L'heure du loup
La tête basse, la mâchoire portant le poids de sa fatigue, la bête au poil gris trottinait dans la montagne. Les omoplates roulant sous la peau rythmaient la marche du vieux solitaire à la façon de deux cymbales silencieuses. Sa gueule fumait comme la chaudière d'un brise-glace. De fines particules de givre se collaient à ses babines et glaçaient sa salive. Elles s'accumulaient sur les pointes de ses oreilles et tissaient un curieux bonnet de tulle.
Le vent tourbillonnant brassait l'air blanc et recouvrait au fur et à mesure les pas qui s'imprimaient dans la neige fraîche. Le loup s'arrêta et se retourna ; aucune trace derrière lui. Seul son instinct lui aurait permis de savoir d'où il venait.
La nuit ne parvenait pas à noircir la neige qui formait une sorte de tapis d'où émanait une clarté diffuse.
De là où il était, le loup voyait le village en contrebas, à flanc de montagne. La gorge tendue à l'extrême, comme s'il voulait boire la Lune, il se mit à hurler. Il lança une série de cris puis se tut. Il fit deux tours sur lui-même avant de se coucher. La tête posée sur ses pattes de devant, il s'installa.
Le vieux Paul était dans son atelier, occupé à mettre un peu d'ordre dans ses outils. Il redressa la tête en entendant le cri de la bête.
Il n'y avait pas d'inquiétude ni d'étonnement dans ses yeux ; juste un léger sourire au coin de ses lèvres.
Comme chaque soir depuis toujours, le loup venait pousser son cri à l'heure du couvre-feu.
De nombreuses légendes étaient nées autour de cette bête. Certaines prétendaient qu'il ne s'agissait pas d'un vrai loup mais d'un esprit chargé de protéger le village. Cela permettait d'expliquer que le phénomène perdure au-delà des générations.
Pourquoi ne pas croire aux légendes ?
Puisque la présence de la bête n'était pas maléfique, les habitants du petit hameau de montagne la respectaient. Une forme de superstition les poussait à protéger ce qui les protégeait ; sous peine de malheur.
Chaque soir, la bête laissait son empreinte dans le silence de la vallée. On avait abandonné l'idée de savoir pourquoi elle poussait ses plaintes lugubres. Et pourquoi les cris cessaient dès que toutes les fenêtres étaient éteintes. Personne ne l'avait jamais vu. Et personne ne cherchait à la voir. La bête était devenue, avec le temps, un habitant du village.
On ne savait pas non plus pourquoi le chalet de Paul était le seul qui pût rester allumé sans que le loup proteste. Pour cela, Paul était considéré avec une sorte de respect qui l'amusait.
II existait sans doute une sorte de connivence entre ces deux solitaires.
Paul quitta son atelier et vint s'asseoir devant la cheminée. La bûche qu'il avait mise en début de soirée finissait de se consumer. Elle s'était affaissée entre les deux chenets de fonte. Paul n'aimait pas aller se coucher. Il habitait seul dans un chalet en lisière du village. Le jour, il était menuisier, la nuit, il était rêveur. Le jour, il tournait le bois, la nuit, il polissait ses chimères.
Paul vivait seul. Il était né dans le village et ne s'en était jamais éloigné plus que nécessaire. Pour toute richesse, il possédait des souvenirs qu'il s'inventait et ne racontait à personne. Il avait voyagé partout où l'on peut aller en fermant les yeux. Là-bas, il avait connu des femmes pour qui il s'était battu et même certaines pour qui il était mort. Il y avait peut-être des petits Paul dans les planètes idéales qu'il avait visitées. Il avait construit des empires et perdu des fortunes. Sa vieille carcasse s'en était hâlée au soleil de ses divagations. De ces voyages-là, il revenait chaque matin, les yeux bouffis d'avoir trop vu, les épaules parfois engourdies d'avoir grimpé des montagnes trop abruptes, les mollets durs d'avoir trop couru et la tête lourde d'avoir bu trop de rêve à même le goulot.
Il quittait son chalet et descendait vers l'atelier.
Il choisissait son bois et ses outils puis attaquait sa journée de travail. Le village lui devait la quasi-totalité de ses meubles. Depuis la table de la salle de réunion de la mairie jusqu'à la patère où chacun pendait ses vêtements en passant par les armoires de mariage et les volets des chalets, il y avait peu d'objet en bois qui ne porte la signature de Paul.
