau car je devinai qu’elle était venue là pour les mêmes raisons que moi. Elle ne s’est pas suicidée. Enfin… pas en se jetant du pont. Je ne me suis pas suicidé. Enfin… peut-être pas. … "