Ce qu'il aimait le moins, c'était les cercueils mais les habitants vieillissaient plus vite que le village et, chaque année, la mort donnait un grand coup de faux dans les herbes sèches juste avant que la neige s'installe. Etrangement, les mourants épargnés par l'automne attendaient le printemps pour partir. Il n'y avait pas là de mystère, c'était une loi de la nature. Il n'y a de mystère que lorsqu'on se pose des questions et pourquoi se poser des questions ?
Sauf accident, il n'aurait donc pas à fabriquer de cercueil avant deux ou trois mois. Lorsqu'il n'était pas pressé par le travail, Paul s'adonnait à une passion à mi-chemin entre ses rêves et son travail : il sculptait des personnages ou des animaux.
Auparavant, il devait terminer la commande pour les Berthoud, des paysans qui mariaient leur fille au printemps et qui voulaient la plus belle et la plus chère des armoires pour " qu'elle soit digne de recevoir le trousseau de leur héritière. La plus belle, ça allait de soi pour Paul ; chacune de ses œuvres était la plus belle. La plus chère... ça n'avait guère de sens pour cet homme qui n'avait d'autre besoin que ses envies ; ni d'autres envies que ses rêves.
Dans l'âtre, la bûche craquelait. Il n'y avait plus de flammes, rien que des braises rouges et or.
Paul releva soudain la tête, brutalement revenu de ses voyages. Les hurlements avaient repris. Paul ne regarda pas l'heure. Il devait être aux alentours de trois heures du matin. Le givre donnait à chacune des vitres l'aspect d'un hublot cerclé de cuivre blanc. Paul se leva et s'approcha de la fenêtre et regarda la mer immense et vallonnée qui montait au-dessus de lui, pour donner un appui au ciel. La crête était masquée par la forêt de pins.
Le menuisier savait que le loup était juste là, à la lisière du bois et qu'il se demandait certainement à quoi rêve un homme seul.
Paul était étonné d'entendre les hurlements en plein milieu de la nuit. Il attendit un peu puis retourna vers son fauteuil. A peine s'était-il rassis qu'une série de cris reprit. Paul éteignit la seule lampe qui éclairait la pièce, espérant faire taire la bête. Il ne subsistait plus que l'incandescence fatiguée de la braise pour esquisser des ombres dans le chalet.
Paul accrocha dans ses yeux un peu de cette lumière d'étoile rouge et se laissa couler dans un nouveau départ.
Le loup reprit ses cris. Paul était plus intrigué qu'agacé. Il se leva, endossa sa canadienne aux manches lustrées et sortit sur le pas de sa porte. Le froid le saisit aussitôt. Il releva son col dont la fourrure se faisait rare et scruta la nuit. Il ne distinguait absolument rien dans la pénombre.
Depuis des années, et peut-être plus, que le loup veillait sur le sommeil du village, il ne s'était jamais rien produit de pareil.
Sans savoir pourquoi mais avec la certitude qu'il ne pouvait pas agir autrement, Paul descendit les deux marches qui marquaient l'accès de son chalet et partit à travers le village.Sa promenade était ponctuée par les hurlements réguliers. Le village n'était pas très grand. Il avait été construit autour d'une ferme et s'était allongé au long de la route qui menait vers la ville, en bas dans la vallée. Il se composait d'une rue principale et de quatre ou cinq ruelles adjacentes. Paul remonta la grand'rue jusqu'à l'église sans rencontrer personne. Le village semblait parfaitement endormi. Aucune lumière ne filtrait au travers des volets.Paul s'étonna que le raffut n'ait réveillé personne. Il arriva à l'église qui n'était en fait qu'une petite chapelle dans laquelle un curé venait une fois par mois célébrer la messe. La porte n'était jamais fermée. Il n'y a rien à voler à l'exception de quelques bougies. Les quelques statuettes qui la meublaient n'avaient d'autre valeur que celle d'appartenir à l'église. Ce n'était que de banals objets d'art populaire fabriqués et offerts par les villageois au fil des générations. Le dernier arrivé était peut-être l'œuvre de Paul : une louve taillée d'un seul morceau dans le cœur d'un chêne et qui représentait l'animal couché, la tête posée sur les pattes de devant et semblant regarder le monde, les yeux fermés pour n'en voir que la vraie beauté.
Paul s'en approcha et en effleura le dos comme il l'eut fait pour son chien s'il en avait eu un. Ce n'était pas de la vanité pour Paul que de caresser la louve. Il cherchait simplement, en suivant les courbes de l'échine, des cuisses, du ventre, de la nuque, à retrouver la mémoire de l'émotion qu'il avait connue à creuser, raboter, lisser chacune de ces formes. Il était parvenu à donner une expression attendrie à la gueule du fauve.
Paul et la louve se tenaient compagnie dans leurs rêves respectifs. La main de l'homme suivait, machinale, le dos de l'animal. Les yeux fermés, il voyait la même chose que la louve.
Leur monde était unique et idéal. Paul réalisa alors que les hurlements avaient cessé. Il n'avait pas fait attention au moment précis où le loup s'était tu mais il lui semblait bien que cela correspondait à son arrivée dans la chapelle. D'ailleurs, l'idée que le loup se soit arrêté dès qu'il avait commencé de caresser la louve de bois lui parut suffisamment jolie pour qu'il l'accepte comme une vérité. Il avait toujours fait la différence entre la réalité et la vérité. Il considérait que la vérité relevait de la beauté pure et n'avait pas besoin d'être en accord avec la réalité.
Il approcha un candélabre de la louve. La flamme jouait sur la veine du bois et traçait des milliers de lignes qui composaient une sorte de pelage rigide.De sa poche de pantalon, Paul sortit le couteau qui ne le quittait jamais. Il déplia la lame et, d'un geste automatique, il fit un aller-retour sur sa cuisse comme sur une pierre à aiguiser. Il s'approcha ensuite de la sculpture. Sa gorge était nouée. Il avait la sensation confuse d'être sur le point d'effectuer un acte qui n'a de sens que dans les rêves. Avec la méticulosité d'un chirurgien, i1 approcha la lame des paupières de la louve et commença à lui ouvrir les yeux. Il procédait avec prudence, comme s'il craignait de crever un œil. Il dégagea les copeaux de bois avec précaution. Le travail lui prit un temps infini. Il voulait que le regard de la bête soit vrai.
Lorsqu'il eût terminé, il promena la flamme du cierge devant les yeux de la louve. Il lui sembla qu'elle en suivait le déplacement. Satisfait, Paul replia son couteau et le glissa dans sa poche.
Il quitta la chapelle après avoir accordé une ultime caresse à la louve. Il resta quelques instants sur le parvis, le dos contre la porte entrebâillée. Le village s'étendait à ses pieds. Il faisait encore nuit mais on devinait, derrière les cimes à l'est, les timides pâleurs d'un matin d'hiver. .Paul regagna son chalet et s'assit devant sa cheminée envahie par les cendres grises de la bûche qui avait fini par s'éteindre. Il somnola quelques instants, plus par besoin de rêver que par envie de dormir, puis il descendit à son atelier et commença à travailler les moulures de la porte de l'armoire de la fille Berthoud.
L'employé de mairie fit irruption vers onze heures du matin dans l'atelier. Il trouva Paul, une gouge dans une main et un maillet de bois dans l'autre, affairé à creuser une rosace sur un panneau de bois.
- M'sieur Paul... On a volé vot'loup qu'était à l'église.Paul tourna les yeux vers lui, en souriant.
L'autre s'étonna que Paul ne paraisse pas affecté.
- Hé ! Allez donc savoir si la louve n'a pas rejoint le loup...
- Rigolez pas avec ça, Monsieur Paul ! C'est sérieux ! S'il y a un voleur dans le village.
- S'il y a un voleur, il n'a pas fait une bien bonne affaire.. . ricana Paul.
- C'est tout l'effet que ça vous fait ? s'étonna encore l'employé de mairie. C'est pourtant vous qui l'aviez fait de vos mains, non ? C'était quand même un peu à vous...
Paul haussa les épaules.
- Un peu à moi, oui... juste un peu... comme une idée… les idées n'appartiennent à personne. Les idées sont faites pour voyager.
Le type fronça les sourcils et sortit à reculons.
- Bon ben… voilà... je vous laisse travailler... j'étais juste passé vous prévenir...
Paul le remercia d'un sourire et le regarda s'éloigner, ajustant sa casquette d'un air dubitatif.
Le soir venu, lorsque Paul s'assoit dans son fauteuil et qu'il part vers nulle part, il est souvent attiré par les cris du loup. Il perçoit distinctement le hurlement de deux bêtes. Alors, en souriant, il sort son couteau et frotte la lame sur son pantalon de velours côtelé.